La 150e Lettre

Ce quantième respectable illustre la vitalité de cette association créée en 1996 pour réagir contre l’afropessimisme qui était à l’époque le trait dominant de tout regard et de tout discours sur l’Afrique subsaharienne, cette partie du continent que le politiquement correct interdisait pourtant d’appeler l’Afrique noire... 150 lettres, c’est-à-dire autant de rencontres-débats sur les sujets les plus divers, non seulement le développement ou l’économie, mais les institutions politiques, la démocratie, la vie des Africains, la culture, l’histoire, la philosophie, leur relation avec le monde, avec les anciens colonisateurs et les nouvelles puissances attirées par les richesses du sol et du sous-sol africains. C’est aussi autant d’éditoriaux, de pages économiques et de comptes-rendus de publications et d’évènements, faisant de cette modeste feuille le centre et le lien d’un réseau de compétences et d’amitiés africaines, en même temps qu’un thésaurus d’informations et de réflexions stocké sur le site internet et classées selon un arbre logique qui permet d’y accéder aisément.

Quinze ans ont passé. Beaucoup de choses ont changé en Afrique et dans le monde depuis la création de la CADE. Politiquement, le dernier coup d’État au Mali, si désespérant soit-il, ne doit pas faire oublier que les autocrates africains ont dû céder la place ou composer avec les procédures démocratiques. Mais l’essentiel n’est pas là, il est dans le retour du politique, c’est à dire dans l’aspiration de plus en plus forte des Africains à l’État de droit et à la participation, à l’engagement militant. Deuxième constat, la nouvelle donne du développement, revenue du « tout marché » comme du « tout État ». Enfin, les sociétés africaines n’ont jamais été aussi bouillonnantes, effervescentes, en création, en travail sur elles–mêmes.

La CADE a-t-elle toujours sa raison d’être, l’action quelle mène et les moyens qu’elle s’est donnée sont-ils toujours pertinents ? Deux questions qu’il est légitime de se poser.

Souvenez-vous ! Le 26 juillet 2007, le président Sarkozy donnait aux étudiants et professeurs de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar un cours magistral sur ce que devait être l’entrée des Africains dans l’Histoire… Nous sommes tombés de haut ! Les vagues de protestations indignées n’ont pu masquer le fait que cet étalage d’ignorance et de préjugés proféré au plus haut niveau de l’État traduisait ce qu’au fond d’eux-mêmes beaucoup de nos concitoyens pensent encore aujourd’hui de l’Afrique et des Africains. Porter un autre regard, proférer un autre discours sur l’Afrique, ce combat pour une meilleure connaissance et compréhension des réalités africaines en mutation et des Africains au travail sur leur avenir, est toujours d’actualité.

La CADE a décidé de le poursuivre avec de nouveaux moyens, en direction de nouveaux publics. Depuis trois ans, elle prépare trente panneaux pour présenter dans une exposition itinérante sur « Les Afriques qui se font », une synthèse pédagogique du contenu de ses 150 rencontresdébats. La circulation et l’accompagnement de cette exposition lui permettra de toucher de nouveaux publics, en particulier les Africains de France, qui sont eux aussi très demandeurs d’un autre regard et d’un autre discours sur le continent de leurs origines, car ils sont les premières victimes de l’afropessimisme. Avec eux, nous espérons que nous pourrons aussi faire circuler cette exposition en Afrique.

Au moment où se font jour des espoirs de développement à la lumière des investissements réalisés aussi bien par les membres de la diaspora que par les entreprises locales et étrangères à la recherche de nouveaux horizons de croissance, la CADE reste un observateur attentif des mutations de ce continent. En s'ouvrant toujours plus aux Africains de France, elle se pense et se veut un lieu d'échanges et de construction d'une image réaliste d'une Afrique qui compte.

La Lettre de la CADE a donc de beaux jours devant elle, mémoire des rencontres-débats qui sont le socle nourricier de son action, lien vivant et militant d’un réseau qui doit continuer à s’étendre afin de relever le défi intellectuel et financier des « Afriques qui se font ».■

Jean-Loïc Baudet et Michel Levallois