Inauguration du Mémorial de l’abolition de l’esclavage à Nantes

Témoignage de l’Ambassadeur Honoraire Henri Senghor

Le Mémorial de Nantes, unique en France, inscrit dans le marbre et dans une heureuse symbiose des coeurs et des esprits, le souvenir indélébile des ancêtres disparus, le souvenir de leurs souffrances enchaînées, de leurs douleurs, de leurs larmes. L’Histoire ne justifie pas la traite des Nègres, de millions de déportés enlevés à l’Afrique comme un tribut payé par notre Continent pour féconder l’économie de pays lointains, de ces hommes, de ces femmes arrachés à leur village, à leur dignité, pour tomber sous les coups de l’humiliation, de la haine et de la force aveugle.

Que le souvenir de toutes ces douleurs, de toutes ces injustices que Léopold Sédar Senghor qualifiait « d’immense holocauste des hosties noires », soit inscrit à jamais dans le coeur de Nantes, revêt une valeur inestimable. Saluons à l’occasion de cette cérémonie l’ancien Président du Bénin et Madame Nicéphore Soglo dont la présence vient rehausser l’éclat de cette belle manifestation. Ils sont originaires d’une terre, l’ancien Dahomey, qui fut une des principales victimes du pillage négrier. Ce mémorial n’a pas pour seul but de porter connaissance du martyre des Africains, des Noirs jetés sur les mers. Il rend aussi hommage à ceux qui ont lutté, qui luttent contre toutes les formes de l’esclavage, de la discrimination, du racisme dans le monde. Ce sera un sanctuaire privilégié où tous les hommes, toutes les femmes de bonne volonté viendront communier sous les espèces de la liberté sous toutes ses formes.

Ce mémorial est une alerte à la conscience. L’hydre est toujours prête à faire sa rapine sur l’homme Noir. A quoi bon ces millions d’êtres humains sacrifiés au Veau d’or ? Entendez-vous ces nouvelles exigences de plus de deux tiers de l’humanité qui nous enjoignent à travailler en commun à l’élaboration d’un nouveau monde ?

D’ores et déjà cette ville courageuse et responsable de Nantes, appelle dans l’esprit du Président Senghor à la réconciliation des âmes bien faites autour de la statue de l’homme universel. Je tiens à évoquer, non sans émotion, l’accueil que Nantes m’avait naguère réservé le 3 septembre 2010, lors de l’inauguration officielle du pont Léopold Sédar Senghor. Je disais que la traite négrière avait enrichi et embelli cette ville tout en reconnaissant que les Nantais savaient affronter leur histoire, ouvrir leurs yeux et leurs coeurs. On ne peut sans doute, ajoutais-je, revenir sur l’Histoire passée, mais on doit prendre acte des erreurs d’antan avec la ferme volonté de construire un avenir meilleur. La leçon mérite donc d’être sans cesse rappelée à l’heure où les fanatismes qui sont parfois proches de nous, voire parmi nous, et les sectarismes se plaisent aux amalgames les plus honteux.

L’inauguration en ce jour béni des dieux de ce Mémorial à l’abolition de l’esclavage permet à Nantes de choisir d’être la terre du dialogue des cultures, terres privilégiées du « rendez-vous du donner et du recevoir », selon cette belle formule d’Aimé Césaire, si chère à L. S. Senghor, contribuant ainsi à porter à notre monde un message universel de solidarité, d’espoir et de fraternité entre les hommes.■

Henri Arphang Senghor