In memoriam: Un grand ami de la CADE nous a quittés

J’avais eu la chance de faire la connaissance de Stéphane Hessel lorsque, préfet de La Réunion, je l’avais accueilli de retour d’une mission aux Comores auprès du président Mohammed Abdallah. Nous avions beaucoup parlé, notamment de la négociation délicate avec l’Algérie sur le prix du gaz qu’il avait fait aboutir et j’avais été frappé par l’intelligence et la générosité avec lesquelles cet ambassadeur appréhendait les questions africaines et l’avenir des pays en développement.

Je n’ai pas osé lui demander de faire partie du Comité de fondation de la CADE en 1995, mais l’informai de nos projets et le rendis destinataire des invitations aux conférences–débats. Je n’ai pas gardé le souvenir des dates exactes, mais il est venu plusieurs fois avenue de l’Observatoire, intervenant chaque fois pour dire sa foi dans les capacités des populations et des sociétés africaines à surmonter les crises que connaît le continent. Son rapport sur la coopération et sa présidence du Haut conseil de la coopération me donnèrent d’autres occasions de le rencontrer et je n’étais pas peu surpris de l’entendre me dire et le dire autour de lui qu’il trouvait admirable le travail que faisait la CADE.

Les Africains n’oublieront pas le combat qu’il a mené en 1996 pour dénoncer une législation kafkaïenne relative aux loyers et mobiliser les bonnes volontés républicaines pour la régularisation de « sanspapiers ».

Nous nous retrouvâmes l’un et l’autre à Vichy en novembre 2002 pour les Journées nationales du CCFD, et je pus voir avec quelle simplicité, quelle présence, quelle vitalité joyeuse, il apportait son soutien aux militants de cette grande ONG.

Je découvris à cette occasion ce qu’était pour lui la poésie. Il cita des vers du Jules César de Shakespeare « Therein, ye gods, you make the weak most strong; Therein, ye gods, you tyrants do defeat… That part of tyranny that I do bear, I can shake off at pleasure ».* Rentré à Paris, je m’empressai de retrouver ces vers et de les relire en pensant à ce qu’ils pouvaient signifier pour cet homme qui avait connu « les cachots infects et les fortes chaînes de fer » du nazisme. N’était-il pas pour notre temps l’incarnation même de « la force de l’esprit » qui nargue les tyrans et se joue des tours de pierre et des murs de bronze martelé ?

Michel Levallois

* En ceci, ô dieux, vous donnez force aux faibles,
En ceci, ô dieux, vous frustrez les tyrans…
Que cette part de tyrannie que je supporte,
Je peux la secouer à loisir.
Traduction Jérôme Hankins,
dans « Tragédies I », bibliothèque de la Pléiade