Imbroglio politique à MADAGASCAR

La Grande Île de l’Océan Indien entre dans le troisième mois d’une turbulence politique dont la trame semble difficile à comprendre, même pour ses ressortissants éloignés de la capitale malgache, Antananarivo (1,6 million d’habitants). Les éléments de ce qui va être une crise politique majeure semblaient pourtant faciles à cerner dans un premier temps : manifestations de rue contre le pouvoir en place dirigé par Marc Ravalomanana, élu Chef de l’Etat en 2002, et réélu confortablement en 2006. A la tête de ces manifestations, le maire de la capitale, Andry Rajoelina, opposant au régime, élu en 2007 : ce jeune publicitaire de 34 ans a reçu le sobriquet de « TGV », acronyme qui reprend le nom de son appareil politique « Tanora Gasy Vonona » (Jeunes Malgaches décidés), et ceci pour son caractère fonceur. Bien avant ces protestations collectives, les deux hommes, dont la trajectoire similaire a souvent été soulignée (autodidacte, entreprise florissante) se sont déjà affrontés à cause de leurs intérêts économiques divergents.

La décision du gouvernement en place de fermer une chaîne de télévision appartenant à l’opposant fut immédiatement qualifiée « d’anti-démocratique » ; cette situation lui permit de mobiliser une large frange de la population de la capitale, des jeunes notamment. Les rassemblements quotidiens de quelques dizaines de milliers de personnes, en plein centre de la capitale, étaient nourris par les discours du jeune leader qui fustigeaient essentiellement la gestion autoritaire de l’économie malgache, le manque d’ouverture politique affiché par le Président Ravalomanana. En réponse, ce dernier destitua le jeune maire de ses fonctions. Vers la fin du mois de janvier, sous le regard éberlué de la communauté internationale, éclata alors une spirale de la violence orchestrée par les manifestants, ciblant notamment les symboles de la prospérité personnelle du Président en titre : incendie du bâtiment abritant sa chaîne de télévision privée, pillage des grandes surfaces de la capitale, destruction et incendie des bâtiments publics, des biens immobiliers et entrepôts du groupe industriel Tiko, une des ramifications du parti politique du Président Ravalomanana ; le pire était arrivé : plus d’une quarantaine de personnes périrent. Le bras de fer entre les deux hommes prit une tournure inextricable ponctuée de médiation menée par différents acteurs : membres éminents des « Eglises » malgaches (protestante et catholique), dont les influences politiques ont déjà fait leur preuve dans le passé, émissaires de l’Union Africaine et observateurs de l’Union européenne et ceux des Nations-Unies ; il fut alors question de négociations et de pourparlers pacifiques cette fois-ci... Mais l’inflexibilité des deux camps, la violence réciproque entre leurs partisans ont rendu vaines toutes ces manœuvres. Andry Rajoelina s’autoproclama Président d’une Haute autorité de Transition chargée « de remettre le pays sur les rails d’une vraie démocratie » et encouragea ses partisans toujours fervents, à prendre les rênes des principaux ministères encore occupés par ceux du gouvernement sous l’autorité du Président Ravalomanana. Leur tentative d’investir le Palais présidentiel, déserté, tourna au drame : riposte armée de la garde présidentielle qui provoqua une trentaine de morts (l’ouverture d’une enquête a été exigée par l’ONU afin de savoir ce qui s’est réellement passé). La suite des événements démontra la volonté d’Andry Rajoelina et de ses partisans de destituer le Président malgache de ses fonctions, quitte à utiliser la force cette fois-ci : prise du palais présidentiel malgré l’importance du « bouclier humain », formé par un grand nombre de partisans fidèles au Président Ravalomanana autour du palais. Encerclé et se sentant en danger, il prit alors la décision de transmettre les pleins pouvoirs au plus haut gradé de l’Armée malgache afin de constituer un directoire militaire et trouver une issue à la crise dont les effets économiques commençaient à menacer sérieusement la vie quotidienne des habitants de la capitale, en proie aussi à une violence plus larvée mais devenue anxiogène.

Le directoire transmit aussitôt le « pouvoir » à Rajoelina, lequel reçut l’approbation, par ordonnance de la Haute Cour Constitutionnelle malgache : fort de cette forme de caution légale, il fut investi président de la Haute Autorité de Transition le 21 mars dernier.

Cette prise de pouvoir est unanimement condamnée par la communauté internationale ; aucun pays ni organisme international ne reconnaît aujourd’hui la légalité d’Andry Rajoelina et de son équipe gouvernementale fraîchement constituée. Les sanctions et l’isolement guettent inévitablement la Grande Île déjà classée parmi les pays les plus pauvres de la planète. Il est difficile aujourd’hui de faire une analyse de fond de la situation politique à Madagascar, mais il est sans doute permis de relever quelques points essentiels ; bon nombre de journaux mentionnent le soutien de l’armée malgache dont a bénéficié Rajoelina pour « confisquer » le pouvoir. La « Grande Muette » ne l’a pas été dans cette crise et elle en a constitué la carte maîtresse, en lâchant le Président et Chef des armées encore en exercice, bien que les loyalistes et les légalistes y soient encore présents. Sur le plan de la légalité, la Haute Cour Constitutionnelle fait et défait la direction du pouvoir et de leurs détenteurs, avec une interprétation de la loi en fonction des contingences plus que des circonstances...

Andry Rajoelina a su cristalliser autour de sa personne, jeune et dynamique, les frustrations, terme peut-être moins instrumentalisé que mécontentement, d’une population dont des jeunes sans emploi, et donc sans avenir à sauvegarder. Cette frange de la population urbaine qu’il a su mobiliser, est forcément qualifiée de « pauvres » et elle a fait facilement l’équation entre la richesse du Président déchu, et la pauvreté du grand nombre. En fait, cette «  richesse » du président Ravalomanana était devenue trop visible dans la vie quotidienne des Malgaches car la marque de fabrique de son empire industriel, Tiko, était devenue omniprésente dans les principaux produits de consommation.

Aujourd’hui, la question se pose en grande partie sur le sort de la majorité silencieuse, celle des villes et surtout celle des villages éloignés de ces événements dont le terrain principal se limite à la capitale et à quelques villes des régions littorales. Madagascar est avant tout un pays peuplé de 17 millions d’habitants et son histoire, depuis son indépendance en 1960 a été jalonnée par des périodes aussi sombres que celles d’aujourd’hui. Cependant, en cinquante ans, sa population n’a jamais cessé de croître et donc de vivre, et de croire en son avenir. Ceci en est la preuve que les soubresauts politiques d’aujourd’hui, si violents soient-ils, n’ont pas toujours raison des embellies de demain.■

Claudie Lasserre-Rasoazanamanana