Inauguration du pont Léopold Sédar Senghor à Nantes le 3 septembre 2010

Le pont Léopold Sédar Senghor à Nantes, France. © Ville de Nantes
Le pont Léopold Sédar Senghor à Nantes, France. © Ville de Nantes

Le 3 septembre dernier, le nom de Léopold Sédar Senghor a été officiellement donné au pont reliant l’île de Nantes à Saint-Sébastien-sur-Loire. Parmi les personnalités invitées à l’inauguration de ce nouvel ouvrage conçu par l’architecte Marc Mimram, figurait l’Ambassadeur honoraire Henri Arphang Senghor dont la CADE se fait un plaisir de publier la réponse à l’allocution de Jean-Marc Ayrault, Président de Nantes Métropole :

Monsieur le Président,

Comment pourrais-je ne pas apprécier le privilège d’être invité, à Nantes, pour y inaugurer à vos côtés le pont Léopold Sédar Senghor en cette période de célébration du cinquantenaire des indépendances d’une Afrique appelée à prendre son destin en main ?

C’est avec une vive émotion que je prends la parole, en cette heure pour moi solennelle, où se retrouvent tant d’éminentes personnalités. Vous avez bien voulu m’associer à l’occasion de ce rendez-vous « du donner et du recevoir », selon cette belle formule de Césaire si chère à Senghor, à cette cérémonie d’hommage au premier Chef d’Etat de la République du Sénégal, à l’homme de lettres, académicien et figure emblématique de la Francophonie.

Monsieur le Président,

Nous sommes très sensibles, mon épouse et moi-même, à l’accueil chaleureux qui nous a été réservé dès notre arrivée dans cette belle ville et touchés par les paroles que vous venez de prononcer avec force pour célébrer les vertus du dialogue universel dont Senghor s’est fait l’écho et le chantre. Cette invitation convient à coup sûr à un des grands thèmes inspirateurs de l’oeuvre de Senghor, de « Chants d’ombres » à « Elégies majeures », celui de la communion de l’homme avec l’homme autant que de l’homme avec la nature.

Vous honorez ainsi - je tiens à vous en remercier - celui dont l’exemple m’inspirait de l’admiration et allait influencer mon parcours intellectuel et la vision du monde qui anime ma vie. Cet oncle et parrain de baptême fut l’un de mes professeurs à l’Ecole Nationale de la France d’Outremer où il dispensait des cours de langues et de civilisation africaines. Il fit de moi, plus tard, son ambassadeur dans divers pays d’Amérique et du bassin méditerranéen. Aujourd’hui, retraité, il me plait d’évoquer cette grande figure de l’Afrique entrée désormais dans l’Histoire car je lui suis infiniment redevable. Je lui dois de croire encore, malgré les périodes de violence et de tensions qui agitent notre planète, au primat de la personne humaine dont les valeurs d’égalité et de liberté individuelle fondent la légitimité. Il m’a appris surtout que l’attachement au terroir est une étape préalable à l’ouverture au monde, une pierre d’angle dans l’édification de l’Universel. Nantes Métropole accueille donc, aujourd’hui, une Afrique nouvelle en marche vers son destin malgré les mauvais démons qui la dévorent de l’intérieur, une Afrique toujours plus enracinée dans ses valeurs traditionnelles mais tournée debout vers l’avenir.

Fière d’un passé qui se mêle harmonieusement à l’histoire de ses ponts, cette ville sur la Loire, peut, à juste titre, s’enorgueillir d’illustrer les liens que Senghor, lui-même, s’est non sans raison attaché inlassablement à tisser sa vie durant entre les hommes dans le respect de leurs idéaux. Je sais qu’il aurait été ému à l’idée que Nantes honorerait sa mémoire en donnant son nom à l’un de ses ponts. Pour lui qui aimait vivre, à l’instar de son cher Baudelaire, dans des forêts de symboles, quelle superbe image de la fraternité humaine ! et aussi de la réconciliation entre les hommes de bonne volonté !

La traite négrière a sans doute enrichi et embelli votre ville. Mais vous savez avec élégance affronter votre histoire, ouvrir vos yeux et vos coeurs. Je vous en remercie au nom de la souffrance enchaînée des miens. On ne peut sans doute pas revenir sur l’histoire passée mais on peut prendre acte des erreurs d’antan avec la ferme volonté de construire un avenir meilleur. La leçon mérite d’être sans cesse rappelée à l’heure où les fanatismes et les sectarismes qui sont parfois proches de nous, voire parmi nous, se plaisent aux amalgames les plus honteux.

Monsieur le Président,

Vous avez posé, en Mai dernier, la première pierre d’un mémorial, unique en France, à l’abolition de l’esclavage auquel nous donnons notre soutien total afin de perpétuer le douloureux souvenir de ces sombres années et de rendre hommage à tous ceux qui ont lutté et luttent encore contre toutes les formes d’esclavage dans le monde. Nantes porte ainsi un message universel de solidarité et de fraternité entre les hommes avec l’ambition de promouvoir de nouveaux échanges équilibrés, équitables entre l’Afrique, l’Amérique et l’Europe.

Devant cette perspective d’ouverture et de dialogue, la construction d’une nouvelle « rue sur la Loire » qui relie Nantes à Saint Sébastien évoque pour moi l’un de ces « ponts de douceur » que Senghor a si magnifiquement chanté.

« Je ne sais en quels temps c’était, je confonds toujours l’enfance et l’Eden
Comme je mêle la Mort et la Vie - un pont de douceur les relie ».

Ce pont de douceur sur l’Atlantique, il le rêvait dans l’intimité close de son univers « pour sceller par delà leurs différences, les identités permanentes et profondes de l’Afrique et … de l’autre rive ». L’inauguration de ce pont m’apparaît comme une vibrante illustration de l’humanisme planétaire de Senghor.

Ce citoyen du monde, nourri à la source des cultures et des langues africaines de ses origines, a toujours oeuvré à l’avènement d’une humanité nouvelle. Il a invité les Africains, ses frères de couleur, à rester fidèles à leur foi dans la vie et aux amis d’Europe et d’ailleurs, à construire les bases d’un partenariat humaniste où les intérêts immédiats sauraient céder la place à une véritable symbiose des coeurs et des esprits. Pour lui, le dialogue des cultures auquel il nous invite à participer ne doit nullement signifier le gommage des différences culturelles. Au contraire, il convient de maintenir des identités culturelles à l’intérieur de cette Civilisation de l’Universel qui sera, je le cite, « l’oeuvre commune de toutes les races, de toutes les civilisations différentes ou ne sera pas ». « Chacun doit ainsi s’enraciner dans les valeurs de son ethnie, de son Continent, de sa Nation pour être, et, à partir de là, pouvoir s’ouvrir aux apports fécondants des autres pour s’épanouir et fleurir dans l’inédit de la concorde »

Permettez-moi de terminer par une anecdote que vous connaissez bien. J’ai lu que des milliers de mouettes s’étaient abattues sur le pont Senghor à peine construit et y avaient pris résidence à la grande stupéfaction de tous. Les savants ont avancé des causes alimentaires ou climatiques pour expliquer ce phénomène inédit. Et pourquoi ne pas penser que les mouettes avaient été, comme vous, attirées par le nom de Senghor, lui qui les avait si merveilleusement magnifiées ?

« Je chante … La poussière des vagues et le ventre des mouettes Toutes vies murmurantes sous le vent »

Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs,

Conservons jalousement ce souvenir précieux d’une si chaleureuse journée qui a su créer dans cette plaisante ville de Nantes une présence africaine et a permis à l’âme nantaise de pénétrer l’Afrique profonde et généreuse. De cette intense communion des âmes devrait naître une communauté de pensée, d’inspirations et d’idéaux qui constituent la véritable alliance, celle du coeur et de l’intelligence.