Hommage à Mamadou Dia

Henri Senghor
Henri Senghor

Témoignage de Henri Senghor, Ambassadeur honoraire du Sénégal

A l’Institut des sciences politiques de Paris, le 13 Juin 2009, adressé à Madame Oulimata Dia,Monsieur Amadou Mahtar Mbow, ancien Directeur général de l’UNESCO, Monsieur Moustapha NIASSE, ancien Premier Ministre du Sénégal, Monsieur Babakar SALL, coordonnateur de la journée.

C’est chez mon oncle et parrain Léopold Sédar SENGHOR que j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec le Président DIA. Il connaissait mon parcours universitaire et mes études à l’Ecole Nationale de la France d’Outremer (ENFOM) où se formaient alors les futurs cadres destinés à servir dans l’ensemble des territoires français d’Afrique. Comme j’avais l’intention de m’engager dans une carrière d’inspecteur du travail, il m’avait conseillé de changer d’orientation au profit d’une profession plus prestigieuse et plus socialement responsable de diplomate, dont les pays d’Afrique allaient avoir besoin avec leur accession à l’indépendance. J’optais ainsi pour la carrière diplomatique au moment de l’éphémère Fédération du Mali, faisant alors à l’aube de notre indépendance, mes premières armes successivement dans les Ambassades sénégalaises près le Royaume de Belgique puis, le Gouvernement italien. Plus tard, après quelques années d’activités, j’étais accrédité comme Ambassadeur dans divers pays d’Amérique Latine et du bassin méditerranéen.

Vous attendez peut-être de moi des révélations sur la crise qui a conduit à une rupture entre le Président et son Premier Ministre. Au risque de vous décevoir, j’estime que l’interprétation de cet événement de l’histoire politique sénégalaise relève exclusivement des historiens qui disposent aujourd’hui, comme le faisait remarquer si justement Pathé DIAGNE, d’assez de documents et de témoignages pour compléter leurs travaux de recherche. J’ai donc fait le choix de rechercher, dans les écrits de mon oncle, les documents portant sur l’élaboration d’un socialisme africain que, d’un commun accord, SENGHOR et celui qu’il appelait « mon ami Mamadou DIA » avaient qualifié de socialisme spiritualiste.

C’est précisément ce socialisme, fondé sur des coopératives rurales comportant un certain mécanisme d’autogestion et de partage d’autorité, qui a cimenté leur complicité et convergences intellectuelles.

L’un catholique et l’autre, musulman, ancrés dans leur foi profonde, avaient une même approche de ce socialisme, qui, à la différence du socialisme marxiste tel que celui-ci était représenté en Europe, trouve un écho certain dans le désir de justice sociale de beaucoup d’Africains. Ils n’ont jamais considéré que leur vision du socialisme pouvait être détachée de leurs convictions profondes, persuadés que la religion constitue une dimension essentielle de l’homme.

Cette conception commune de la religion chez Senghor et Dia, implique une action politique pour établir la justice sociale d’une part et à l’échelle du monde une répartition équitable de la richesse d’autre part. Malgré leur différence de style, ils étaient également proches dans leur façon de dépasser une vision étriquée et matérialiste du message de Marx. Comme la plupart des intellectuels de l’entre-deux guerres, ils n’étaient pas indifférents aux idées de Marx sur le socialisme scientifique mais rejetaient son refus des valeurs spirituelles. Pourtant Senghor, en relisant les écrits de jeunesse de ce sociologue allemand, y découvre un humanisme à la recherche de l’accomplissement intégral de l’homme. Ainsi, ces premiers écrits mettent-ils en évidence ses buts humanistes. Partant de ce constat, Senghor et Dia intégreront dans le processus d’élaboration du socialisme spiritualiste sénégalais les idées du jeune Karl Marx dans le meilleur de la tradition africaine.

Il en est de même de l’intérêt qu’ils ont porté à la pensée de Pierre Teilhard de Chardin, notamment dans la « réalisation de tout le potentiel du coeur et de l’esprit humain » et de son refus d’opposer « matière et esprit », opposition qu’il considérait, à vrai dire, comme un faux débat. Du même coup, les idées du jésuite français qui s’appliquent « non seulement à la vie mais aux hommes de tous continents, races et nations », autrement dit « à la réalité totale », sonnent la possibilité au socialisme spiritualiste sénégalais de devenir un apport nègre « au courant convergent d’un socialisme rectifié ».

Je ne fais que tracer à grands traits la philosophie partagée par ces deux hommes de grande qualité intellectuelle que les aléas de la politique et certaines pressions géopolitiques extérieures ont malheureusement contribué à séparer et souhaite ardemment que la nécessaire relecture de leurs écrits permette de mieux les approfondir.

Dans un monde où le socialisme se cherche, il est certain que son avenir passera par une relecture de cette version sénégalaise. Je n’insisterai pas davantage sur cet aspect spirituel que notre ami Souleymane Bachir DIAGNE a analysé avec brio lors d’un Colloque sur le dialogue des religions en Afrique, organisé en janvier 2008 à l’Unesco, par le Centre International Francophone d’Echanges et de Réflexion, avec le concours de la Conférence Mondiale des Religions pour la paix et la Société des Africanistes.