Hommage à Joseph Ki-Zerbo

La  Terre : l'Europe et l'Afrique
M. Cheikh Hamidou Kane et Mme Jacqueline Ki-Zerbo

Le 24 mai 2012 une conférence a été donnée à l’UNESCO sous les auspices de la fondation Ki-Zerbo, de la Communauté africaine de culture et de Présence Africaine en hommage à Joseph Ki-Zerbo à l’occasion du 90ème anniversaire de sa naissance et afin de contribuer à la diffusion de sa pensée et de son oeuvre. Le texte ci-après nous a été transmis par Henri Senghor qui y assistait.J'exprime mes remerciements affectueux à Jacqueline et à ses enfants pour m'avoir associé à ces hommages à Joseph Ki-Zerbo. Je laisserai à d'autres, bien mieux qualifiés que moi, le soin de dire quel historien de haute facture, quel penseur fécond, quel savant impeccable il fut. Je témoignerai quant à moi sur l'homme.

Il n'était pas seulement mon ami, il était mon « grand », selon ce qualificatif affectueux et admiratif par lequel, nous les Africains, nous saluons nos frères aînés, ces modèles exemplaires dans les pas de qui nous mettons nos premiers pas sur les chemins de la vie. Joseph appartient en effet à cette cohorte d'hommes que, comme Amadou Hampâté Bâ, on peut à juste titre appeler les « Fils Aînés du XXe siècle africain ».

On peut parmi les Africains de l'Ouest, entre autres, et par ordre d'ancienneté décroissante, nommer Hampâté, Boubou Hama, Paul Hazoumé, Léopold Sédar Senghor, Birago Diop, Alioune Diop, Assane Seck, Amadou Mactar Mbow, Cheikh Anta Diop, Joseph Ki-Zerbo.

J'évoquerai, à travers l'exemple de Joseph Ki-Zerbo, les quatre combats fondateurs menés par ces pionniers, pour assurer la défense et l'illustration de l'identité africaine, riposter au mépris colonial par le défi du combat intellectuel, redonner à l'Afrique sa vraie place dans l'histoire, et enfin, lui conquérir dorénavant une part plus équitable dans le monde.

L'Afrique – mère

Nourrie par la présence encore vivace de l'identité africaine, cette génération a aussi vécu l'ère coloniale au plus fort de ses méfaits.

Pour tout ce qui touchait à l'Histoire et aux traditions, leur enseignement était dispensé aux jeunes Africains de cette génération par ce qu'Amadou Hampâté Bâ a appelé la « Grande Ecole Permanente ». C'est de cette institution que Joseph Ki-Zerbo dira « l'essentiel de ma relation avec la matrice africaine provient de là, aussi bien la relation avec la grande famille qu'avec la nature ». La matrice africaine évoquée par Joseph et Amadou Hampâté Bâ se réfère ici à une aire dans laquelle est observable, entre peuples soudano-sahéliens de l'Afrique de l'Ouest, par delà des diversités apparentes, dont celles des langues, une foncière identité culturelle et des valeurs humanistes cardinales qui démentent les postulations négationnistes de l'Occident colonisateur. Les initiateurs qui ont transmis l'enseignement de la « Grande Ecole » s'appelaient, entre autres, Khadidia, Thierno Bocar et Ardo Dembo, pour Hampâté, l'oncle Tocko Waly pour Senghor, Amadou Coumba pour Birago, et Alfred DibanKi-Zerbo, pour Joseph.

Leur mission avait consisté, durant au moins les dix à onze premières années de la vie des disciples, à les enraciner aussi profondément et solidement que possible dans les valeurs de la culture africaine. C'est en étant ainsi enraciné et en puisant dans les profondeurs de la culture sous-jacente, qu'on se rend « prêt à toutes les ouvertures ».

« Riposter au mépris par le défi »

Ce début du XXe siècle qui les a vus naître est, pour cette génération des Aînés, le temps d'une rencontre du 2e ordre avec l'Occident colonisateur, dont la victoire par les armes était totale. Le champ de cette deuxième rencontre avec l'Occident est son école, arme de conquête autrement plus redoutable que la puissance militaire.

Le MLN s'était doté d'un journal, le MALI (Mouvement Africain de Libération) dont Albert Tévodjré était le rédacteur en chef.

Ce Parti a bien fonctionné en France essentiellement, et un peu dans sa section sénégalaise animée par le syndicaliste Mbaye Mbengue et le Journaliste Abdourahmane Cissé.

Lorsque Joseph était parti de France pour rejoindre son 1er poste d'affectation au près des services fédéraux de l'A.O.F. tous les camarades s'en étaient réjouis beaucoup, car nous voyions là l'occasion inespérée de développer des sections du MLN dans tous les pays d'Afrique, et de l'AOF d'abord.

C'est alors que survint le Référendum de 1958, le NON de la Guinée, les représailles de la France contre le rebelle guinéen. Le sang ne fit qu'un tour dans les veines de tous les cadres africains qui avaient fini leurs études et qui volèrent au secours de la Guinée. Ils partirent du Sénégal, du Dahomey et de tous les pays de l'ex AOF.

Joseph nous informa de son désir de rejoindre la Guinée. La section française du MLN, tout en approuvant l’idée de relever le défi en y envoyant des cadres n’avait pas approuvé l’idée que ce soit Joseph lui-même qui y aille. Nos objections ne réussirent pas à le convaincre. On a vu le gâchis qui s’en est suivi, pour tous les cadres africains, victimes des purges en pratique chez Sékou Touré, pathétique et déplorable incarnation africaine des travers des régimes révolutionnaires marxistes staliniens.

Lorsque Joseph retourna en Haute-Volta qui deviendrait par la suite le Burkina Faso, il dût encore, et avec lui le MLN, faire face à l'ostracisme, aux jalousies, aux traquenards, aux mauvais procédés des Présidents qui se sont succédés au pouvoir et à la méfiance et l'hostilité de leur patron Houphouët, puis à l'avènement du Burkina, aux méthodes révolutionnaires et aux dogmatismes de Sankara et de ses camarades, pas mieux disposés à son endroit et en celui du MLN que leurs prédécesseurs.

Comme le PAI, et tous les Etudiants Africains, le MLNréclamait l'Indépendance. Mais le MLN qui considérait que cette échéance de l'Indépendance était devenue inéluctable à quelques années près, plutôt que de faire une fixation sur son avènement immédiat, se préoccupait de réfléchir sur les conditions qui devaient garantir sa viabilité et son succès.

D'où le 2e mot d'ordre : celui des Etats-Unis d'Afrique. C'est ainsi que dès l'origine, le MLN a milité pour que, s'agissant des colonies africaines de la France, l'Indépendance soit octroyée aux Fédérations de l'AOF et de l'AEF, plutôt qu'aux 13 colonies comme le colonisateur se préparait à le faire, avec la complicité d'Houphouët-Boigny et de quelques uns de ses adjoints du RDA.

Le 3e mot d'ordre, un « Socialisme Africain », proclamait l'adhésion au choix du socialisme, mais d'un socialisme qui serait enraciné dans le communautarisme présent dans la culture et les pratiques traditionnelles de l'Afrique, qui devaient être revisitées et modernisées. De ce point de vue, le MLN tournait le dos à la fois à ce matérialisme de l'idéologie marxiste, et aux excès liberticides qui avaient accompagné, en Union soviétique et dans quelques autres endroits, l'avènement et le triomphe de la révolution marxiste, léniniste, stalinienne.

Tel est le choix politique de longue portée pour le continent qu'a initié Joseph. Ses premiers camarades furent d'abord des étudiants voltaïques, chrétiens et musulmans, son épouse Jacqueline, Amadou Dicko, Aly Lankouandé, des étudiants catholiques dahoméens : Albert Tévodjré, Goudoté Edouard Martin, Jean Pliya, des étudiants catholiques sénégalais avec les Daniel Cabou, Joseph Mathiam, Christian Valantin, des étudiants sénégalais musulmans, moi-même, Babacar Bâ, Mamoudou Touré, Abdoulaye Wade ; un syndicaliste, Mbaye Mbengue, un journaliste, Abdourahmane Cissé. Je nommerai encore les Ivoiriens Memel Harris Foté, Abdoulaye Fadiga, le 1er Gouverneur de la BCEAO.

 L'école, offerte et retenue par le colon était convoitée et rejetée par le colonisé.

De la part des nouveaux maîtres, l'offre était parcimonieuse. Seulement une minorité d'enfants y trouvaient place, conformément à une règle de restriction numérique pratiquée par l'Education coloniale. Au Sénégal, en 1960, à la fin de la colonisation, le taux brut de scolarisation était de 13 %. L'école nouvelle était vouée à dispenser une formation subalterne et supplétive seulement. Il s'agissait de former des moniteurs et des instituteurs, mais pas des professeurs ; des infirmiers, et des sages-femmes et pas des docteurs ; des commis expéditionnaires et pas des Administrateurs. Cette ségrégation prétendait avoir, entre autres justifications, l'infériorité intellectuelle du Noir, incapable de se hausser aux niveaux de connaissance du Blanc. L'offre était rejetée par le colonisé par ce qu'elle ressemblait à s'y méprendre aux recrutements des cohortes de travailleurs forcés que pratiquaient les colons, ou aux conscriptions des « tirailleurs » pour l'armée coloniale. L'école suscitait rejet et méfiance parce que sa langue d'enseignement était étrangère et, à terme, risquait de supplanter et d'annihiler les langues africaines. Elle enseignait l'histoire, la géographie, la culture, les réalités et les valeurs du colonisateur et, ce faisant, rejetait, ignorait et à terme, anéantissait l'être, la culture et l'identité de l'Afrique mère.

Face au message de mépris que véhiculait l'école étrangère, et aussi aux obstacles qu'elle opposait à son accès par la génération des « Aînés africains » du XXe siècle, la réaction de ces derniers fut de relever le défi. Pour sortir du ghetto éducationnel colonial dans lequel on voulait les cantonner, de 1900 à 1960, deux à trois dizaines d'entre eux, sur tout le territoire colonial ouest africain de la France ont, à la suite d'une véritable course d'obstacles, pu avoir accès à l'enseignement supérieur de l'Université française. Quelques uns d'entre eux ont nom Léopold Sédar Senghor, Birago Diop, Alioune Diop, Assane Seck, Amadou Mactar Mbow, Cheikh Anta Diop pour le territoire du Sénégal, Joseph Ki-Zerbo pour la Haute Volta, et quelques Dahoméens. Joseph, Léopold S. Senghor et quelques chrétiens de ce lot doivent à leur destination initiale de séminaristes d'avoir eu un enseignement secondaire à peu près normal.

Amadou Mactar Mbow, Assane Seck, Joseph Ki-Zerbo, pour m'en tenir seulement à eux trois, ont eu un parcours assez étonnant. Ayant, comme je l'ai indiqué, vécu les onze premières années de leur existence au sein de la « Grande Ecole Permanente », pour une initiation aux connaissances et valeurs de la culture endogène africaine, ils se sont vu opposer le prétexte d'avoir dépassé la limite d'âge pour prétendre aux diplômes donnant accès à l'enseignement secondaire, puis supérieur. Certains, comme Amadou Hampâté Bâ s'étaient arrêtés à cette étape, Khadidia, sa mère trouvant qu'il « avait bien assez étudié comme cela ». D'autres ont dû se faire faire des « jugements supplétifs » pour diminuer leur âge. Joseph Ki-Zerbo, quant à lui, après être passé, à partir de l'âge de 11 ans, par les écoles de missions catholiques en Haute Volta et au Mali, et avoir reçu une formation supérieure au Séminaire de Koumi, a migré à Dakar, Sénégal, où il a enseigné pendant quelques années, travaillé comme employé des chemins de fer, puis comme journaliste de l'hebdomadaire catholique Afrique nouvelle et obtenu enfin à Bamako, à l'âge de 27 ans, le baccalauréat. « Ses notes excellentes, lit-on dans sa biographie, lui valent une bourse d'études à Paris où il commence des études d'Histoire à la Sorbonne, en 1949 ».

Comme Joseph, Amadou Mactar Mbow a dû emprunter divers chemins de traverse : employé de mairie à Dakar, « écrivain surnuméraire du cadre des T.P » etc. Mais, ayant atteint l'âge de faire son service militaire ce fut, pour lui comme Assane Seck, tous deux « citoyens des Quatre Communes », l'armée, le service actif pendant la 2e guerre mondiale. C'est, en fin de compte ce qui leur permit, à leur démobilisation, d'accéder à la Sorbonne et d'y acquérir les diplômes et les fonctions qui leur avaient été déniés par les colons. Voilà donc de quelle manière se fit, à la fin des années 40, le franchissement des limites du ghetto éducationnel colonial par Joseph et tous ses congénères africains. Ce fut le début de leur immersion dans la haute mer occidentale du savoir. En 1949, Joseph commence des études d'histoire à la Sorbonne qui seront couronnées par l'agrégation et devient ainsi, après Léopold Sédar Senghor, le second membre de la cohorte des « Aînés africains » à avoir vaincu le « signe indien » et acquis ce diplôme insurpassable. C'est ainsi que se forgea l'historien, l'homme de science sûre, désormais prêt à contribuer, à part égale, avec la communauté scientifique mondiale, au développement sans limites de cette discipline. C'est également de cette façon que, avec d'autres membres de la cohorte tels que Léopold Sédar Senghor, Alioune Diop, Amadou Hampâté Bâ, Cheikh Anta Diop, ou encore Aimé Césaire, René Depestre, Rabémananjara, ces autres fils séparés de l'Afrique-mère, ils entreprirent non seulement de rappeler et d'assurer la « présence » du continent dansles hauts lieux du savoir occidental, mais ils engagèrent la tâche de la revivification et de la restauration de la science historique à partir de sa « matrice africaine ».

Redonner sa vraie place à l'Afrique dans l'histoire du monde

René Hollenstein a dit de Joseph qu'il a «contribué à faire connaître l'histoire mondiale à partir d'une perspective africaine ». Pour ce faire, il a préconisé de restaurer dans le champ de l'histoire ce que l'historiographie appelle la préhistoire. « Je ne vois pas, dit-il, pourquoi les premiers humains qui avaient inventé la position debout, la parole, l'art, la religion, le feu, les premiers outils, les premiers habits, les première cultures, seraient hors de l'histoire ! ... Là où il y a des humains, il y a de l'histoire ». A présent qu'il n'est plus contesté que l'humanité a vu le jour sur le continent africain, Joseph rapatrie l'Afrique dans l'Histoire. De même, avec cheikh Anta Diop et d'autres, ils ont contribué à rappeler que l'Egypte, la mère de la plus ancienne histoire de l'homme qu'on connaisse, se situe en Afrique, et est africaine.

La part de la contribution de Joseph a été considérable dans le travail entrepris par l'UNESCO, du temps que cette institution était dirigée par Amadou Mactar Mbow, un membre de la cohorte des Aînés, pour déterrer de l'oubli des pans entiers de l'histoire de l'Afrique. Il en a tiré, pour nous, des enseignements éclairants, relativement aux problèmes ethniques sur le continent, à la question de l'esclavage, à l'histoire des royaumes traditionnels, à toute la période du 15e au 19e siècle avant la colonisation. L'objectif visé par Joseph est désormais, dit-il, pour l'édification de tous, « de produire une version contemporaine positive de l'Africanité, et une version africaine de la civilisation contemporaine ».

Selon Joseph Ki-Zerbo l'Afrique a vécu une histoire qui a été obérée par une triple dépossession : celles de son identité endogène, de son initiative politique et de son espace. En conséquence, sa renaissance et son retour au monde ne se feront que lorsqu'elle se réappropriera ces fondamentaux. Il ne s'agit pas là d'en appeler à un retour romantique, nostalgique et impossible au passé. Il s'agit de faire recours au passé, de s'en inspirer pour opérer « un retour de soi à soi, à un niveau supérieur ». Toute l'oeuvre et la pensée de l'Historien, de l'anthropologue, du politique indique, dans le détail, comment faire pour cela. Il n'est que de s'y référer, dans nos universités, dans nos institutions de recherches, dans nos partis politiques.

L'identité que l'Afrique doit se réapproprier, c'est celle, dit Joseph : « d'un art de vivre, un art de la solidarité, un art de l'altérité, de l'ouverture aux autres ». Pour ce qui concerne la réappropriation de l'espace, il estime que, « au lieu de gérer le legs colonial, il s'agit de réaliser la production de l'espace optimal », car, ajoute t-il, « le manque d'unité et de solidarité est une des causes du sous-développement en Afrique ». Cet espace optimal, « l'Etat africain digne de ce nom pour le XXIe siècle, devrait être un Etat fédéral, sans doute à partir des Etats actuels ».

Je terminerai cette intervention par l'évocation de la vision et de la pratique politique chez Joseph.

J'ai été son camarade et son compagnon lorsque, au tournant des années 50, il a créé le (MLN) Mouvement de Libération Nationale dans le milieu des Etudiants Africains en France. En effet, à côté de la FEANF, l'organisation corporative qui regroupait les Etudiants Africains de toutes les Académies de France, il n'avait pas tardé à se constituer des partis politiques, un des plus importants d'entre eux étant le Parti Africain de l'Indépendance (PAI), d'obédience révolutionnaire marxiste, dont la revendication centrale était l'indépendance pour les colonies africaines de la France. Cette dernière revendication était commune à tous les étudiants. Mais l'idéologie matérialiste dont se réclamait le PAI en a tenu éloignés des étudiants que leurs convictions religieuses détournaient de l'idéologie matérialiste.

C'est parmi les Etudiants africains chrétiens, de la mouvance des Jeunesses d'Action catholique, que Joseph a suscité la création du MLN, dont les revendications étaient de 3 ordres :

  1.  L'Indépendance (évidemment!), par laquelle l'Afrique recouvrerait une initiative politique qui lui serait propre.
  2.  Les Etats-Unis d'Afrique, une manière de se réapproprier l'espace continental.
  3.  Le Socialisme Africain

En sa qualité d'homme politique, Joseph a été un prophète mal compris dont la voie qu'il a tracée est cependant celle du salut. Joseph a écrit que le Développement, c'est « le retour de soi à soi à un niveau supérieur ». Il a dit que la tâche politique qui incombe aux Africains, c'est de se réapproprier les 3 dépossessions infligées à leur continent : celle de l'initiative politique, celle de l'identité endogène, et celle de son espace. Son programme d'action politique ne peut être plus pertinent aujourd'hui encore. Saluons la mémoire de ce grand Africain, parmi les plus grands.■                                                   

                  Cheikh Hamidou Kane