Essayer de comprendre l’Afrique sans idées reçues

Une idée reçue est une idée erronée, partielle voire un stéréotype ou un préjugé qui vient spontanément à l’esprit, mais qui n’en reste pas moins conditionnée par un savoir, une culture et une expérience. Pour remettre en cause les idées reçues sur le continent subsaharien, il faut donc prendre conscience de l’origine de ces idées et des conditions de leur élaboration, remettre en cause de très nombreuses certitudes qui fondent notre jugement et notre comportement eurocentré et s’interroger sur les notions et théories qui semblent s’appliquer « trop naturellement » au continent africain. L’enseignement scolaire et universitaire nous a donné une image de l’histoire et de la géographie de l’Afrique ; les stéréotypes que nous avons sont issus de notre mémoire individuelle et collective sélective. Le regard colonial a imprégné les manuels scolaires comme ceux de médecine et de géographie « tropicales » des années 1950 : dangerosité du milieu, pauvreté des sols, nombreuses pathologies infectieuses et parasitaires, passé esclavagiste et guerres tribales, « Etats-façon », comportements irrationnels, etc. Pourquoi dit-on encore en 2007 que l’Afrique n’a pas d’histoire ? Les images médiatiques très récentes lors de la guerre en Côte d’Ivoire par exemple ne font que renforcer cet héritage mémoriel très prégnant. En Europe, il y a des peuples qui se libèrent de l’oppression d’autres peuples, au sud de la Méditerranée, des tribus et des clans qui se massacrent ! On ne parle que rarement des conflits fonciers ou de l’accaparement des terres par des sociétés non africaines. Pas ou peu d’explications sur le pourquoi des conflits. Ces images nous offrent aussi une Afrique compassionnelle et scénarisée : celle des massacres « à la machette » et des famines dues à la sécheresse, celle du retard technologique ou d’une polygamie et des mutilations sexuelles généralisées. L’Afrique est-elle surpeuplée comme les médias nous incitent à le penser en fêtant les 7 milliards d’humains en octobre 2011 ? La densité moyenne de l’Afrique subsaharienne n’est que de 37 hab/km2 et sera de 80 à 90 hab/ km2 en 2050, mais elle varie énormément selon les régions. On ne peut cependant pas parler de surpeuplement ou de sous-peuplement sans faire référence aux potentialités (considérables) et aux technologies de leur transformation en ressources ainsi qu’aux organisations économiques, scientifiques et politiques qui favorisent cette valorisation pour le bien des populations. Il convient aussi de questionner un certain nombre de certitudes euro-centrées. La distinction doit être bien comprise entre des traditions qui seraient figées et des modernités conçues dans un Occident positiviste. En réalité, la tradition est réinventée tous les jours par les élites, afin de garder le pouvoir et assurer leur domination. Les inégalités de statut et de condition se retrouvent partout. On salue au quotidien une pléthore de « chefs » ! La notion de « tradition » a été instrumentalisée par les pouvoirs issus des indépendances (cf : l’authenticité de Mobutu). La modernité, quant à elle, a été imposée par le haut, par les Blancs, par les bureaucraties ou le système international d’aide. Cette imposition a donné lieu à des contestations autour de la lutte contre le SIDA par d’éminents chefs d’Etat africains ou par les « ambianceurs » d’Abidjan ou de Kinshasa… Comme pour la tradition, ce qui est modernité est à remettre en cause, dans bien des cas. Quitter un regard trop euro-centré reste difficile, dans la mesure où il s’agit de se débarrasser de certitudes établies de longue date et vérifiées par l’expérience sans pour autant basculer dans un relativisme culturel total qui nous conduirait à estimer que les Africains n’aspirent ni à la justice, ni à la démocratie. Posture difficile à tenir… Le concept d’aide au développement est très relatif. Construire un puits dans un village africain n’est pas nécessairement une bonne idée quand les habitants ne sont pas demandeurs. Le progrès peut prendre différentes formes. Il est temps de laisser les sociétés africaines tester leurs solutions et les laisser adapter et corriger les instruments qu’elles ont récupérés ailleurs par un bricolage inventif. L’Afrique subsaharienne vit dans un entre-deux permanent et elle est complexe. La comprendre requiert un véritable effort pour nous, Français. Comment ne pas s’alarmer de l’absence de cadastre par exemple ? Cet outil d’appropriation de l’espace n’est pas universel (voir son absence en Grèce). Un champ africain n’a pas de limites précises bien souvent en région forestière et il faut prendre en compte les pratiques agricoles et les divers droits d’usage: toutes les plantes y sont mélangées et éleveurs, « vignerons » (exploitant le vin de palme) ou autres, peuvent user des mêmes ressources. La définition des âges de la vie est des plus floues et les rapports intergénérationnels plus rigides qu’en Europe : qu’est-ce qu’être adolescent en Afrique ? L’entrée dans l’âge adulte se fait quand vous êtes responsable (marié et en capacité d’élever des enfants). La communauté reste prégnante, notamment autour de la structure de la famille élargie et des réseaux de solidarités. L’individualisme s’est imposé en Europe avec l’enrichissement général et l’Europe paysanne des années 1950 connaissait ce que l’on appelle la solidarité africaine qui relève de l’entraide réciproque, dans beaucoup de cas. Enfin, dans le quotidien africain, le même individu peut avoir une pluralité de normes: fonctionnaire, il acceptera un dessous de table, dans sa tontine par contre, il sera un comptable vigilant. L’univers de normes est toujours modifiable. Si l’espace public est celui de la rationalité apparente, l’espace privé fera une large place à l’invisible, à la sorcellerie et à diverses croyances… Si le religieux est très prégnant, on reste généralement plurioptions combinant animisme empirique et religions du Livre, plus conviviales ici qu’ailleurs. La politisation des rapports sociaux peut y être extrême. L’historien-président Gbagbo, pur produit de l’université française, n’a-t-il pas appelé sa milice, les jeunes Patriotes, prenant pour modèle les sans-culottes de la Révolution française ? Il ajoutait qu’il était difficile de faire la Révolution sous l’oeil d’Amnesty International ! Mais la faisait-il ? Comme dit le proverbe : « Dieu n’a fait qu’ébaucher l’homme : c’est sur la terre que chacun se crée ». Essayez- vous à comprendre l’Afrique sans idées reçues !■ Georges Courade Ce texte est un résumé d’une conférence délivrée par Georges Courade, vice-président de la CADE dans un café géographique à Saint-Dié lors du Festival International de Géographie , le 8 octobre 2011.