Nouvelles dynamiques de conflits en Afrique

La convergence de deux dynamiques de conflits, par la pénétration de la région sahélo-saharienne par des groupes se réclamant d’un islamisme politique et par l’utilisation du continent africain, notamment sa partie occidentale, comme nouvelle route du trafic international de la drogue de l’Amérique du Sud vers l’Europe, est de nature à bouleverser en profondeur la situation politique, économique, sociale, culturelle et religieuse du continent africain.

Chacune de ces dynamiques est porteuse de ses propres caractéristiques et implications. Les activités de groupes islamisant divers, notamment celles d’Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) font de la région sahélo-saharienne un enjeu stratégique majeur, en passe de supplanter en importance, par son extension géographique, ses implications économiques, commerciales et énergétiques, et le nombre de pays concernés, la zone pakistano-afghane. Deux lectures dominantes de cet enjeu stratégique sont en train d’émerger tant dans les chancelleries que dans les medias occidentaux : la prédominance du facteur militaire et sécuritaire sur la question du développement et même de la démocratie, et la perception d’un nouveau terrain idéologique de conflit des civilisations opposant notamment l’Islam à l’Occident. Ces lectures se traduisent, comme en Afghanistan, par deux changements politiques majeurs dans les pays concernés : la réorientation stratégique et la formation des forces armées nationales vers le combat contre ces groupes externes et la surveillance des mouvements et congrégations musulmanes internes, tant dans leurs activités sociales que dans leur formation théologique. Ces choix politiques fondamentaux, essentiellement déterminés par des visions géostratégiques externes, imposés aux gouvernements concernés aboutissent, non seulement à la « délégitimation » politique de ces gouvernements par rapport à leurs populations mais surtout à reléguer l’impératif démocratique et le respect des Droits de l’Homme à une priorité secondaire. Un processus de « conflictualisation » interne profonde des sociétés est, en conséquence, mis ainsi en branle.

La stratégie des cartels sud-américains de créer en Afrique de l’Ouest de nouvelles routes de la drogue, moins surveillées, vers l’Europe occidentale et orientale, mise en place de longue date, a instrumentalisé en profondeur les conflits politiques et militaires internes dans les pays de la région, notamment au Liberia et en Sierra Leone par la fourniture aux divers acteurs de ces conflits, gouvernements comme mouvements de rébellion, des armes, des ressources financières directes ou à travers le trafic interne de la drogue, nécessaires à la poursuite de leurs objectifs propres. Ces conflits militaires internes et interrégionaux ont servi de paravent à la mise en place des nouveaux circuits de la drogue. La prise de conscience tardive de cette stratégie a retardé la mesure de la profondeur et de l’ampleur des secousses induites par la longue pénétration de la culture de la drogue et la mise en place des structures matérielles, humaines et logistiques de ces nouvelles routes. Les bouleversements s’articulent autour de deux marqueurs du trafic de drogue : la disponibilité de masses monétaires considérables et l’utilisation systématique de la violence extrême. Ils portent sur des secteurs fondamentaux des sociétés concernées : corruption, notamment des pouvoirs politiques, perversion du processus démocratique, développement d’une culture de violence et déstabilisation du système économique et monétaire, etc.

Ces deux dynamiques de conflit se trouvent à l’heure actuelle dans un processus de convergence d’intérêts objectifs et de services réciproques dicté par deux tendances lourdes : l’approvisionnement en armes et la disponibilité de ressources financières importantes, pour les groupes comme AQMI, et la garantie de routes et circuits de transport de la drogue pour les cartels et narcotrafiquants.

Le continent africain, notamment sa partie occidentale et centrale, est donc entrain de basculer dans des dynamiques de conflits, profonds et durables qui par leur nature échappent au contrôle et aux possibilités des gouvernements de la région et sont de nature à, mais le pire n’est jamais sûr, bouleverser dans la longue durée tous les secteurs des sociétés concernées.■

Doudou Diene