Editorial 102

Amères réflexions sur un discours

Nous attendions beaucoup du discours que le président Sarkozy devait prononcer à Dakar le 26 juillet, à l’occasion de son premier déplacement officiel en Afrique subsaharienne depuis son élection à l’Élysée. Quelle ne fut pas notre déception ! Dans ce haut lieu de la formation et de l’expression intellectuelle et culturelle de l’Afrique de l’Ouest francophone qu’est l’Université Cheik Anta Diop, en présence d’un public trié sur le volet, notre président a délivré un message qui n’a pas été compris, qui ne pouvait pas l’être par les jeunes à qui il était destiné. Notre ami, le philosophe Achille Mbembe en a fait une analyse très intéressante dont nous citons ci-après un court extrait.

La condamnation de l’esclavage et de la colonisation n’est plus un exercice obligé pour qui s’adresse aux jeunes Africains. Ce ne sont pas des propos de repentance surtout déguisée en fausse confession qu’ils attendent de nous. Ils attendent, ils en ont besoin, une analyse lucide des défis auxquels ils sont confrontés et qu’ils relèvent tous les jours, dans un combat où les armes ne sont pas également réparties et dont les règles sont le plus souvent biaisées. Ces défis sont ceux de la restauration d’États que quarante ans de politiques néocoloniales ont contribué à patrimonialiser, que vingt ans d’ajustement structurel ont mis à genoux, d’économies encore trop dépendantes de l’extérieur, de sociétés en profonde mutation, car envahies par les produits et les messages venus du monde entier. Comment la France et l’Europe peuvent-elles aider les jeunes Africains à relever ces défis, sinon d’abord par un diagnostic sérieux et partagé ?

Et que dire de l’exhortation de notre Président au paysan africain pour qu’il s’arrache à son sommeil séculaire et s’éveille à l’Histoire ? Ces propos renvoient aux pages sur l’Afrique de La raison dans l’Histoire de Hegel. Et nous avons pensé à ces millions de paysans qui ont adopté les cultures de rente que le colonisateur leur a imposées, qui les ont prises à leur compte et poursuivies après son départ, qui se sont distingués comme d’exceptionnels producteurs de coton, qui se battent aujourd’hui à l’OMC pour faire respecter par les Occidentaux les règles d’une vraie concurrence, qui nourrissent les villes d’Afrique de leurs cultures vivrières....

Pourquoi tenir de tels discours à Dakar aujourd’hui, alors que tous les analystes de bonne foi sont effarés par l’ampleur des mutations que connaissent les sociétés et les peuples de ce continent, que les journalistes sont débordés par une actualité africaine qu’ils n’ont plus le temps et les moyens d’analyser et les journaux la place de publier.

Ce discours était destiné aux Africains et il était attendu avec beaucoup d’intérêt par les Français qui travaillent au « développement » avec les ONG. Ce n’est pas la lettre du président Thabo Mbeki qui n’a voulu retenir du propos présidentiel que son appel à la Renaissance africaine, ni l’article du ministre Jean-Marie Bockel se félicitant de ce que « l’Afrique interroge, passionne, interpelle. Enfin ! », qui vont masquer cette triste réalité : ceux qui ont le mieux compris ce discours, qui s’en sont félicités, ce sont ceux de nos compatriotes qui ont conservé la nostalgie de la « bonne colonisation », l’image du « bon nègre » qui attend que le « bon blanc » vienne l’aider à sortir de sa torpeur. Et c’est bien ce qui nous navre et nous inquiète : le travail que fait la CADE depuis bientôt douze ans pour une « autre image de l’Afrique de demain », serait-il encore à ce point nécessaire ?

D’autant plus nécessaire que lors de la traditionnelle rencontre avec les chefs de mission diplomatiques, le 27 septembre, le président Sarkozy a affirmé que « l’Afrique reste une priorité essentielle de notre politique étrangère » et qu’il compte sur « le dialogue des cultures » pour « prévenir une confrontation entre l’Islam et l’Occident ». Une telle politique à laquelle nous souscrivons sans réserve exigera un travail en profondeur sur l’information de nos concitoyens relativement aux réalités africaines et sur les représentations qu’ils se font de l’Afrique et des Africains.

Pour être concret et positif : lisez Le Goût des Autres, de l’exposition coloniale aux arts premiers de Benoît de L’Estoile : vous verrez à quelle profondeur se situent les racines de nos représentations de l’Autre, en particulier africain.

Allez voir avant qu’elle ne ferme à la Toussaint l’exposition « Quand l’Afrique s’éveillera » à La Villette.

Quant aux sculptures d’Ousmane Sow et de trente autres artistes africains de l’exposition « Terre noire » au Musée Maurice Denis de Saint-Germain en Laye, elles vous toucheront par leur force.... de vie.

La Cade