Editorial 103

Au delà de Dakar: à nous de ne pas manquer l'Histoire

Le discours à Dakar du Président de notre République, adressé à la veille de l’été à tous les Africains, et surtout aux jeunes, continue de susciter bien des réactions, sinon d’émois. Des personnages africains importants y ont déjà répondu ; d’autres, écrivains, politiques, à l’initiative de M. Makhily Gassama, puis de Mme Adam Ba Konaré s’apprêtent à le faire sous forme d’ouvrages collectifs à la fin de l’année ou au début de la prochaine. Pour sa part, la Cade, qui s’est déjà exprimée une première fois (Lettre 102), revient sur le thème le plus accablant : l’Afrique ne serait pas « entrée assez dans l’Histoire », les jeunes étant exhortés à relever le défi. Ce thème touche la Cade dans le tréfonds de son action depuis l’origine, celle de lutter contre l’ignorance et la mauvaise considération de l’Afrique ; elle doit alors s’en expliquer mieux.

Voir l’Afrique et les Africains comme un monde frappé de torpeur, et même « d’immobilité », relève, indépendamment de tout autre aspect, d’une méconnaissance forte de l’énergie qui anime le continent ; l’exhortation adressée par delà les anciens aux jeunes ajoute à une césure en cours qui, là peut-être plus qu’ailleurs, risque d’être particulièrement meurtrière ; enfin, le nouveau contrat qui pourrait lier les deux continents à cheval sur la Méditerranée, doit, pour avoir une chance de se réaliser, éviter les trop habituelles invocations pieuses et stériles et proposer des voies concrètes et engageantes pour être crédible. Mais d’abord de quelle histoire s’agit-il, dans quel siècle sommes nous ?

Avec l’expansion extraordinaire des communications et des transports, la mondialisation accélérée mais incontrôlée a décisivement changé la donne de chacun avec l’entrée dans le nouveau millénaire : tournées les pages des premiers contacts et comptoirs portés par les marins de la découverte, les pages d’une traite brutale de force de travail transformée en esclavage, celles d’une occupation coloniale conquérante poursuivie après les indépendances par une exploitation prolongeant le pacte colonial ; finis surtout aujourd’hui les rapports préservés entre les Etats africains et les anciennes puissances tutélaires. En paraphrasant, finie l’ère des espaces clos, celle des espaces ouverts à tout et à tous (sauf aux migrants) commence. Et les bouleversements sans précédents des rapports entre les hommes et les peuples enchaînent des rapports fondamentalement différents entre blocs et entre leurs parties constituantes, avec de nouvelles règles du jeu. La France, l’Europe se trouvent condamnées à s’unir, l’Afrique aussi, et à se transformer encore plus rapidement.

Ne pas voir que l’Afrique s’est déjà extraordinairement transformée, c’est oublier que sa population a été multipliée par près de 3,5 fois depuis les indépendances et qu’elle réussit pratiquement à se nourrir ; c’est ignorer qu’elle est déjà urbanisée à raison de plus de 35 %, et qu’on attend qu’elle le soit à plus de 50 % d’ici une génération ; c’est négliger qu’avec l’effort de tous les pôles d’activité, des villes ont surgi, les infrastructures suivant cahin-caha même si elles sont loin d’être suffisantes ; c’est fermer les yeux sur un enseignement qui permet d’exporter par milliers des cerveaux pris dans la surenchère internationale (dans laquelle nous entendons, nous aussi, maintenant nous lancer) ; bref, c’est naviguer toujours avec les mêmes fantasmes qui sentent les siècles passés.

Faire pratiquement appel à la seule jeunesse contre les aînés, c’est profondément méconnaître les vertus du système familial et lignager qui a préservé des capacités à transmettre les leçons de sagesse, qui a permis à l’Afrique de ne pas sombrer au milieu de toutes ses vicissitudes. Au moment où les cohérences sociales et familiales se trouvent mises en danger partout sur la planète, ajouter à la fracture, c’est souffler sur le feu de l’apprenti sorcier, c’est nier tout génie africain propre comme si l’Afrique séculaire n’avait pas, encore, d’enseignements à nous transmettre, c’est admettre que le progrès et la démocratie qu’on prône peuvent se passer des autres et de toute harmonie.

Devant les bouleversements d’une ère historique décidément nouvelle, comment en rester, même si on s’en défend, au niveau de simples leçons ? Comment ne pas entrer de plein pied dans le contexte planétaire nouveau et organiser à pleines mains une autre solidarité en profitant de la « familiarité » qu’une aventure commune jusqu’ici nous a apportée. A cet égard il nous faut alors revoir l’économie politique de notre coopération, au lieu d’en appeler simplement, d’une façon au demeurant opaque, à un co-développement, concept déjà vieux d’une génération, et qui a réussi à ne pas faire ses preuves.

Admettre qu’après des siècles marqués par une circulation (souvent contrainte) des hommes, puis des marchandises, on en est aujourd’hui à celle des idées et des services. Ceci implique alors une volonté, un contrôle et une gouvernance d’un autre type que de laisser faire une concurrence aiguisée entre blocs avec les nouveaux venus : dans les instances mondiales, œuvrer pour qu’ensemble s’instaurent progressivement de plus justes rapports de force et une stabilité des conditions d’échange qui permettent le développement ; au niveau de l’OMC et de l’UE, que les ouvertures commerciales ne mènent pas à l’étouffement ; au niveau des Institutions de financement, qu’à un abandon définitif d’une dette indue et détournée et d’une politique déstabilisante de PAS (programmes d’ajustements structurels), succèdent des financements à conditions et mises en œuvre plus démocratiquement contrôlées ; au niveau des acteurs quotidiens, que s’accroissent et s’articulent des moyens réels mis à la dis- position des collectivités locales, ONG, artisans et entrepreneurs des deux bords, au lieu de faire semblant de tenir un objectif d’APD, alors qu’elle est de fait en baisse, et qu’on a réduit de moitié les moyens de nos associations de solidarité.

A chacun de nos partenaires d’Afrique d’amplifier les efforts pour mieux entrer dans l’histoire. A nous, d’éviter plus simplement d’en sortir.

La CADE