Partira, partira pas ?

Telle est la question que se posent les Guinéens et toutes les chancelleries, après que Moussa Dadis Camara, le capitaine qui a pris le pouvoir à Conakry, ait répondu au sous-secrétaire d’État américain : « Pour qui me prenez-vous ? Vous croyez que je vais partir comme ça ? »

Jeune Afrique1 qui rapporte ce propos ne nous dit pas ce que fut la réponse de l’Américain. Mais nous pouvons imaginer ce qu’il aurait pu lui rétorquer :

  • Qu’il a pris l’engagement solennel devant le peuple de Guinée et devant l’opinion internationale, au nom du Conseil National pour la Démocratie et le Développement, le CNDD, que des élections présidentielles libres et sincères seraient organisées en janvier 2009 et qu’il ne serait pas lui-même candidat.
  • Qu’il n’a pas respecté les termes de la plate-forme qu’il a signée avec le collectif des « Forces vives » qui, sous la présidence de l’archevêque de Conakry, avait préparé la « transition » après la mort du président Lansana Conté survenue le 22 décembre 2008. Il a confisqué tous les pouvoirs et les a rapatriés dans le camp militaire de Alpha-Yaya-Diallo où il s’est retranché, y compris le Trésor et la Banque centrale, et il s’est entouré de milices à sa solde.
  • Que le 28 septembre 2009, il a fait tirer ou laissé tirer sur une foule sans armes, rassemblée dans un stade pour lui rappeler son engagement de ne pas se présenter aux élections présidentielles et que le bilan de 157 morts lui a enlevé toute légitimité à poursuivre la tâche que le collectif des Forces vives avait accepté de lui confier.

Depuis son « non » historique à la France en 1958, sous le pouvoir personnel, puis dictatorial de Sekou Touré, la Guinée s’est enfoncée dans un système « socialiste » qui a démoli toutes ses institutions, qui a ruiné son économie, fait fuir ses élites. Lansana Conté qui lui a succédé en 1984 n’a pas su ou pas pu redresser le pays. Comment un pays sort-t-il de cinquante ans de dictature « socialiste » ?

Tel est le défi auquel se sont attelés les Guinéens. Sydia Touré avait commencé à le relever lorsqu’il fut premier ministre de 1996 à 1999. Il avait redressé la situation économique, financière et administrative du pays, rendu l’eau et l’électricité à Conakry. L’Union des forces républicaines qu’il préside depuis le 20 mai 2000, l’Union des Forces démocratiques de Guinée présidée par l’ancien premier ministre (2004- 2006) Cellou Dialen, ont pris le relais avec les représentants de la société civile, associations, syndicats, églises… En dépit des efforts déployés par le président Compaoré, arbitre désigné par l’Union africaine, le collectif des « Forces vives » avait, du moins jusqu’au 11 novembre, refusé tout compromis et toute solution de partage du pouvoir avec le CNDD. Ce qu’il exige, c’est le départ du capitaine qui a confisqué le pouvoir à leur nez et à leur barbe et fait tirer sur ses concitoyens.

Ce défi est également relevé par les grandes chancelleries européennes et américaine, par toutes les institutions internationales, et à quelques exceptions près, par les Chefs d’État africains, très inquiets de voir s’installer un pouvoir « voyou » non loin de chez eux. Il l’est aussi par les institutions régionales.

Tout ceci nous incite à espérer qu’il n’y a pas de fatalité et que la Guinée, ce pays dont chacun sait qu’il est potentiellement un des plus riches d’Afrique, n’est pas condamnée à la déréliction de la dictature et du pouvoir personnel. Des Guinéens et des Africains s’y emploient activement.

La CADE

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1 N° 2547 du 1° novembre 2009