Editorial 104

Le droit d'ingérence ne donne pas tous les droits*

Depuis que la Cade existe, nous n’avons pas cessé d’appeler l’attention sur la nécessité de changer notre regard sur l’Afrique et les Africains, car nous sommes persuadés que la générosité, qu’elle soit humanitaire ou d’aide au développement, n’est malheureusement pas le seul ressort de l’aide à l’Afrique. Il en est d’autres, moins avouables, qui ont pour fondement le mépris et la volonté de puissance. Cachés derrière la générosité, elle-même alimentée par un afropessimisme qui ne s’avoue pas, ils perpétuent la mauvaise part de l’héritage colonial, celle d’une Afrique immobilisée dans son impuissance, celle d’Africains perçus comme d’éternels souffrants qu’il faut assister puisque depuis qu’ils sont devenus « indépendants », ils n’ont toujours pas montré leur capacité à gérer leurs affaires efficacement et démocratiquement.

L’affaire des enfants « volés » du Tchad est une invraisemblable et tragique illustration des dérives auxquelles peuvent conduire ces représentations de l’Afrique et des Africains. Mon propos n’est pas d’accuser les protagonistes de ce projet avorté de « transfert » d’enfants habillé en opération humanitaire et qui cachait peut-être son objectif véritable d’adoption d’enfants au mépris de toute règle nationale ou internationale. Il appartiendra à la justice, qu’elle soit tchadienne ou française, d’établir les faits, et s’ils sont avérés, de les sanctionner.

Ce que nous voulons dénoncer à propos de cette lamentable affaire, c’est le discours qui est tenu par les protagonistes pour se justifier et qui va sans doute être repris, comme il l’a déjà été dans la presse par les « prévenus », au titre des circonstances atténuantes. Ce discours est proprement insupportable. Il faut une bonne dose de mépris des Africains pour s’improviser sauveur d’enfants dans un pays en guerre que l’on ne connaît pas ou mal, à plusieurs milliers de kilomètres de distance.

Ma conviction est que ce dévoiement est dans le droit fil d’une certaine sensibilité contre laquelle les ONG n’ont pas encore réagi avec assez de vigueur et de lucidité et qui est, en dépit de leur discours officiel qui parle de partenaires, de ne considérer et de ne traiter, en fait, les Africains que comme des assistés. Dans le cas particulier, il semble que les Africains aient été utilisés comme des instruments et non comme des partenaires.

Je voudrais dire ici que le partenariat appelle une connaissance du partenaire, une prise en considération de ses attentes, une acceptation de ses choix, un respect de ses valeurs. Ce n’est pas du relativisme culturel. C’est au contraire une certaine façon de respecter en eux leur part d’universel, ce qui en fait des hommes et des femmes comme nous.

À ceux qui nous disaient il n’y a pas si longtemps que l’afropessimisme n’était plus qu’une vieille lune, et qu’il fallait peut-être passer à autre chose de plus intéressant et de plus utile pour l’Afrique que de s’acharner sur cette cible éculée, nous leur proposons de méditer sur l’affaire des enfants du Tchad. Elle a quelque chose d’effrayant dans sa généreuse banalité. Et si vous rapprochez cela de certains discours sur l’historique incapacité africaine, vous pouvez en conclure qu’il y a encore beaucoup à faire pour changer les mentalités des amis français de l’Afrique.

Michel Levallois, Président de La Cade 

*Le concept de la remise en cause de la souveraineté des États pour des raisons humanitaires est apparu lors de la guerre du Biafra (1969 – 1970) qui a entraîné une épouvantable famine, largement couverte par les médias occidentaux mais totalement ignorée par les chefs d’États et de gouvernement au nom de la neutralité et de la non-ingérence. Il a été théorisé et vulgarisé à la fin des années 1980, notamment par le professeur de droit Mario Bettati et par Bernard Kouchner.