Période post-électorale à haut risque au Kenya

Avant même la proclamation des résultats par la Commission électorale indépendante, 5 jours après la tenue d'un scrutin qui s'est déroulé dans le calme, le Premier Ministre, Raila Odinga, principal candidat à la Présidence de la République avec Uhuru Kenyatta, dénonçait les fraudes et irrégularités qui, à ses yeux, entachaient leur crédibilité.

Cette suspicion reproduisait celle qui avait marqué les précédentes élections de décembre 2007, génératrices de violences encore très présentes dans l'esprit des Kényans. Il y avait eu alors plus de 1 300 morts et 600 000 déplacés, de quoi traumatiser toute une population déjà hantée par le souvenir des luttes sanglantes de l'accession à l'indépendance en 1963.

Il a fallu, alors, la médiation de l'ancien Secrétaire général de l'ONU, Koffi Annan, pour trouver un compromis reconduisant à la Présidence Mwai Kibaki et portant à la Primature d'un gouvernement d'unité nationale son rival malheureux, Raila Odinga. En 5 ans, beaucoup a été fait pour relancer l'économie avec le soutien de concours extérieurs, investir dans l'éducation, la santé et les infrastructures et, en août 2010, faire adopter par voie de référendum une nouvelle Constitution, conçue pour mieux réguler l'exercice du pouvoir et, en mettant en place une décentralisation poussée, rapprocher le pouvoir de la population. C'est pour donner vie à cette nouvelle articulation des pouvoirs que 5 autres élections concomitantes ont accompagné l'élection présidentielle.

Les autorités n'ont pas ménagé leur peine également pour sécuriser le vote avec l'enregistrement et la reconnaissance biométrique des électeurs – une première en Afrique – et la transmission par SMS des résultats à la Commission électorale, sans compter le déploiement de près de 100 000 policiers et 23 000 observateurs électoraux. Ce dispositif n'a malheureusement pas fonctionné comme attendu, ce qui explique le retard dans la publication des résultats et les soupçons d'irrégularités.

On pouvait, dans ces conditions, avoir des appréhensions quant à l'accueil par les électeurs, massivement mobilisés (85 %), des résultats donnant la victoire dès le premier tour à Uhuru Kenyatta avec 50,07 % des voix. A quelques exceptions près il n'en fut rien et, malgré de nombreuses provocations, le climat de paix fut respecté, grâce notamment aux appels au calme lancés par Raila Odinga.

Un recours pour fraudes et irrégularités a été présenté le Samedi 16 mars par le perdant, Raila Odinga, devant la Cour Suprême. Quoiqu'il en soit de son sort, qui peut faire basculer le pays dans de nouvelles violences, ces élections soulignent la fragilité d'un régime très corrompu qui n'a pas connu de véritable alternance depuis l'indépendance, alors que les rivalités tribales à forte connotation économique ont été instrumentalisées par le pouvoir, et n'a pas fait la lumière sur les responsabilités politiques dans le déclenchement des hostilités lors des précédentes élections.

Le Kenya connait une situation où les deux principaux rivaux sont les fils des deux rivaux qui ont exercé le pouvoir à l'indépendance, Jomo Kenyatta comme Président et Oginga Odinga comme Premier Viceprésident. Les contentieux passés, tout particulièrement ceux relatifs à la répartition des terres et au conflit entre éleveurs et agriculteurs, ont laissé des traces profondes et exacerbé d'autant plus les oppositions que la communauté dominante des Kikuyus – 20 % de la population – s'est maintenue au pouvoir grâce au jeu d'alliances de circonstance, et à son seul profit.

On n'oublie pas non plus que le nouvel élu, Uhuru Kenyatta, est sous le coup d'une inculpation de crimes contre l'humanité par la Cour Pénale Internationale pour son rôle dans les violences consécutives aux élections de 2007. Il doit se présenter en juillet devant la Cour de La Haye : certains vont jusqu'à dire que cette question a été décisive dans son choix de briguer la Présidence et dans le résultat du scrutin. Il aurait été influencé, entre autres, selon des observateurs politiques, par le fait, pour ce challenger, d’avoir su se poser en victime présumée d’une ingérence occidentale dans les affaires intérieures du Kenya.

Faute d'affrontement sur des programmes politiques, les élections se sont jouées sur des rivalités de pouvoir qui menacent la cohésion sociale de ce pays dont l'économie est la première de l'Afrique de l'Est. Se profile derrière cet enjeu crucial pour le Kenya celui de l'attitude des autorités face aux pressions diplomatiques occidentales exercées pour faire respecter la Cour Pénale Internationale. Le Kenya occupe une place trop importante en Afrique pour ne pas être, à cet égard, au centre d'un jeu d'influences internationales dont la Chine ne sera pas absente.■

La CADE