Guinée-Bissau : les enjeux d'un coup d'Etat

Depuis l'indépendance acquise de haute lutte en 1973, l'histoire de la Guinée-Bissau, ancienne colonie portugaise voisine de deux zones sensibles de l'Afrique de l'Ouest, la Casamance au Sénégal et le Mali, est jalonnée de coups d'Etat. Engagée comme elle l'a été dans une longue guerre contre le Portugal, l'armée bissau-guinéenne, héritière des forces de la rébellion, forte de la « légitimité des armes » s'est livrée à des putschs à chaque fois que sa position a été menacée. Dans quelles circonstances est intervenu le dernier en date de ces coups d'Etat, celui du 12 Avril ? Il s'est produit à l'occasion des élections présidentielles entre le premier et le second tour. Le vainqueur du premier tour, Premier Ministre, bien placé pour gagner le second, ne faisait pas mystère de sa volonté de réformer l'armée et de mettre ainsi un terme à son implication dans le trafic florissant des drogues en provenance d'Amérique du Sud.

A cet enjeu de politique intérieure s'ajoute le jeu d'une rivalité entre le Nigeria et l’Angola dans cette partie du continent. L'armée bissau-guinéenne voyait d'un très mauvais oeil l'introduction de l'Angola dans l'arène politique du pays. Notons, à cet égard, que l'Angola dispose d'une position de force que lui vaut son appartenance à la Communauté des Pays de Langue Portugaise (CPLP), pendant pour le Portugal du Commonwealth pour le Royaume-Uni et de l'Organisation Internationale de la Francophonie pour la France.

En Mars 2011, en effet, l'Angola, deuxième pays africain producteur de pétrole, à la force armée réputée, avait conclu avec la Guinée-Bissau un accord en vertu duquel une mission de coopération militaire et policière angolaise était chargée d'élaborer les grandes lignes de la refonte de l'armée. A l'appui de cette mission, un détachement militaire de 300 soldats, bientôt porté à 600, lourdement armé, a été mis en place.

Il n'en fallait pas plus pour que l'armée de Guinée- Bissau, se sentant menacée, saisisse l'occasion des élections présidentielles, appelées à confirmer le pouvoir du Premier Ministre sortant, pour renverser l'auteur de cet accord.

La Communauté internationale s'est mobilisée pour dénoncer le coup d'Etat et souhaite, dans le cadre du Conseil de sécurité des Nations Unies, une réaction commune. De son côté, la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), sous l'impulsion du Nigeria, tout en partageant la condamnation du coup d'Etat, a pesé de tout son poids pour un retour à l'ordre constitutionnel. Elle a engagé des négociations avec les putschistes à cet effet et obtenu la nomination d'un nouveau Premier Ministre contesté par le principal parti, le PAIGC (parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert). Sa feuille de route valable pour une durée d'un an prévoit dans ce délai l'organisation d'élections générales. Tout ceci sous le contrôle d'un contingent armé de la CEDEAO, composé en grande partie de soldats nigérians, qui relaie les militaires angolais appelés à quitter le pays à la fin du mois de Mai.

Derrière ces tractations se joue une partie de bras de fer entre le Nigeria et l'Angola. D'un côté un pays décidé à défendre son leadership en liaison avec la CEDEAO dont le président, Alassane Ouattara, a gardé un mauvais souvenir du soutien accordé à Laurent Gbagbo par le président de l'Angola, de l'autre un pays qui, en prenant appui sur la CPLP, tente de prendre pied dans cette partie du continent dont les richesses géologiques attirent bien des convoitises.

Sur fond de rivalité entre deux géants de la scène subsaharienne, la CEDEAO a fait la preuve de sa capacité à régler des questions politiques délicates, en liaison avec l'Union Africaine et le Conseil de Sécurité mais en jouant le premier rôle. Elle s'est imposée face à un pays en plein essor soutenu par la CPLP à un moment où l'Union Africaine traverse une passe difficile et n'est pas en mesure de jouer tout son rôle. Mais la situation intérieure de la Guinée-Bissau reste très fragile et la CEDEAO devra être très vigilante pour éviter à ce pays de retomber dans ses travers.■

La CADE