La centième Lettre de la Cade

Aujourd’hui, nous publions la centième Lettre de la CADE. Les mille pages que nous avons rem- plies depuis 1996 avec le compte rendu des rencontres-débats et les éditoriaux représentent une somme d’informations et de réflexions sur les aspects de la réalité africaine. Elles sont à votre disposition sur notre site. Un index thématique permet de les retrouver à partir d’un plan qui traduit la vision positive de l’Afrique que nous avons fait émerger : la crise du regard sur l’Afrique, l’Afrique devenue un continent majeur, l’Afrique dans l’économie mondialisée aux prises avec la démocratie, la modernité, enfin les mutations de la coopération internationale et un plaidoyer pour un nouvel africanisme qui reste à construire. Non, l’Afrique n’est pas un champ de ruines. C’est un immense chantier dont nous ne connaissons pas les plans et sur lequel, pourtant, s’active beaucoup de monde, de brillants ingénieurs à coté de nombreux tâcherons...

Aujourd’hui, cette représentation dynamique, sinon optimiste du continent nous laisse insatisfaits. Car si nos rencontres-débats nous ont fait prendre conscience de l’existence de forces nouvelles qui aspirent à prendre en main leur avenir, elles nous ont révélé de formidables résistances au changement.

Philippe Étienne, alors Directeur général de la DGCID l’avait dit à Jeune Afrique après la conférence des chefs d’Etat de Bamako qui avait mis l’accent sur la jeunesse : « On ne doit plus parler seulement de développement, mais aussi des jeunes et de leurs attentes ». Le professeur Noureïni Tidjani-Serpos vient de le dire à la CADE en termes très forts, lors de notre dernière rencontre sur les jeunes face à la modernité : « Le moment va venir où les jeunes vont demander des comptes et ce sera impitoyable, car nous ne leur avons donné que du rêve ». Du rêve sans doute en faut-il, mais pour ceux qui sont privés de formation, de soins, contraints de travailler pour survivre dans des conditions souvent précaires, quelle tentation que celle de la violence, de la drogue et, quelque en soit le risque, de l’exil ?

Il y a aussi des jeunes qui étudient la nuit sous les lampadaires faute d’électricité à la maison et des jeunes qui se risquent à entreprendre et à décrire leur vie dans des romans et des films incisifs. L’utopie a toujours fait partie de l’horizon des jeunes. Elle les mobilise et les oblige à regarder au-delà de leur sort personnel, à se dépasser et à devenir des militants qui feront bouger, pan après pan, les secteurs les mieux verrouillés du pouvoir, celui des aînés et des régimes, des mandarins et des patrons. Ils demandent déjà des comptes à l’Université ou dans le monde paysan, dans les projets de développement ou dans le secteur informel. Une fenêtre peut-être ? Un air frais tout au moins.

Le doublement de la population que les démographes annoncent n’est donc pas seulement un problème de quantité de bouches à nourrir, c’est aussi un problème d’organisation de la société. L’arrivée à l’âge adulte de ces cohortes de jeunes va-t-elle subvertir des régimes politiques africains incapables de leur faire une place ou va-t-elle au contraire leur apporter le dynamisme qui va leur permettre de se réconcilier avec la modernité, de trouver les voies d’une reconstruction de leurs sociétés, de leurs économies, de leurs institutions ? Les gouvernements africains, les instances internationales qui prétendent les aider à se développer, qui financent des plans et des projets, ont-ils vraiment pris conscience de ce formidable défi ?

Il n’existe sans doute pas de remède miracle et les efforts qui sont déployés par tous ceux, et ils sont nombreux, qui consacrent leur compétence et leur argent à l’aide au développement et à la coopération internationale restent indispensables. Mais il est urgent que les gouvernements africains trouvent les voies et les moyens de mettre les jeunes au centre de leurs politiques. La scolarisation, la formation professionnelle, l’accès à l’emploi, ne peuvent être réservés qu’à la minorité dont les parents peuvent payer les études.

Que feront les jeunes Africains, ici et là-bas, quels sont leurs combats, leurs succès, quelle Afrique préparent-ils, à quelle Afrique rêvent-ils ? C’est dans cette direction, que nous souhaitons, avec les jeunes d’Afrique et de la diaspora, orienter le travail de la CADE ces prochains mois. C’est ainsi que nous pensons rester fidèles au « demain » de notre nom.

La CADE