Les migrations africaines hors d'Afrique: des idées reçues aux réalités

De tout temps, les migrations ont jalonné l'histoire de l'humanité. Le peuplement de l’Afrique jusqu’à récemment (migrations bantoues par exemple) et la traite esclavagiste ont inscrit la mobilité spontanée et forcée dans l’histoire subsaharienne. Sa densification accélérée actuelle (elle est passée de 180 millions d’habitants en 1950 à 800 aujourd’hui) rend toutefois cette pratique de plus en plus difficile et conflictuelle dans les régions où les autochtones, relativement peu nombreux, rejettent les allochtones (Kenya, Kivu, Côted’Ivoire).

Que penser des migrations internationales africaines, objet de toutes les attentions en Europe ? Si l’Afrique subsaharienne tente de résorber ses poches de surpeuplement relatif, c’est d’abord vers ses villes grandes et moyennes, les régions les moins peuplées et les pays relativement privilégiés que ce surplus se déverse, n’en déplaise aux médias d’Europe occidentale focalisés sur Lampedusa ou les îles Canaries. Les migrations africaines vers l’Europe restent dérisoires au vu des déplacements intraafricains. Elles ont pourtant suscité des politiques destinées à en réguler le flux en fonction des faibles capacités d'absorption et d’hospitalité de nos sociétés alors même que le vieillissement aurait dû induire des politiques de plus large accueil. Dans le même temps, on a cherché à utiliser les migrants, leur épargne comme leur envie de retourner au pays, pour produire de la croissance économique dans leur région d’origine, enrichissement supposé réduire l’attraction des « eldorados » occidentaux. C’est que, comme au Mali, le poids des transferts financiers représente plus que l'aide publique au développement. On déplore toutefois que ces transferts soutiennent la consommation et ne s’investissent pas dans la production. Aussi, tente-t-on par des dispositions d'ordre financier d’encourager un développement solidaire, d’autant que l’aide publique se réduit comme peau de chagrin. Formule-miracle pour politiciens européens à la recherche d’une image ?

Difficile d’arrêter ces migrations hors d’Afrique en raison de leur complexité. Si les départs à l’étranger traduisent un souci d’améliorer le niveau de vie individuel et communautaire, le besoin de prendre ses responsabilités pour des cadets brimés ou de fuir des conditions sociales et politiques non acceptables, elles ne peuvent être le fait, la plupart du temps, que de personnes disposant d’un réseau chez eux et dans le pays d’accueil et de moyens pour surmonter les difficultés d’un « voyage » clandestin risqué. Elles ponctionnent malheureusement les pays de départ d’individus d'âge actif parfois formés (cadres, médecins) au profit de pays attractifs renforçant l’état de sous-développement du pays de départ. Il y a plus de médecins malawites à Manchester qu’au Malawi !

Souvenons-nous : l’Europe du XIXème siècle a migré massivement aux Amériques et cette migration de 100 millions d’Européens était nécessaire. La Chine a connu pareil phénomène avec un retour massif des hauts cadres quand le développement a été amorcé. Aujourd’hui, et en attendant le nécessaire décollage de l’Afrique, les migrations internationales de subsahariens sont une soupape de sécurité indispensable qui va s’accélérer. Et l’Europe grise en a et en aura besoin pour préserver elle-même son niveau de vie et sa protection sociale. Comment ne pas en être persuadé à l’heure où la mondialisation des échanges renforce la polarisation de l’économie entre pays riches et pauvres ? Ceci nous renvoie à favoriser l’appui aux projets de développement portés dans les pays plutôt qu’à dissimuler notre impuissance derrière les actions des migrants qu’il ne faudrait pas entraver bien inutilement. Ainsi va la mondialisation à l’heure du Davos du krach bancaire.■

Jean-Loïc Baudet, Georges Courade.