Une voix d'espérance, une voix africaine

Sous les apparences d’un petit livre de 160 pages, publié chez un petit éditeur parisien, Souleymane Bachir Diagne, ce Sénégalais de la deuxième, peut-être même de la troisième génération des philosophes africains, nous a donné une grande et belle réflexion sur le cœur même de l’œuvre de Senghor : l’art africain comme philosophie.

En 1994, Georges Balandier avait emprunté au mythe du Minotaure le fil d’Ariane, pour tenter d’en finir avec le Dédale du XX° siècle. Près de quinze ans après, une éternité à l’aune de la mondialisation, Diagne a suivi Senghor sur les chemins de l’art africain pour retrouver un point de lumière dans le labyrinthe de notre monde en crise. Ce qu’il nous donne à voir et à comprendre est digne de la grande tradition des penseurs qui s’interrogent sur leur temps.

Partant de « l’intuition philosophique première » que « l’art africain est une philosophie et une philosophie humaniste», Diagne a rejoint Senghor dans son « exil » de colonisé-assimilé qui revendique sa négritude pour se retrouver lui-même. Il nous explique comment inspiré par Frobenius, rejetant Lévy-Brulh et sa mentalité primitive, il a découvert dans la danse et la sculpture les « Rythmes », qui sont l’ontologie de l’art africain, expression de la Force vitale, ordonnancement du « concret vers la lumière de l’Esprit ».

Dans les trois chapitres qui suivent, Connaissance, Convergence, et dans le dernier, Métissage, qui est la conclusion, Diagne nous fait parcourir le chemin qui a mené Senghor du Royaume d’enfance au rendez-vous du donner et du recevoir, de la négritude à la civilisation de l’Universel. Avec lui, nous retrouvons les repères, les sources, les haltes de ce parcours qui l’a mené de la poésie à la philosophie : Marx, Nietzsche et Bergson, Rimbaud et Césaire, Sartre et Teilhard de Chardin, Gaston Berger et Iqbal.

Ne vous laissez pas intimider ou rebuter par ces références philosophiques et littéraires. Elles sont toujours citées à bon escient et la langue de Bachir est claire et modeste. Ni traité de philosophie, ni livre sur l’art africain, c’est un livre de vie et d’es- pérance que Bachir nous donne. Il a trouvé dans l’approfondissement de l’œuvre que Senghor nous a laissée, dans ses poèmes et ses Libertés I à V que l’année du centenaire de sa naissance a permis de redécouvrir, voire de découvrir, une lumière qui doit nous éclairer, nous permettre de nous guider dans la compréhension de ce monde obscur et menaçant dans lequel nous sommes entrés avec le XXI° siècle. Balandier nous l’avait déjà dit : devant ce monde qui fait peur et qui suscite le syndrome réflexe de l’ordre, il faut raison garder, celle de « l’intuition guidant la compréhension ». Que Bachir avec Senghor nous fassent entendre aujourd’hui la même voix, le même langage, à partir de ce continent africain qui est le leur et qui suscite tant d’incompréhensions et d’inquiétudes, voilà qui ne peut nous laisser indifférents. L’Afrique n’a pas plus le monopole des atrocités que les Occidentaux n’ont celui des Lumières.

Michel Levallois

Léopold Sédar Senghor: L'art africain comme philophie". Riveneuve Editions, 2007
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