Trois expositions d'art africain

Malgré la gravité de la situation de certains pays d’Afrique, nous nous sommes attachés, dans ces colonnes, à présenter trois conceptions muséales qui, dans leur différence, mettent en valeur, en ce moment à Paris, la richesse du patrimoine culturel africain et justifient la place qui lui revient dans la culture de l’universel : les « Dogons » au Musée du Quai Branly, le « Vaudou » à la Fondation Cartier et « Angola, figures de pouvoir» au Musée Dapper.

Parlons tout d’abord de la plus conséquente, celle des « Dogons ». Divisée en trois secteurs, les sculptures, les masques, les objets rituels, cette exposition exceptionnelle est impressionnante par l’abondance (330 pièces environ), la qualité des pièces et leur mise en valeur. Dans cette grande salle magnifiquement illuminée les statues se détachent sombres et effilées dans des cages de verre qui permettent de les admirer de tous cotés. De grands panneaux bien lisibles situent ces Dogons dans l’histoire et la géographie de l’Afrique, détaillant les différents groupes d’ethnies (Djennenké, Tellem, Niongom, Dogon-Mandé, etc.) avec leur fonction sociale et leur particularité plastique, qui ont peuplé progressivement le plateau de Bandiagara. Une vidéo renseigne sur la technique et l’âge des enduits et patines.

Dans une deuxième salle, la variété des masques accrochés à mi-chemin entre sol et plafond (pour suggérer sans doute le mouvement) est moins bien référencée, lacune compensée par le remarquable film sur une cérémonie funéraire tirée de la série réalisée par Jean Rouch et en collaboration avec Germaine Dieterlen. Impardonnable oubli : le nom de Jean Rouch n’est même pas cité !

Cette exposition restitue la richesse de cet art ancien (du XIème au XVIIIème siècle), l’un des plus connu d’Afrique, en offrant des informations ethnographiques permettant d’accéder à la culture de ces « merveilleux Dogons ».

Au Musée Dapper, c’est une exposition d’envergure moindre (140 pièces) consacrée aux arts d’Angola : « Angola, figures de pouvoir ». Ces sont des masques d’ancêtres (Tchokwe), des objets, statuettes, sièges de Chefs, sceptres. Des statuettes de défunts (Kongo), statues fétiches à clous et reliquaires composés de matériaux divers. L’art royal et raffiné des Tchokwé révélé depuis les années 1960 par le travail magistral de Marie Louise Bastin est largement supérieur sur le plan esthétique. Il contraste avec les statues des Kongo agressives et rustiques, en somme les deux extrêmes de l’art d’Angola, ce royaume découvert au XVIème siècle par les Portugais.

Belle exposition d’où émergent des figures cultuelles que le goût du Musée Dapper pour l’obscurité des lieux rend plus mystérieuses. Elles n’en avaient vraiment pas besoin ! Les informations détaillées des panneaux sont bien lisibles, et un film sur l’initiation vient compléter la documentation.

L’exposition d’objets Vaudous, de la collection d’Anne et Jacques Kerchache (fin XIXème siècle et moitié du XXème) de la Fondation Cartier paraît, en comparaison presque insignifiante. Une petite dizaine de bois humanoïdes, des objets et statuettes sans le moindre commentaire sur leur origine, date ou fonction, ni sur leur esthétique. Un film de Marc Augé et Jean Pierre Dozon nous plonge bien dans les arcanes des rituels vaudou, hélas sa qualité médiocre ne permet pas toujours d’en distinguer les diverses phases et les actions maléfiques ou bénéfiques des « voudoun » (esprits). Les « sorciers » maîtres de ces esprits ont une influence sur les populations. L’observation des multiples façons d’écorcher des coqs ou des chats, de broyer des herbes, de prononcer des incantations sur des canaris au contenu composite, ne nous avance guère sur les objets de l’exposition, ni du reste sur le vaudou dont on ne met en évidence qu’un aspect thérapeutique.

C’est l’occasion de rappeler ici, en conclusion, le débat rapporté dans La Lettre de la CADE n°127 de Janvier 2010, lors de la publication de l’ouvrage «De l’imaginaire au musée » du professeur Maureen Murphy, responsable des collections d’art à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration. Elle évoquait les deux tendances prédominant dans la perception des objets d’art africain, à savoir, soit la vision esthétique attachée aux qualités plastiques, soit la vision anthropologique restituant le cadre et la civilisation d’origine des oeuvres comme de leurs créateurs. Quelque regret s’y manifestait sur le parti pris du Musée du Quai Branly privilégiant largement l’esthétique au point de la sacraliser.

Un certain nombre d’Africains et d’africanistes se sont inquiétés de ne pas retrouver l’esprit ni la signification de ces objets désormais privés des éléments qui permettraient d’y accéder. Le visiteur « lambda » n’a souvent qu’une connaissance sommaire des cultures africaines et n’est nullement préparé à la rencontre de ces masques ou statues, impressionnants, souvent effrayants pour un oeil et une sensibilité occidentale. D’où la nécessité d’un travail d’initiation préliminaire ou d’explication qu’assumait naguère le Musée de l’Homme, permettant de susciter un véritable intérêt pour ces objets.

Après quelques années d’exercice, le Musée Branly semble, avec cette exposition Dogon, avoir compris, en partie, le problème.

Ne pourrait-on suggérer l’organisation entre spécialistes des pays du Nord et du Sud d’un débat, à l’abri des polémiques, sur la présentation des oeuvres d’art africain dans les grands musées occidentaux ?■

Lilyan Kesteloot et Henri Senghor

Pour aller plus loin : Benoît de L'Estoile, « Le Goût des Autres, de l'Exposition coloniale aux Arts premiers », Paris, Flammarion, 2007, 454 p.