Présence d'Aimé Césaire

Comme tous ceux qui l’ont rencontré et qu’il recevait avec une grande bonté et une exquise politesse, le départ d’Aimé Césaire me rend triste. Très triste mais infiniment reconnaissant envers ce jeune vieillard au regard pétillant et malicieux. Nous lui devons tant.

Relisant Cahier d’un retour au pays natal, Moi, laminaire, « ce bilan d’une vie et d’un combat » comme il me l’a écrit, relisant Nègre, je suis, nègre je resterai, j’ai senti à nouveau l’importance de ce qu’il nous a donné et de ce qu’il nous a laissé. Avec Senghor, Franz Fanon et quelques autres, il a dynamité, pulvérisé le colonialisme, ridiculisé le racisme. « Non, nous n’avons jamais été amazones du roi de Dahomey, ni princes de Ghana avec huit cents chameaux… nous fûmes de tout temps d’assez piètres laveurs de vaisselle, des cireurs de chaussures sans envergure… » C’est dans sa souffrance d’homme noir que Césaire est allé chercher son identité. « J’habite une blessure sacrée / j’habite des ancêtres imaginaires / j’habite un vouloir obscur / j’habite un long silence… »

Ce Normalien, professeur de lettres classiques, ce poète fulgurant reconnu digne du Panthéon, ce militant de la départementalisation des Antilles, de la Guyane et de la Réunion, ce maire républicain se vivait en « Nègre fondamental », c’est-à-dire en homme qui a retrouvé son identité et sa personnalité, au plus profond de la souffrance de l’homme noir et qui l’a l’exprimée comme celle de l’homme, de tous les hommes. « La pression atmosphérique ou plutôt l’historique agrandit démesurément mes maux / même si elle rend somptueux certains de mes mots ».

Un chroniqueur de France Inter rappelait récemment qu’il avait retrouvé dans un écrit anthropologique de 1930, en prélude à l’Exposition universelle, que les Africains n’étaient pas des sauvages mais « des hommes presque comme nous ». Par la violence de son verbe, par la fulgurance de ses images, Césaire a fait éclater ce « presque » qui résume le colonialisme et le racisme. Les Africains sont des hommes, nous a dit Aimé Césaire, par leur souffrance qui ne peut être niée mais qui doit être reconnue, et dépassée. « Comment sortir de ce mal-être ? » À cette question de Françoise Vergès, Césaire répondait : « Par la pensée, par la politique, par l’attention à l’autre. Il faut qu’on nous comprenne ».

Sa révolte et son appel sont toujours d’actualité. Ils ont valeur d’universalité et de rédemption. Le message de Césaire qui se trouve dans ses poèmes mais aussi dans sa vie, dans son activité civique et politique, n’est ni dans la haine ni dans l’ethnisme : il est dans l’affirmation que les Nègres existent, qu’ils sont des Hommes, qu’ils ont les mêmes droits et les mêmes devoirs que les autres hommes. « Et nous sommes debout maintenant mon pays et moi… Car il n’est point vrai que l’oeuvre de l’homme / est finie / que nous n’avons rien à faire au monde / que nous parasitons le monde / qu’il suffit que nous nous mettions au pas du monde /…il est place pour tous au rendez-vous de la conquête ».

Nous avons besoin de cette parole pour résister aux dérives toujours présentes qui voudraient enfermer les Noirs, les Africains, dans leurs différences, leurs spécificités, leurs retards, leurs insuffisances, pour mieux nous valoriser, pour nous protéger, pour nous rassurer. Elle est au coeur de l’engagement de la CADE pour que l’Afrique de demain soit présente dans le dialogue des civilisations, « par la politique et la culture », comme le voulait Aimé Césaire. Il n’a pas cité l’économie. Simple oubli ? Question de priorité, sans doute.■

Michel Levallois