Sénégal : une révolution culturelle en marche !

L’élection présidentielle au Sénégal vient de s’achever au terme d’un deuxième tour dont les résultats (Macky Sall : 65,80 % ; Abdoulaye Wade, président sortant : 32,80 %) loin de renvoyer à une simple arithmétique électorale traduisent les réalités d’une société en pleine mutation. Que signifient-ils au-delà des proportions qu’ils expriment ?

La révolution des cadets

Elle repose sur l’importance grandissante des « jeunes » qui ne représentent pas moins de 60 % de la population totale du Sénégal et qui se trouvent marginalisés tant en économie qu’en politique. Ce mot « jeune » recoupe d’ailleurs une réalité sociologique complexe qui va de l’adolescent à l’adulte puisque l’Etat du Sénégal le définit lui-même « comme étant la personne dont l’âge varie entre 15 et 35 ans ». Cette sous-représentation entraîne une marginalisation, voire parfois une exclusion des centres décisionnaires de la société. Le chômage des jeunes avec seulement 55 % d’actifs a été un facteur aggravant qui a conduit à des options parfois tragiques causant de grandes pertes en vies humaines pendant les aventures maritimes vers l’Europe. La fermeture de l’espace Schengen aux flux migratoires de l’Afrique subsaharienne a inversé leur mode de réponse. De l’émigration comme solution d’extériorité, les jeunes sans opportunité de sortie, se sont résignés à explorer les niches endogènes du marché de l’emploi, sans résultats probants.

Les mouvements sociaux comme le M23 (Mouvement du 23 juin) ou « Y en a Marre », fer de lance des luttes contre le régime présidentiel traduisent en grande partie cette remobilisation d’une jeunesse qui, à force de voir les portes de l’ailleurs lui être fermées, s’est décidée à apporter des solutions politiques à ses doléances. Si les frontières de l’Union Européenne n’étaient pas fermées, la politisation de ces mouvements et leur implication dans la campagne présidentielle seraient moins décisives. La victoire de Macky Sall peut être alors comprise comme une révolution des cadets dont le but est la promotion économique et politique des jeunes dans les différents secteurs d’activités du Sénégal.

L’avènement d’une citoyenneté nationale

La ligne d’enjeu des résultats porte aussi sur la séparation des champs politique et religieux. Le Sénégal est un pays composé de confréries islamiques auxquelles adhère l’immense majorité des populations. L’Islam est la religion majoritaire (95 %) à côté de la minorité chrétienne (un peu moins de 5 %). Ces confréries ont toujours servi depuis la période coloniale de relais entre les populations et l’Administration, y compris pendant les périodes de joutes électorales où elles donnent des consignes de vote à leurs membres. Ces directives ou ndigueul sur lesquelles repose le jeu politique sont de plus en plus contestées depuis les années 90 par les disciples qui opèrent dans leur choix la séparation entre l’ordre du marabout et la liberté civique. Cela s’est passé à l’élection présidentielle de 2000 avec la défaite d’Abdou Diouf, puis en 2012 sous Abdoulaye Wade en dépit de l’engagement d’une partie de la hiérarchie religieuse dans la campagne.

La deuxième révolution en cours et que révèle de façon implicite cette élection est la rupture paradigmatique de ce modèle où il y a eu un glissement statutaire de l’adepte au citoyen et la revendication d’une citoyenneté nationale fondée sur une laïcité positive. C’est une véritable révolution culturelle qui est en marche dont le modèle de référence est, à bien des égards, les Assises Nationales du Sénégal qui ont rassemblé l’ensemble des parties prenantes de la vie nationale.

Le dernier scrutin présidentiel constitue ainsi un révélateur de ces nouvelles dynamiques qui cherchent moins à contester le confrérique que de laisser libre champ au choix des électeurs, moins à s’engager politiquement comme militants que de se servir des moments politiques majeurs pour donner une visibilité à leurs revendications. C’est une révolution culturelle à pas feutrés qui aboutira à terme à l’émergence de la modernité sénégalaise.■

Babacar Sall,

sociologue