Le Nigeria est-il le prochain pays africain "émergent"?

On définit généralement un pays émergent comme un pays dont le produit intérieur brut est inférieur à celui d'un pays développé, mais qui enregistre une croissance rapide, avec un niveau de vie qui tend vers celui d'un pays développé. Le Nigeria répond-il aujourd’hui à cette définition ?

►► La montée en puissance du « géant de l’Afrique subsaharienne »

La forte croissance économique du Nigeria depuis plus d’une décennie atteint encore 7,1 % du produit intérieur brut (PIB) en 2012. Elle est tirée par les cours élevés du pétrole, à quoi s’ajoutent la taille du marché intérieur - avec une population de 175 millions d’habitants - et la formation d’une importante classe moyenne, ce qui a permis le développement d’entreprises nigérianes très importantes. Ainsi, la fortune d’Aliko Dangote est estimée à 16,1 milliards de dollars. Ce self-made-man dirige un conglomérat, qui produit et commercialise notamment du ciment, du sucre et de la farine. Quant à Mike Adenuga, magnat des télécoms, sa richesse atteindrait 4,7 milliards de dollars.

►► De graves insuffisances

La croissance ne profite encore qu’à une minorité et le Nigeria cumule des handicaps qui empêchent la possibilité du mieux-vivre pour nombre de Nigérians dont la sécurité s’est dégradée.

  • L’insécurité multiforme met en cause l’unité nationale. Au Nord, sévit l'organisation islamiste Boko Haram (« l'éducation est un péché » en langue haoussa), qui a multiplié les attentats contre l'Etat nigérian et les chrétiens. En fait, les conflits interconfessionnels masquent la réalité de la pauvreté qui frappe les populations musulmanes du Nord, en contraste avec la situation plus favorable au Sud. Pour le président Goodluck Jonathan, Boko Haram bénéficierait de « complices … au sein de toutes les administrations du pays ». Au Sud, les autorités affrontent le « Mouvement pour l'émancipation du delta du Niger » (MEND) qui réclame une plus juste répartition des ressources du pétrole. Ce groupe armé, qui a multiplié les sabotages d’installations pétrolières et les enlèvements d'expatriés, est jugé responsable de la perte du quart de la production pétrolière du pays de 2006 à 2008. Le MEND a signifié que « le moment venu [ils allaient] réduire à zéro l’industrie pétrolière du Nigeria et [qu’ils chasseraient] les compagnies qui [les] volent ». Par ailleurs, ce groupe menace d'attaquer les mosquées, les camps de pèlerinage et les événements islamiques pour répondre aux provocations de Boko Haram et « sauver les chrétiens du Nigeria de l'annihilation ».
  • La destruction de l’environnement dans le delta du Niger menace l’exercice des activités de subsistance - pêche, aquaculture et agriculture artisanales -. La pollution, liée aux fuites pétrolières, ruine aussi la santé de millions de Nigérians, notamment en pays ogoni, où l'eau potable a été contaminée par les hydrocarbures.
  • La corruption gangrène le pays. Le journal « Premium Times » rend compte d’une enquête sur l’évasion fiscale à travers le monde, où figurent en bonne place des personnalités nigérianes de haut rang. Il indique qu’au Nigeria « la plupart de ses richesses sont régulièrement volées par des dirigeants kleptomanes qui ont l'habitude de former des sociétés écrans pour dissimuler leurs biens mal acquis ». Le pays importe plus de 75 pour cent de son essence, mais la remise en état de ses raffineries délabrées - ou la construction de nouvelles unités - contrarie les intérêts des importateurs d’essence, dont certains encaissent frauduleusement chaque année des milliards de dollars de subventions (au Nigeria, l’essence est vendue à un prix fortement subventionné).

►► Sortir de la dépendance au pétrole et assurer la sécurité

En 2011, les hydrocarbures (pétrole brut et gaz naturel) ont généré environ 16 % du produit intérieur brut du Nigeria, 95 % de la valeur des exportations, (plus de 100 milliards de dollars US), et plus de 80 % des recettes gouvernementales. La majorité de la population n’a guère profité de ce pactole, alors qu’on estime que 70 % des Nigérians vivraient en dessous du seuil de pauvreté, avec moins de 95 centimes d'euros par jour.
Bien entendu, les entrepreneurs nigérians ont su profiter de la taille du marché intérieur et de l’enrichissement de la classe moyenne, mais ils interviennent surtout dans les activités de substitution aux importations, pour la satisfaction des besoins essentiels : matériaux de construction, agroalimentaire, boissons. L’industrie nigériane reste absente des secteurs innovants, comme celui des télécommunications, dominé par la multinationale sud-africaine MTN.

La diversification économique - clé de la modernisation et du progrès social - devra attendre que le gouvernement nigérian soit capable de résoudre d’abord son premier problème - d’ordre politique - qui consiste à réaliser l’unité nationale et à pacifier le pays.

Jean Roch