Les leçons d'Amartya Sen, économiste de la liberté

Amartya Sen, économiste et philosophe indien, est le premier économiste issu du tiers -monde à avoir reçu, en octobre 1998, le prix Nobel d'économie pour ses travaux sur les famines, la pauvreté et l’économie du bien-être. Il a notamment participé à la mise au point de l’« indice de développement humain » du Programme des Nations unies pour le développement.

On rappellera ci-dessous quelques-unes des préoccupations majeures de ce grand humaniste pour changer la vie des déshérités et remettre la question de la justice au coeur de la pensée économique.

La nature sociale des famines

En 1943, alors âgé d’une dizaine d’années, A. Sen est témoin de la famine du Bengale au cours de laquelle plus de trois millions de personnes décédèrent. « Pourquoi, pendant que trois millions de gens mouraient, n’y avait-il personne de ma famille, de mes amis, de mon entourage menacé dans leur survie ? La nature sociale des famines est devenue pour moi une évidence. »

Dans Poverty and Famines: An essay on entitlement and deprivation, publié en 1981, Sen explique que l’Inde de la famine de 1943 disposait d’un approvisionnement suffisant et même que la production était plus élevée que pendant les années précédentes, qui, pourtant, n’avaient pas connu de famines. La cause principale de la catastrophe était d’ordre social, parce que les travailleurs ruraux avaient perdu leur emploi et ne pouvaient plus acheter leur nourriture. Ce sont donc bien des facteurs économiques et sociaux comme la chute des salaires, le chômage, la hausse des prix de la nourriture et la pauvreté des systèmes de distribution qui mènent à la famine certains groupes sociaux.

« J’ai fait observer qu'il est tout à fait remarquable, quand on étudie les famines dans l'histoire, de voir que celles-ci ne surviennent pas dans les démocraties. En effet, il n'y a jamais eu de grande famine dans un pays démocratique, quel que soit son degré de pauvreté. C'est dû au fait que les famines sont, en réalité, faciles à prévenir, pour peu que le gouvernement s'y emploie »1.

Qu’est-ce qu’une société juste ? L’apologue de la flûte

Trois enfants se disputent une flûte. Le premier veut l’avoir parce qu’il est le seul à savoir en jouer, le second la demande parce qu’il est pauvre et n’a pas d’autre jouet, et le troisième la revendique parce que c’est lui qui a fabriqué cette flûte.

Alors, à qui donner la flûte ? Le chemin de la justice n’est pas tracé d’avance, car chacun des trois enfants a des revendications qui sont fondées. Sen considère que c’est la société qui doit décider démocratiquement quels sont les choix qui apparaissent les plus justes.

L’approche par les « capabilités » (capability approach)

« Dans l'évaluation de la justice fondée sur la capabilité, les revendications des individus ne doivent pas être jugées en fonction des ressources ou des biens premiers qu'ils détiennent respectivement, mais de la liberté dont ils jouissent réellement de choisir la vie qu'ils ont des raisons de valoriser ». « Fondamentalement, la capabilité est une conception de la liberté qui prend en compte ce que chacun est en mesure de pouvoir faire. »

Cette approche marque un progrès décisif dans l’analyse du bien-être, car elle tient compte des moyens - et même des préférences - dont disposent les personnes pour accéder (ou non) au marché. Ce néologisme de capability est difficile à traduire en français, parce qu’il désigne la capacité à faire, mais aussi des façons d’être et d’agir (functionings).

A la question « égalité de quoi ? »2, Sen répond « Je m’intéresse aux libertés concrètes et, pour moi, les « capabilités » peuvent permettre de mieux évaluer le bien-être ou les injustices que la comparaison des revenus par exemple. D’où ma question : égalité, oui, mais de quoi ?».

Les débats de la table ronde consacrée à la présentation du livre Chindiafrique (voir le compte rendu dans ce numéro de la Lettre) ont beaucoup porté sur les errements et les difficultés des politiques économiques des pays africains. Il a été expliqué que la mondialisation et l’entrée en jeu de partenaires émergents modifient les rapports de force et ouvrent des perspectives de progrès.

Amartya Sen nous enseigne que les déshérités peuvent sortir de la misère, à condition de penser autrement et d’avoir des politiques économiques qui rompent avec le « laisser-faire » et visent à la justice sociale.■

Jean Roch

1 Allocution à la Conférence internationale du Travail (OIT), 15 juin 1999.
2 « Equality of What », trad. fr. in Éthique et économie, PUF, 1993.