Modernisation agricole ou « accaparement des terres » ?

L ’achat massif de terres arables en Afrique par des groupes agroindustriels, originaires des pays développés, des émergents et des pétroliers arabes, est un événement susceptible de révolutionner l’approche des politiques agraires. Qualifié par ses adversaires du terme dépréciatif d’« accaparement des terres », le phénomène inquiète par les conséquences qu’il pourrait avoir sur la survie des petites exploitations, voire sur la souveraineté des Etats.

L’éditorial de La Lettre 155 attirait l’attention sur les motivations économiques et la rentabilité des investissements dans l’huile de palme. Il insistait sur la nécessité de moraliser l’exercice de ces activités et d’instaurer des régulations appropriées à cet effet.

L’importance de l’accaparement a soulevé un tollé de protestations chez les défenseurs de la petite paysannerie, tandis que les nouveaux investisseurs prétendent qu’ils participent à la modernisation de l’agriculture et même à l’amélioration de la sécurité alimentaire et des revenus dans les pays qu’ils occupent.

Le débat n’éclairera pourtant pas l’opinion tant qu’il s’en tiendra à la dénonciation polémique ou à l’affirmation sans preuves du bien-fondé ou de la malfaisance de tel ou tel projet.

Quelle importance ?

Jusqu’à présent, les débats sur la question étaient fondés sur des arguments idéologiques, plus que sur des informations vérifiées sur la réalité des transactions. Il s’est avéré que nombre de contrats relevaient de l’effet d’annonce, de simples déclarations sur des éventualités d’investissement !

Le projet Land Matrix, auquel participe le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), apporte depuis peu des informations précises sur le sujet*. Les chercheurs ont recensé les transactions internationales à des fins agricoles réalisées depuis 2000. Elles sont au nombre de 1 217, en cours de négociations ou finalisées, et concernent 83,2 millions d’hectares, soit 1,7 % de la surface agricole mondiale. Les 403 contrats signés portent sur une superficie de 26,2 millions d'hectares, sioit seulement 31 % de l’ensemble.

Ces chiffres sont très inférieurs à ceux diffusés précédemment par le Cirad, qui décomptait aussi les contrats conclus par des nationaux et les achats et locations de terres à finalité non agricole (mines, tourisme, agroforesterie …)

Quels objectifs ?

L’achat massif de terres arables par les grands groupes tend à augmenter avec la flambée des prix des grands produits. L'Afrique est le continent le plus touché avec 62 % des transactions, mais l’Asie du Sud-Est, le géant de la production d’huile de palme, reste très concernée, comme aux Philippines, où plus de cinq millions d'hectares ont fait l'objet de transactions vérifiées.

Les données de Land Matrix donnent des arguments aux adversaires de l’accaparement des terres, puisqu’elles indiquent que :

· l'exportation est l'objectif de la plupart des projets, à destination du pays d'origine de l'investisseur dans 39 % des cas;

· les entreprises privées sont les principales bénéficiaires des transactions;

· les cultures non alimentaires comptent pour près du quart des contrats et portent principalement sur la production de biocarburants ;

· les investisseurs opèrent surtout dans des pays pauvres où la propriété foncière est mal garantie.

Quelle participation des communautés locales ?

« Très peu de projets semblent avoir engagé les consultations adéquates avec les communautés locale », estiment les chercheurs de Land Matrix. Ils notent que les autorités locales se révèlent souvent incapables de préserver les intérêts des habitants.

Ils relèvent que « près de la moitié des transactions concernent des zones déjà cultivées » et contestent que les investissements portent sur l’exploitation de terres en friche.

Grands consommateurs d’eau, ces projets ponctionneront les ressources hydriques des pays qu’ils exploitent. En bref, « on ne sait pas grand-chose des effets à court et à long terme de ces investissements ».

Quelles perspectives ?

L’investissement agro-industriel n’est ni une nouveauté, ni le monopole des étrangers, mais sa croissance exponentielle soulève des problèmes dont les conséquences sociales restent incertaines. Il ne s’agit pas de choisir entre partisans et adversaires de l’exploitation industrielle des terres africaines, car il est probable que deux types d’agriculture vont cohabiter : celle qui engage l’agro-industrie et celle, socialement incontournable, de la petite agriculture familiale, à même d’assurer la sécurité alimentaire et le respect des modes de vie des populations.

Il importe de mettre en place des régulations adaptées, qui prévoient des contrôles et des sanctions, pour que cessent les abus et que soient respectés les droits fonciers des seuls ayants droit à la terre indiscutables que sont les paysans africains.■

Jean Roch

* http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/04/27/lacourse- aux-terres-ne-profite-pas-aux-pays-du-sud