Les classes moyennes en Afrique

La montée des classes moyennes intéresse de plus en plus les investisseurs, conscients des nouvelles opportunités du marché de la consommation en Afrique. Il convient de comprendre le sens de l’expression « classes moyennes » dans le contexte des sociétés africaines, d’évaluer l’effectif des personnes concernées et d’apprécier où se situent les possibilités d’investissement ouvertes par cet élargissement de la clientèle solvable.

Qu’est-ce qu’une classe moyenne en Afrique ?

Cette catégorie englobe un ensemble de personnes censées appartenir au même monde, bien que leurs statuts diffèrent significativement. Quel est par exemple le rapport entre un fonctionnaire des postes et un médecin ou un épicier, sinon le seul fait de figurer dans la même tranche de revenus, qui permet ou interdit l’accès à certaines consommations ?

Il reste d’ailleurs difficile de définir la classe moyenne en Afrique, où de nombreux éléments du revenu échappent à toute saisie, comme le niveau d’autoconsommation ou la place des ressources de l’informel. De plus, les différences de pouvoir d’achat pour des personnes disposant du même revenu sont considérables d’un pays africain à l’autre, avec des régimes de prix particulièrement instables et arbitraires.

On retiendra la formulation de Dominique Darbon1 pour définir la classe moyenne en Afrique. Celle-ci comprend « les populations en cours d’ « enrichissement », mais aussi l’ensemble des individus … qui émergent de la précarité (c’est-àdire qui satisfont de manière structurelle aux dépenses contraintes et disposent d’un revenu arbitrable minimal), sans être pour autant à l’abri d’un déclassement rapide ».

  Combien sont-ils ?

Une étude récente de la Banque africaine de développement2 considère qu’un tiers de la population africaine, soit 313 millions de personnes, appartient aux classes moyennes en 2010, contre un peu plus du quart de la population, soit 111 millions en 1980.

Elles sont constituées de salariés d’entreprises privées ou parapubliques, de commerçants ou de patrons de petites et moyennes entreprises (PME).

La banque a tenu compte d’un niveau quotidien de dépenses entre 2 et 20 dollars, compte tenu du coût de la vie en Afrique, mais elle distingue entre « classe flottante » et classe moyenne stable, dont les dépenses excèdent 4 dollars par jour.

  • La « classe flottante » concerne les personnes dont la consommation quotidienne se situe entre 2 et 4 dollars. Très vulnérables, elles peuvent rebasculer dans la pauvreté à la moindre crise,
  • · La classe moyenne stable, qui représenterait quelque 120 millions de personnes.

Si l’on ne tient compte que des pays d’Afrique subsaharienne, les effectifs de la classe moyenne stable n’atteignent plus que 66 millions de personnes en 2008, soit moins de 10 % de la population. Parmi les résultats les plus médiocres figurent des pays comme le Nigeria ou la République populaire du Congo, qui disposent pourtant d’importantes richesses minières ou pétrolières. Ce qui renvoie à la question de la bonne gouvernance et de l’environnement démocratique, qui sont les vrais ferments du progrès.

Quel poids économique ?

L’émergence d’une classe moyenne de dizaines de millions de personnes n’a pas manqué de développer de nouvelles activités, suivant les modèles des pays développés. Trois secteurs profitent à plein de ce décollage économique : les supermarchés et centres commerciaux, l’agroalimentaire et les télécoms. ·

  • Les géants sud-africains de la grande distribution se déploient désormais sur tout le continent, avec un chiffre d’affaires cumulé de la distribution sud-africaine de 57,7 milliards d’euros en 2009, selon les analystes de Research and Markets. L’enseigne Shoprite possède plus de 900 magasins, dont 150 répartis dans seize pays hors Afrique du Sud. Woolworths (habillement, alimentaire), Pick’n Pay (alimentaire), Pep Store (vente au détail), Massmart (gros et de détail) poursuivent leur développement sur toute l’Afrique.
  •  Le marché très attractif des télécoms approche les résultats des géants du pétrole et des mines. Tous les grands groupes mondiaux se disputent ce marché, qui offre des taux de profit exceptionnels. L’Afrique du sud reste présente dans la compétition, avec MTN et Vodacom, avec respectivement des résultats nets de 2,15 et 1,2 milliards de dollars.

D’autres secteurs commencent à décoller, tels que les biens d’équipement de base, les soins personnels, l’éducation et la santé.

L’Afrique subsaharienne est entrée de plein pied dans la société de consommation de masse, bien que la répartition des revenus y reste très inégalitaire et quand près des deux tiers de la population vivent sous le seuil de pauvreté, avec moins de 2 dollars par jour.■

Jean Roch