Quelle mondialisation agricole en Afrique subsaharienne ?

L’accélération du cours de la mondialisation relance la question des choix de politiques de sécurité alimentaire à promouvoir dans le continent, compte tenu des nouvelles conditions de l’investissement dans les productions agricoles.

1. Quelques fausses pistes : l’illusion technique et le « paysan pilote » permanent

  • Chacun se souvient de la destruction de la mer d’Aral au profit de la production cotonnière irriguée. Le lac Tchad a perdu près de 90 % de sa surface en 50 ans, pour des causes dues au changement climatique, mais aussi anthropiques. Quand les hydrologues déplorent que seules 4 % des ressources hydrauliques de l’Afrique soient exploitées, ils devraient prévoir et expliquer quelles sont les conséquences de la mise en eau de tel ou tel barrage ou du forage de tel ou tel puits ?
  • D’immenses surfaces agricoles ou pastorales ont été dévastées, du fait de l’érosion, de la salinisation ou de l’épuisement des sols.
  • Citons encore les performances sans lendemain des « paysans pilotes » ou les rendements record réalisés en « zones test », sans rapport avec la réalité sociale du pays. A la question des agronomes : « on peut le faire », les paysans ont répondu : « on sait le faire » et les pouvoirs publics ont déclaré : « on va le faire ». Chacun connait la suite.

2. La diversification des usages des produits agricoles et la perte de contrôle de la souveraineté économique des Etats

Les progrès dans la transformation des produits et la diversification des usages conduisent à une situation sans précédent, au moment où les maîtres de la finance privée globalisée et les agences de notation viennent de prendre le pouvoir de décision économique. Cette situation sans précédent rend caduques les anciennes configurations.

  • Jusqu’à très récemment, les choix de développement rural en Afrique opposaient l’option des cultures alimentaires d’exportation (arachide, café ou cacao) pour importer du blé ou du riz en profitant du différentiel - aujourd’hui révolu - entre les prix attractifs des uns et les bas prix des autres. L’autre option consistait à promouvoir les productions vivrières locales, par un soutien de la paysannerie familiale traditionnelle, qui n’a pas reçu l’appui qu’elle méritait, par manque de moyens, manque de suivi et manque de volonté politique.
  • Le marché des échanges alimentaires ne présente plus les opportunités favorables qui s’offraient à l’époque du « miracle ivoirien » d’Houphouët Boigny.
  • La terre et l’eau sont devenues des actifs recherchés pour produire des aliments ou des biens industriels, ou … pour spéculer. L’analyse du mouvement actuel de l’achat par des étrangers (souvent camouflés derrière des prête-noms locaux) d’immenses surfaces de bonnes terres en Afrique mériterait d’être traitée plus à fond, mais le cours actuel des choses inquiète et suscite la colère paysanne.

3. Des raisons d’espérer : quand le pire n’est pas à venir

  • Depuis les indépendances, l’Afrique a réussi à nourrir une population en forte croissance. Par ailleurs, il existe des facteurs d’amélioration qui ne portent pas sur la capacité de la production, mais sur la réduction des gaspillages après récolte (pertes au stockage et au transport) ou du rejet en mer de dizaines de milliers de tonnes de poissons sans valeur commerciale.
  • Le discours sur l’amélioration de la productivité doit être accompagné par des investissements (coûteux, mais rentables) dans l’économie réelle et pas seulement dans l’expérimentation en station agronomique. Certains pays commencent à le faire, mais les budgets restent insuffisants, faute de clairvoyance ou de moyens.
  • L’aide internationale reste indispensable, bien qu’elle ait chuté à la suite des purges de l’ajustement structurel.
  • Le père de la « révolution verte indienne » explique1 bien quels sont les éléments essentiels de la nouvelle donne, à savoir que :
    • nous vivons une situation totalement nouvelle où « la production est relativement abondante », a montée des prix des produits n’est pas liée principalement à l’insuffisance de l’offre, mais à des facteurs financiers ou commerciaux (prix des intrants, …) ou à des accidents climatiques dont l’homme est en partie responsable,
    • pour produire des biocarburants, il convient d’utiliser la biomasse et les résidus agricoles dont on dispose, « sans toucher à la partie comestible de la plante ».
    • il faut surveiller les achats de terre et « repérer ceux qui ont d’autres objectifs que la production de nourriture »,
    • « chaque pays devrait se doter d’une stratégie de sécurité alimentaire » qui passe par une augmentation de la production, l’amélioration de la gestion des stocks et une distribution équitable des ressources alimentaires.
    • il est vital de « protéger la Terre comme notre mère, en plaçant l’environnement au coeur des technologies qui nous aideront à produire davantage. »

En clair, il s’agit de remettre les choses à l’endroit, sachant que la solution est politique.

Jean Roch

_______________________

1Le Monde, 25 octobre 2011