L’Afrique et ses partenaires émergents

L’entrée en force des pays dits émergents, principalement la Chine, sur les marchés africains a donné lieu à des interprétations contrastées. Le magazine américain Foreign Policy n’a pas hésité à traiter d’« aide crapuleuse » (rogue aid) les rapports de coopération de ces nouveaux partenaires avec les pays africains. D’autres, au contraire, vantent les bienfaits d’une aide censée plus efficace et respectueuse de la souveraineté des Etats. Les progrès de l’information1 permettent de préciser ce qui a changé et ce qui perdure dans les rapports de domination (en référence à la traditionnelle opposition Nord-Sud) et de donner la mesure de la place des émergents dans les économies africaines.

► Ce qui n’a pas changé

L’objectif commun à tous les pays qui investissent en Afrique est l’approvisionnement en matières premières (pétrole, minerais et produits agricoles). La coopération chinoise se porte sur les pays bien pourvus en ces ressources : Afrique du Sud, Nigeria, Angola ou Soudan.

L’« échange inégal » perdure, dans une relation dominée de type Nord - Sud, quels que soient les partenaires : produits bruts à la vente contre l’achat de produits manufacturés de grande consommation.

L’Afrique reste un continent extraverti, producteur de matières premières et dont la plupart des pays qui la composent échangent très peu entre eux, malgré la création d’ensembles économiques à caractère régional.

►Ce qui a changé

Les changements portent surtout sur les méthodes. Par ailleurs, la compétition entre pays industriels et émergents a renforcé le pouvoir de négociation des pays d’accueil par le jeu de la concurrence.

Alors que les pays du Nord privilégient les investissements directs et l’aide publique, les émergents offrent des modalités de coopération et de financement plus variées. La Chine offre des crédits à l’exportation en soutien de ses exportateurs, mais aussi des lignes de crédit garanties par les ressources naturelles, pour la construction d’infrastructures (routes, voies ferrées) en contrepartie des investissements miniers et pétroliers. A ceci s’ajoutent des « crédits mixtes » qui proposent une part de taux préférentiels dans les prêts octroyés.

Cette méthode des « ressources contre infrastructures » rencontre un vif succès et d’autres pays commencent à imiter la Chine, comme c’est le cas de l’accord de 2,2 milliards USD conclu en 2007 par le Sénégal avec Arcelor Mittal et l’Etat indien.

A côté des investissements du secteur privé, comme le groupe Tata (télécommunications, automobile), le groupe Bharti (téléphonie mobile) ou le laboratoire pharmaceutique Cipla (médicaments génériques), l’Etat indien intervient désormais activement. Lors du Sommet Afrique-Inde de Mai 2011, ce pays a déclaré qu'il « mettra cinq milliards de dollars au cours des trois prochaines années au titre des lignes de crédit pour aider à atteindre les objectifs de développement pour l'Afrique », pour le développement des infrastructures, l'intégration régionale, le renforcement des capacités et le développement des ressources humaines.

Un autre aspect de la modification des relations n’apparaît pas aussi idyllique que le prétendent les émergents. La Chine se targue de respecter la souveraineté des Etats et le principe de la non-ingérence, ce qui favorise ses bonnes relations avec les dictatures, comme au Soudan ou au Zimbabwe. Par ailleurs, la plupart des grands travaux sont réalisés par des travailleurs chinois aux dépens de l’emploi local et l’installation en Afrique de petits commerçants chinois concurrence durement le commerce local et aboutit parfois à des violences.

►La place des émergents dans l’économie africaine.

Si les nouveaux acteurs progressent, les partenaires traditionnels progressent eux aussi sur un marché en plein essor. Les relations que l’Afrique développe avec les émergents prouvent simplement que le continent a retrouvé sa souveraineté et met en concurrence ceux qui veulent profiter de ses ressources.

Les échanges entre l’Afrique et ses nouveaux partenaires - dont les 5 principaux sont, par ordre d’importance décroissante, la Chine, l’Inde, le Brésil, la Corée et la Turquie - atteignent aujourd’hui 673,4 milliards de dollars américains. En 2009, ils comptent pour plus du tiers des échanges des pays africains (36,5 % pour les exportations et 41 % pour les importations). En 2009, la Chine a remplacé les Etats-Unis comme premier partenaire commercial de l’Afrique.

Ces impressionnants résultats doivent être resitués dans le contexte de la mondialisation des échanges, où la reprise de l’Afrique est tirée par la hausse des prix des exportations de matières premières, dopée par les besoins de l’industrialisation et la spéculation.■

Jean Roch

1 Voir notamment « Perspectives économiques en Afrique 2011 ». Thème spécial : « L’Afrique et ses partenaires émergents », éditions OCDE.