Le défi alimentaire en Afrique subsaharienne

Comment l’Afrique subsaharienne va-t-elle nourrir une population en très forte croissance ? Cette question revient au cœur de l’actualité avec la flambée des prix alimentaires. Le Directeur général de la FAO informe que « depuis 2009, en Afrique subsaharienne, plus de 265 millions de personnes sont sous-alimentées et 30 pour cent de la population est victime de la faim ». Ceci renvoie aux insuffisances des politiques agricoles et des revenus.

Quant à la connaissance des résultats agricoles dans la région, elle reste très approximative, qu’il s’agisse des céréales locales, des plantes à racines et tubercules (igname, manioc, taro, patate douce) ou de la banane plantain.

Les modifications structurelles des marchés agricoles

Elles ont radicalement changé la donne, ce qui implique une approche nouvelle des politiques de sécurité alimentaire.

- La satisfaction des besoins humains entre de plus en plus en concurrence avec la production de viande et celle d’agro-carburants. - La culture d’organismes génétiquement modifiés progresse dans les pays subsahariens, comme au Burkina Faso pour le coton et en Afrique du Sud pour le maïs. Les brevets exclusifs sur les semences OGM par de grandes firmes comme Monsanto menacent l’indépendance des paysanneries. - Les financiers ont investi entre 170 et 205 milliards d'euros en 2008 sur les marchés de matières premières (blé, maïs ...), indique la Commission européenne. Bien que le directeur général du FMI estime que le rôle de la spéculation dans la flambée des prix ne semble pas démontré, le phénomène ne manque pas d’inquiéter. - L'achat ou la location de longue durée de terres agricoles par des Etats étrangers (Arabie saoudite, Qatar ou Corée) et des multinationales pose le problème de l’expropriation des paysanneries et de la souveraineté des pays africains. •

L’Afrique subsaharienne pourra-t-elle améliorer sa sécurité alimentaire ?

Pour comprendre les contraintes de la nouvelle donne, il faut s’affranchir des préjugés habituels et s’interroger sur la pertinence de certaines statistiques.

  • Les taux de croissance les plus soutenus au monde1  entre 2000 et 2008 ont été réalisés par l’Angola (+13,6 % par an), la Guinée (+9,9 %) et l’Erythrée (+9,3 %). La preuve est faite, si besoin était, de la réactivité et de l’efficacité des paysans africains, pour peu que cessent les guerres civiles et l’insécurité. 
  • Comme beaucoup d’autres, Virginie Raisson2  reprend les chiffres de la FAO, selon laquelle l’Afrique ne cultiverait que 21 % de ses terres cultivables. Les surfaces non exploitées y atteindraient 9.066.440 kilomètres carrés, soit presque 10 fois la taille d’un pays comme le Nigeria ! Quel crédit faut-il accorder à une telle information, sauf à en savoir plus sur la méthode d’évaluation retenue et la qualité des terres concernées ? 
  • Plusieurs agronomes avancent que la productivité des agriculteurs du Sud serait deux cents fois inférieure à celle des exploitations mécanisées des pays du Nord. On peut contester la pertinence d’une comparaison entre des agricultures industrielles – considérées par ailleurs comme nocives pour le développement durable – et des agricultures manuelles. Par ailleurs, la « productivité » est un indicateur de synthèse, qui renseigne sur le revenu plutôt que sur les performances agricoles.

L’abondance agricole a vécu et la baisse tendancielle du prix des produits agricoles – bien lisible sur les courbes de prix – ne joue plus. Cette inversion de tendance conduira à des changements difficiles, comme au Sahel, qui a négligé son agriculture vivrière pour importer sa nourriture. L’amélioration de la ration alimentaire passera par un retour à l’investissement dans le vivrier local, bien que la majorité des payeurs potentiels – le consommateur et/ou le contribuable – manquent d’argent. C’est donc à l’aide au développement d’assurer l’essentiel des financements.

Certaines mesures qui ne relèvent que de la volonté politique et de la bonne gouvernance devraient être prises par les gouvernements locaux. L’Afrique a accepté (ou subi) l’entrée dans la compétition commerciale mondiale dans des conditions inégales. Alors que tous les grands pays subventionnent et protègent leurs exploitants, pourquoi l’Afrique ne jouerait-elle pas, elle aussi, des barrières douanières pour défendre ses paysans ? Pour sécuriser l’accès à la terre, elle gagnerait aussi à engager la réforme des régimes fonciers, dont le manque de clarté favorise tous les abus.

Il reste aux pays développés à chercher un accord sur la réglementation du marché des matières premières et à débourser l’aide promise, alors que la faiblesse des sommes effectivement distribuées aux paysans d’Afrique relève de l’indécence.

Jean Roch

1 "L'état du monde 2011", Capital hors série, décembre 2010-janvier 2011, page 59.

2 "2033 Atlas des futurs du monde", Robert Laffont, novembre 2010, page 76