La palabre villageoise devient macroéconomique

Les progrès économiques enregistrés en Afrique avant la crise économique mondiale se sont confirmés durant ces deux années (2008/2009) et les perspectives au Sud du Sahara sont « les plus prometteuses depuis une génération » dit Obiageli K. Ezekwesili, vice-présidente de la Banque Mondiale pour l’Afrique, dans une interview à « L’Autre Afrik ». Pour ne pas être taxée d’un afro-optimisme inconsidéré, elle avance des preuves.

Depuis une dizaine d’années la croissance moyenne était de 5 % par an. Grâce au pétrole sans doute, mais 22 pays non pétroliers ont maintenu un taux de plus de 4 %. La mortalité infantile a baissé de 25 % dans 13 pays. Les inscriptions dans les écoles primaires ont augmenté plus que partout ailleurs. La pauvreté a diminué de 1% par an, plus vite que prévu. 60 % des Africains utilisent le téléphone portable. On prévoit pour 2010 une croissance de 4,5 %. D’autres organismes font les mêmes constatations et arrivent au même chiffre pour 2010. C’est le cas du Fonds monétaire international (FMI).

Dans l’édition 2010 des « Perspectives économiques africaines », l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique) et la CEA (Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique), on voit que 80 % des 50 pays africains couverts par le rapport ont enregistré en 2009 une croissance positive malgré la crise.

Les « Lions d’Afrique »

De son côté, le rapport annuel 2010 de la CNUCED (Commission des Nations Unies pour le commerce et le développement) consacré aux relations économiques Sud / Sud, montre la place croissante qu’y occupe l’Afrique. Les structures de coopération se multiplient : Chine, Inde, Brésil, Corée du Sud, Turquie et d’autres. Dans le commerce extérieur africain la part des pays en développement (PED) est passée de 19,6 en 1995 à 32,5 en 2008, encore concentrée sur l’exportation de produits miniers et pétroliers, alors que les importations comprennent surtout des articles manufacturés. Durant la même période, la part des PED dans les IDE (Investissements directs étrangers) a progressé de 17,7 à 20,8. L’aide publique des PED aurait été de près de 3 milliards de $ en 2006.

Par ailleurs le rapport du Boston Consulting Group (BCG), élaboré en partenariat avec l’OCDE, la CEA et dix centres de recherche indépendants, indique que l’Afrique a progressé plus vite que le Brésil et l’Inde entre 2000 et 2010. Huit pays africains (Afrique du Sud, Algérie, Botswana, Égypte, Libye, Maroc, Maurice et Tunisie) représentant 70 % du PIB du continent, seraient les « Lions africains » et croîtraient plus vite que les BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine).

Enfin la Banque africaine de développement (BAD) a tenu fin mai son 45ème Sommet annuel en Côte d’Ivoire. Son capital est passé de 33 à 100 milliards de $. Cet afflux servira aux grandes infrastructures, à l’enseignement supérieur, au secteur privé et aux nouvelles technologies. Les gouverneurs des banques centrales de 53 pays africains et les 24 actionnaires non africains (européens, américains et internationaux) n’auraient pas accepté de financer ce triplement du capital s’ils n’avaient pas confiance dans la capacité du continent d’absorber une telle masse de crédits nouveaux.

Même si les chiffres des statistiques doivent être pris avec précaution, la tendance qu’elles indiquent est toujours vraie. Et lorsque six organismes internationaux (Banque mondiale, CEA, FMI, CNUCED, OCDE et BAD) convergent dans leurs appréciations, on ne peut que les croire.

Le consensus

Dès lors il faut savoir pourquoi ces bons résultats et comment les prolonger. Les mêmes organismes expliquent. Les aides publiques, l’allègement de la dette, le besoin mondial de ressources minérales et pétrolières diversifiées ont aidé le processus. La Banque mondiale y ajoute le rôle croissant de la société civile. « Les gouvernements ont poursuivi des stratégies économiques prudentes pendant la crise…parce qu’il y avait un appui politique… Le public a constaté à quel point les stratégies populistes pouvaient s’avérer…contre-productives, surtout au détriment des pauvres. Ces stratégies font de plus en plus souvent l’objet d’un débat et ne sont adoptées que lorsqu’un consensus national se concrétise. ». Cela tient de la palabre villageoise, forme de démocratie mieux adaptée que la démocratie par élections à l’occidentale. Pour l’avenir, on peut espérer que les conditions économiques objectives se maintiendront et que les gouvernements, quelque soit leur étiquette, accepteront la discussion. A ces conditions, la bonne santé macroéconomique de l’Afrique devrait durer au niveau statistique et la population devrait en ressentir les effets bénéfiques.

Outre qu’une prolongation de la crise mondiale compromettrait la réalisation de ces conditions favorables, on sait bien qu’aucune des énormes failles de l’économie africaine ne disparaîtra du jour au lendemain. Mais il est tout aussi évident que si la situation globale du continent est meilleure, elles se combleront plus rapidement.■

Robert Ginésy