La finance islamique : 1.000 milliards de dollars disponibles

Les 11 et 12 janvier s’est tenu à Dakar le Forum de la finance islamique, le premier dans l’Union économique et monétaire de l’Ouest Africain (UEMOA), qui regroupe huit Etats de la région. Il était organisé par l’Institut africain de la finance islamique (AIIF) et le ministère sénégalais de l’Economie et des Finances, avec la participation à haut niveau de la Banque islamique de développement (BID), du FMI, de la Banque mondiale et de la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de Ouest (BCEAO). Le thème des débats était significatif : « L’UEMOA, un marché attractif pour les institutions islamiques : enjeux et perspectives pour les investisseurs et clients potentiels ».

En Europe

A cette occasion la presse dakaroise a présenté la place de la finance islamique dans le monde. La crise financière mondiale aurait épargné les produits des banques islamiques, parce qu’elles appliquent les principes de la Charia et s’interdisent la spéculation. Elles mettent en avant le travail et le partage des pertes et des profits, alors que les banques classiques privilégient la recherche de bénéfices en prenant des risques.

Leurs réserves de liquidités sont estimées à $ 1.000 milliards, dont 822 dans 300 établissements bancaires et près de 200 milliards dans des sociétés d’assurances et autres structures financières. Ces réserves seraient en attente de placements correspondant à la rigidité de leurs règles. Ayant leurs bases au Moyen- Orient, elles se sont répandues dans le monde, notamment en Europe et en Asie. La Grande- Bretagne a ouvert la voie. Dès 1996 la Citibank avait établi une filiale islamique à Bahreïn. Depuis, d’autres pays occidentaux et asiatiques (France, Allemagne, Japon, Hong Kong) ont fait de même et à l’inverse, plus d’une centaine d’établissements islamiques sont installés dans ces pays. Elles contournent la Charia par différents procédés. Elles ne prennent pas d’intérêt sur les prêts et se rémunèrent par une commission définie à l’avance avec le client et y ajoutent parfois des taxes, si la règlementation fiscale nationale ne l’interdit pas. Elles achètent des immeubles ou des produits informatiques et les revendent plus chers. Elles ont quand même du mal à placer leurs réserves alors que les banques classiques seraient heureuses d’en profiter pour accroître leurs fonds propres sans recourir à l’Etat. Par contre avec la clientèle privée islamisée, leur souci d’opérations morales est un atout par rapport au secteur conventionnel, qui apparaît comme peu fiable et amoral.

En Afrique

Néanmoins en Afrique, leur taux de pénétration est faible : 1 % seulement du volume de la finance islamique mondiale. Le Nord du Soudan se distingue, où les 22 établissements bancaires sont à 100 % « charia compatibles » et représentent près des deux tiers de la finance islamique sur le continent. Ailleurs, elle est présente au Maroc, en Tunisie, en Mauritanie, au Niger, en Gambie, en Guinée, au Liberia, à Djibouti, au Kenya, en Tanzanie, en Afrique du Sud, à Maurice et au Sénégal. Ici un groupe de travail, mis en place en 2007, essaie d’augmenter cette présence. Les obstacles existent. Outre que les produits islamiques sont plus chers pour respecter leurs principes, les lois locales n’autorisent pas toujours leur existence. Elles se heurtent aussi à des problèmes humains : manque de personnels compétents pour y travailler et nécessité de sensibiliser les populations à leur spécificité. L’AIIF a mis en place un programme pour la formation de personnels et la sensibilisation du public.

Lors du Forum, le président de la république sénégalaise a regretté que ce système s’oriente vers la globalisation de l’offre et de la demande, avec l’émergence de produits adaptés aux besoins des secteurs à forte valeur ajoutée. Cette critique est assez répandue et on se demande ce que deviennent les principes d’origine. Le président voudrait que les milliards de dollars de réserves soient utilisés pour lutter contre la pauvreté dans les pays islamiques. Au Sénégal d’ailleurs la BID a apporté deux milliards de F CFA pour remettre à niveau les feux de signalisation et le réseau d’éclairage public de Dakar. Elle aidera également à la rénovation de certaines écoles et de la gare routière.

Malgré les aménagements pratiqués par les banques islamiques, les principes de la Charia freinent leur expansion. Déjà chères pour la clientèle occidentale, elles le sont encore plus pour les populations du Sud. Dans les débuts de la crise financière, elles ont pu apparaître, grâce à leurs liquidités, comme une solution ou un complément. Mais en fait il semble que leur faible exposition dans l’économie mondiale, hors Moyen-Orient, explique qu’elles aient été de fait protégées. Elles existent néanmoins et sont susceptibles de progresser dans certains milieux de particuliers proches de la religion et dans certains Etats islamisés et accueillants.

Robert Ginésy