Inquiétudes pour les prix alimentaires

Selon la FAO, la facture des importations céréalières des pays pauvres augmentera de 56 % en 2007/2008, après une première hausse de 37 % en 2006/2007. Le blé et le riz ont doublé en un an, le maïs a progressé d’un tiers. Dans les pays industrialisés l’alimentation représente 10 à 20 % des dépenses de consommation ; dans les pays en développement elle peut atteindre 60 à 80 %, avec des produits de plus en plus souvent importés. La FAO avait alerté ses Etats membres depuis longtemps et notamment en octobre 2007. Mais en vain, a déclaré son directeur général Jacques Diouf lors d’une conférence de presse le 23 avril à Paris, après ses entretiens avec Gordon Brown et Nicolas Sarkozy. Cette situation inquiète le monde entier.

La FAO en pointe

Au Nord on cherche les raisons de cette flambée. Elles sont hétérogènes : les mauvaises conditions climatiques dans les pays exportateurs, notamment l’Australie ; la hausse de la demande par suite de la croissance démographique ; l’extension des cultures d’agrocarburants au détriment de l’alimentation humaine et animale ; le blocage ou la limitation des exportations dans de nombreux pays pour garantir la nourriture de leur population : Ukraine, Argentine, Vietnam, Inde, Brésil… D’autres, comme la Chine, constituent des stocks de sécurité. Dans le monde ces stocks, au plus bas depuis trente ans, n’atteignent pas les deux mois de consommation, durée raisonnable selon la FAO.

Quoique le marché des céréales à l’exportation soit relativement limité - 17 % de la production pour le blé, 12 % pour le maïs, 7 % pour le riz - c’est lui qui jette le trouble. En Afrique la production nationale ne couvre pas la consommation, d’où recours à des importations qui deviennent de plus en plus chères. C’est sur ce marché qu’intervient la spéculation, considérée comme responsable de la hausse pour au moins 20 %. En plus des spéculateurs traditionnels, comme les agriculteurs, se sont lancés dans ce secteur les banques, les assurances et aussi les fonds de pension. Dès 2004 ceux-ci se sont intéressés à l’agriculture, qui paraissait sous-évaluée et plus sûre à l’avenir, que le pétrole ou d’autres matières premières. A l’origine ils faisaient des placements pour garantir les retraites des salariés américains, puis ceux d’autres pays.

D’autres investisseurs, parfois individuels, leur ont emboîté le pas. Pour tous, l’objectif est purement financier. Ils font, bien sûr, office d’accélérateurs de l’économie … mais au risque d’excès de vitesse. Lors de la 12ème Assemblée générale de la CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement), tenue tous les quatre ans et pour la première fois en Afrique de l’Ouest à Accra, on a dénoncé cette anarchie financière, qui ne connaît aucune régulation semblable à celle de l’OMC pour le commerce.

Il faut donc gérer la crise. La FAO a déjà alloué 17 millions de dollars à l’« Initiative visant à lutter contre la flambée des prix alimentaires » (IFPA). Trente-sept pays seraient concernés. Le Burkina Faso, la Mauritanie, le Mozambique, le Sénégal en ont déjà bénéficié. Il faudrait de 1,2 à 1,7 milliards de dollars pour protéger et relancer l’agriculture vivrière dans le Sud. Le FMI est en pourparlers avec plusieurs pays pour leur accorder des prêts. La France de son côté accordera 1 milliard d’euros sur cinq ans à l’agriculture en Afrique et entend promouvoir un partenariat mondial pour l’alimentation afin de mieux coordonner les interventions de diverses origines.

Réactions au Sud

Des émeutes se sont produites au Burkina Faso, au Cameroun, en Egypte, en Ethiopie, à Madagascar, au Mozambique, au Sénégal et aussi en Asie, en Haïti…. Les Etats réagissent.

Face à ces remous sociaux et à l’urgence de décisions pour contrer la tension sur les prix, s’est tenue à Abidjan le 23 avril une réunion extraordinaire du Conseil des ministres de l’Union Monétaire et Economique de l’Ouest Africain (UEMOA). Un plan d’urgence de 100 milliards CFA a été mis en place.

Le 18 avril le président Wade au Sénégal a lancé la « Grande offensive agricole pour la nourriture en abondance ». Ce plan ambitieux prévoit de multiplier par 5 la production de riz et d’augmenter considérablement celles de maïs, de manioc, de lait, de viande. Le président demande à chacun de cultiver un lopin de terre et il invite les partenaires du Sénégal à fournir non de l’argent, mais des semences, des engrais, des matériels agricoles, etc..

Au Cameroun après une augmentation des salaires des fonctionnaires, le gouvernement a annoncé le 26 avril un plan d’urgence pour relancer l’agriculture et la pêche.

D’autres réactions de défense se manifesteront. Mais le pire n’est pas certain. Selon la FAO la production céréalière mondiale devrait atteindre 2.164 millions de tonnes en 2008. Un record ! A condition toutefois que la météo soit favorable et que les surfaces emblavées s’étendent comme prévu.

Cette hausse mondiale des cours n’a pas fini de créer des problèmes partout, sur le pouvoir d’achat au Nord et sur le minimum vital au Sud.■

Robert Ginésy