LA PAGE ECONOMIQUE 100

Croissance forte, épargne faible

Le dernier rapport de la Commission économique pour l’Afrique (CEA) des Nations-Unies donne les chiffres de la croissance en Afrique en 2006 et les compare à ceux des années précédentes. Ils sont passés de 5,2 % en 2004, à 5,3 % en 2005 et à 5,7 % en 2006. Pour 2007 les prévisions sont de 6,3 %. Cette croissance est supérieure à celle du monde qui s’établit à 5,1 pour 2006 et 4,9 pour 2007.

Ces données statistiques macroéconomiques paraissent sans rapport avec la vie dans les Etats africains, d’autant qu’elles recouvrent des disparités considérables de l’un à l’autre, mais elles fournissent une référence pour se situer dans le monde. Les pays non pétroliers ont pu résister à la hausse du prix du baril, qui a permis aux pays producteurs de pétrole d’avoir une croissance de 3 à 4 points supérieure. Seul le Zimbabwe a un taux négatif de - 5. L’Ethiopie, le Liberia, le Mozambique sont aux environs de 8. La Côte d’Ivoire, les Comores, le Swaziland à 1,2.

L’avenir devra tenir compte de facteurs défavorables: d’une part le ralentissement de l’économie américaine et la persistance aux Etats-Unis d’un déficit financier de 800 milliards de dollars à comparer aux 600 milliards de réserves de devises en Chine et en Inde ; d’autre part la poursuite de l’inflation en Afrique subsaharienne, qui atteindra 12,7 en 2007, après avoir progressé de un point par an depuis 2004. Par ailleurs il est probable que la hausse des matières premières, notamment minérales, ne durera pas, car l’économie chinoise, elle aussi, va ralentir. 

Un facteur positif de la croissance est la bonne gouvernance.Un rapport de la Banque Mondiale sur les « Indicateurs mondiaux de la gouvernance » note une amélioration significative, entre 1996 et 2005, dans plusieurs Etats: Nigeria, Tanzanie, Liberia, RDC, Mozambique, Sénégal, Madagascar, Ghana et Botswana. La Banque attache de plus en plus d’importance à ce facteur pour l’attribution des prêts et pour son attitude générale à l’égard des pays. Elle a été parfois critiquée pour une sorte d’ingérence dans les affaires intérieures, car les critères universels de « bonne » gouvernance ne peuvent, quoi qu’on en dise, ignorer les contextes nationaux.

La fuite de l’épargne

Quoique forte, la croissance ne parvient pas à doper l’investissement à cause de la faiblesse de l’épargne, faiblesse elle-même conséquence de la fuite des capitaux. L’Afrique subsaharienne a toujours connu un taux d’épargne inférieur à 20 %, contre 35 % en Asie ou 26 % en Afrique du Nord. Or le taux minimal à partir duquel cette épargne peut jouer un rôle dans l’économie est de 30 %. Seuls cinq pays le dépassent: Algérie, Botswana, Congo-Brazza, Gabon, Nigeria. 

Cette insuffisance de l’épargne provient, entre autres, de la fuite des capitaux. Outre les placements privés à l’étranger, les mécanismes de fuite dans les relations économiques sont multiples. 

En voici trois exemples : les avantages fiscaux sont les plus discrets. En Zambie, lors de la privatisation des mines de cuivre en 1995, les acheteurs ont demandé des compensations pour pouvoir assumer les investissements destinés à rendre les mines rentables. Dix ans après, on constate un affaiblissement des finances publiques zambiennes. Le secteur minier représente seulement 12 % des taxes professionnelles, alors qu’il constitue 70 % des recettes d’exportation. Avec un cuivre qui a augmenté de 25 %, la contribution du secteur rapporte à l’Etat 8 millions de dollars contre 200 millions en 1992. Le taux des royalties est passé de 3 % à 0,6 %, alors que, selon le FMI , aucun Etat ne demande moins de 2 %. 

Contre ces dérives des réactions se manifestent: le Liberia, la Guinée ont décidé de réviser les conventions passées avec les entreprises étrangères.

Les paradis fiscaux

Ensuite le non paiement des impôts, efficace mais risqué. Selon le service des impôts d’Afrique du Sud, 45 % des recettes fiscales ne sont pas perçues, soit une perte de 3 milliards de dollars. Au Kenya ce serait 1, 32 milliard. Dans ce domaine aussi les réactions existent. Chevron Nigeria a été condamnée à régler 492 millions $ d’arriérés d’impôts. Au Tchad la même entreprise et son partenaire malais Petronas doivent payer 450 millions de dollars sous peine d’expulsion.

Enfin le top de l’anti-taxation se trouve dans les prix de transfert d’une entreprise à sa filiale. Le schéma est le suivant: une multinationale en Europe ou aux Etats-Unis surfacture des pièces détachées à sa filiale africaine, qui elle-même sous-facture ses produits assemblés à une autre filiale située dans un paradis fiscal, échappant ainsi aux impôts en Afrique. 

La communauté internationale n’a pas encore pris les décisions politiques et techniques qui permettraient de contrer ces pratiques. Dès 1928 la SDN (Société des Nations) a organisé une conférence sur les traités fiscaux. En 1954 l’ONU met en place une commission, devenue en 2005 un simple comité d’experts sans moyens. En 1956, l’OCDE a créé un comité pour établir des modèles de traités bilatéraux évitant la double imposition qui, en fait, donnent la préférence au pays investisseur et n’empêchent pas de jouer sur les prix de transfert. Cette série de tentatives, à ce jour infructueuses, montre que l’Afrique trouvera plus d’épargne-investissement en rapatriant ses capitaux privés placés à l’étranger, qu’en attendant que le monde vienne à son aide.

Robert Ginésy 

NDLR. L’essentiel des informations utilisées dans cette page est puisé dans l’hebdomadaire « Marchés Tropicaux et Méditerranéens ».