Valoriser le potentiel énergétique de l'Afrique en création de richesse

Cycle III : Valoriser et transformer les potentiels de l'Afrique en richesses réelles

Rencontre-débat du 12 décembre 2012

Présentation

Le président de la CADE, Jean-Loïc Baudet, ouvre cette dernière rencontredébat de l’année. La valorisation du potentiel énergétique est une question qui agite les sociétés occidentales confrontées à la transition énergétique. Cette dernière problématique qui est celle du monde occidental n’est pas celle de l’Afrique qui a d’autres soucis et qui en est à d’autres stades de la mise en valeur de ses richesses naturelles. Celles-ci sont très importantes mais n’ont pas encore été exploitées à la mesure des besoins. Il est certain qu’avec le développement industriel, minier, de l’urbanisation, les questions d’énergie vont prendre de plus en plus d’importance d’où le choix qui a été fait de proposer ce thème au débat.

Pour animer ce débat il a été fait appel à Christine Heuraux, directrice appui à la formation, Electricité de France (EDF) - département international - auteur des livres « L’électricité au coeur des défis africains » et «Réussir l’électrification rurale en Afrique subsaharienne » et à Thomas Porcher, économiste, professeur à l’E.S.G. Management School et chargé de cours à l’université Paris - Descartes, auteur des livres «Un baril de pétrole contre 100 mensonges » et « Recettes pétrolières et financement de la lutte contre la pauvreté : le cas de la République du Congo ». Roland Portella, administrateur de la CADE et initiateur de cette rencontre, a accepté d’animer ce débat.

En guise d’introduction, Roland Portella rappelle que lors des cycles antérieurs, tous les entrepreneurs nous ont dit que les problèmes énergétiques en Afrique étaient les principaux freins à la compétitivité. D’après une enquête qu’il a réalisée, cette perte de compétitivité serait de l’ordre de 30 à 60 % et atteindrait même 70 % dans certains pays comme au Kenya. Il rapporte de son expérience de terrain que certaines opérations sont revues à la baisse, la moitié de leur coût étant attribué à celui de l’énergie, ou retardées du fait de la défaillance de la production d’électricité. Un médecin lui a indiqué que faute d’électricité, de 400 à 450 000 décès sont attribués à l’inhalation de fumées de charbon. Depuis un certain temps des politiques tentent de se mettre en place. C’est ainsi que la Banque Africaine de Développement (BAD) lance un programme universel d’accès à l’énergie pour tous à l’horizon 2030. Pour cela, il faudrait investir 40 milliards de dollars par an ce qui semble surréaliste. Les gisements trouvés en ressources naturelles en Afrique ont été évalués en 2010 à 46 200 milliards de dollars et pourtant de nombreux pays sont dans la pauvreté, même s’ils affichent des taux de croissance enviables. Ce sont ces paradoxes que les invités vont tenter d’analyser.

Maîtriser les leviers du développement

Thomas Porcher estime que la véritable question est : « pourquoi les pays africains n’arrivent-ils pas à valoriser leur potentiel énergétique ? » On a parlé de la malédiction des ressources naturelles, de la corruption, parce que les ressources naturelles sont un gâteau que les plus forts se partagent. Quand on regarde l’ensemble du monde, la moitié des pauvres vivent dans un pays pétrolier. Le Congo a une production de 110 millions de barils par jour et 70 % de sa population vit avec 1 dollar par jour. Comment l’expliquer ? La production pétrolière du Congo représente 70 % de son PIB et 90 % de ses exportations. Il est mono-producteur. Qu’est-ce qui détermine le prix du pétrole ? Ce n’est pas l’Etat congolais ; ce sont les marchés financiers et le prix dépend de la croissance et de l’offre mondiales. Ce prix peut être affecté par le retournement du marché. Une baisse de 1 dollar fait perdre 100 millions de dollars aux caisses de l’Etat, et 1 milliard quand le baril perd 10 dollars, à rapprocher des 20 millions de dollars de l’aide humanitaire au Congo. Le Congo ne détermine donc pas la valeur du premier produit qu’il vend, contrairement à d’autres pays qui se sont diversifiés, qui ont un avantage compétitif et qui vendent à des prix qui sont fonction des coûts de production

Si le Congo ne contrôle pas les prix, contrôle-t-il les volumes exportés ? Non, car la Société Nationale des Pétroles du Congo (SNPC) ne produit pas de pétrole, elle charge les compagnies de le faire (60 % par Total, 30 % par Agip, 10 % par d’autres compagnies étrangères) et ce sont elles qui maîtrisent les volumes de production et qui décident en fonction de leur technologie, du prix du baril sur le marché international. Quand le prix du baril est élevé, la production passe de 85 à 105 - 110 millions de barils/jour car c’est rentable. Quand le prix du baril redescend, la production n’est plus que de 90 millions de barils/jour. De plus, le Congo vend son pétrole par des préventes, car il n’a pas les moyens de le stocker ni de le raffiner.

Qu’en est-il du partage de la rente pétrolière ? C’est le seul élément sur lequel l’Etat congolais peut agir. Mais là encore, les pays africains, et c’est le cas de Sao-Tomé, du Gabon, du Congo, ne connaissent leur pétrole que par ce que leur en disent les compagnies pétrolières. Les rapports de la Banque Mondiale et de l’Agence Française de Développement (AFD) soulignent que la majorité des pays africains ne connaissent la valeur énergétique de leur sous-sol que par le biais des compagnies, ce qui crée des inégalités lors de la négociation des contrats de partage de production, car les Etats africains n’ont ni les capacités techniques, ni les capacités financières d’effectuer des vérifications. Au final, les contrats de partage de production passés avec l’Afrique sont les moins avantageux car les gouvernements ne disposent pas des leviers sur lesquels ils pourraient jouer pour s’approprier les richesses de leur sous-sol qui leur échappent totalement. Dans ces conditions, valoriser les richesses devient très difficile et malheureusement elles représentent souvent 70 % des recettes publiques des Etats. Pour T. Porcher, ce sont les politiques qui ont été menées ces 30 dernières années qui ont conduit à cette situation et ces politiques ont souvent été guidées par le FMI qui voulait, selon les vieilles théories de libre échange, que l’on se spécialise là où on est le meilleur, où l’on dispose d’un avantage comparatif, soit dans le pétrole, soit dans le cuivre, soit dans autre chose, et en privatisant en faisant appel à la concurrence. Que peut un pays face à une société comme EXXON qui a un chiffre d’affaire équivalent à 10 fois le PIB du Congo ?

Revoir les politiques de gestion des ressources

Si on porte un regard sur d’autres pays, que voit-on ? La Malaisie qui exploite son pétrole par une compagnie pétrolière publique reçoit un plus gros pourcentage de la valeur de ses ressources que les pays qui ont privatisé. Le Chili a privatisé la moitié de ses mines de cuivre et on constate que les mines publiques sont tout aussi efficaces que les mines privées. L’essentiel des produits des mines privées part à l’étranger. Ce sont donc les mines publiques qui fournissent le plus de revenus à l’Etat chilien. T. Porcher en conclut qu’il vaut mieux que ce soit l’Etat qui prenne en main la production, même si celle-ci est réduite car c’est plus rentable que de passer par des contrats de partage défavorables.

On s’est rendu compte que les pays qui ont eu des politiques intelligentes de gestion des ressources se sont fait sanctionner par le FMI. T. Porcher cite le Chili qui avait créé un fonds pour prévenir un retournement du prix du cuivre sur les marchés et bénéficier de cette épargne pour alimenter son économie. Lorsque le cours du cuivre a chuté, le Chili a mobilisé son épargne. Le FMI a considéré que si le Chili touchait à cette épargne, ce serait considéré comme un déficit et dans ce cas on ne lui prêterait plus d’argent.

T. Porcher aborde ensuite le rôle des multinationales. Celles-ci ont apporté beaucoup à de nombreux pays : savoir-faire, transferts de technologies… Mais dans le domaine de l’énergie, beaucoup de multinationales ont fait ce qu’on appelle de l’investissement politique, c’est-àdire qu’elles ont très bien compris que les pots de vin et la corruption pouvaient rapporter beaucoup plus que le respect des normes environnementales où des règles de partage défavorables pour elles.

Pour conclure, la faiblesse des institutions et la corruption freinent les pays africains. Cependant, T. Porcher souligne que des Etats corrompus se sont quand même développés. Pour lui, c’est avec le développement et la croissance que se construisent les bonnes institutions et pas l’inverse. Les bonnes institutions sont plus un effet qu’une cause du développement. Il cite une phrase d’un professeur de Cambridge parlant de l’Afrique : « Si la cause du problème est politique, il est encore plus facile de changer son avenir. La vraie tragédie de l’Afrique est notre incapacité à le comprendre ». Pour T. Porcher, la pauvreté qui s’est développée ces 40 dernières années est davantage due à des problèmes de politique libérale qu’à des problèmes de corruption. La plus grosse partie du potentiel énergétique de l’Afrique quitte le continent. Ce sont des politiques qui sont aiguillées par la spécialisation des marchés, par leur libéralisation qui ont affaibli les instances publiques qui auraient pu être le bras armé des pays africains. ◘

 

Roland Portella signale que la BAD a mis en place un fonds pour fournir une assistance juridique aux Etats pour la négociation de leurs contrats commerciaux dans le domaine énergétique. Il se demande comment il se fait que ces Etats qui possèdent depuis longtemps cette manne pétrolièrer ne disposent pas des compétences pour négocier au mieux de leurs intérêts. Ces Etats mettent face aux services juridiques musclés des grandes compagnies des fonctionnaires qui ne sont pas formés. C'est une grande responsabilité de leur part.

 

De l'électricité pour la création de richesses

Christine Heuraux aborde la problématique énergétique à partir de l’électricité. Celle-ci est au coeur du développement et de la création de richesses. C’est un vaste sujet, complexe, qu’il convient d’aborder avec humilité. Elle fournit quelques points de repère qui permettront d’alimenter la discussion. Le continent africain a un potentiel gigantesque même si tous les pays ne sont pas à égalité de ressources. Il possède 10 % des réserves hydrauliques mondiales économiquement exploitables, 10 % des réserves mondiales de pétrole prouvés, 8 % des réserves mondiales de gaz, 6 % des réserves mondiales de charbon, sans compter la première énergie à laquelle on pense enAfrique : le solaire. Il faut également compter avec la biomasse dont on parle moins souvent mais qui est un enjeu clé, avec 60 % des terres arables du monde situées en Afrique. Face à ces ressources, il est étonnant de voir à quel point les capacités de production électrique sont faibles. Des images satellites montrent un continent plongé dans le noir, comparé à d’autres régions du monde.

L’ensemble du continent africain qui compte près de 1 milliard d’habitants a une capacité de production électrique équivalente à celle de l’Allemagne qui possède 82 millions d’habitants. Si on retire l’Afrique du Nord, l’Afrique subsaharienne qui compte 860 millions d’habitants a une capacité installée de production d’électricité équivalente à celle de l’Espagne. Si on retire le poumon électrique qu’est l’Afrique du Sud qui produit 43 % de l’électricité du continent, on arrive à une capacité équivalente à la Pologne, qui ne compte que 38 millions d’habitants. On voit l’énorme retard qu’il y a à combler. Les chiffres cités sont largement optimisés si l’on tient compte du fait que 25 % de ces capacités sont en très mauvais état de fonctionnement et que les infrastructures de production et de transport, qui ont en moyenne plus de 40 ans, sont âgées,  d’où la nécessité de les renouveler rapidement. En terme de consommation moyenne d’électricité, la population africaine représente 13 % de la population mondiale en 2012, alors que la consommation électrique du continent n’est que de 3 % de celle de l’ensemble du monde.

Au coeur du secteur de l’électricité, les compagnies nationales d’électricité sont dans 99 % des cas en mauvaise santé pour des raisons multiples : obsolescence des équipements, mauvais entretien, donc coûteux. Les Etats n’ont pas les moyens d’investir, les politiques de prix sont inadaptées, les coûts de production élevés car le secteur repose en partie sur le thermique. Les prix de vente aux clients sont sous-évalués, le recouvrement des factures est défaillant.Tous ces facteurs mettent les entreprises en difficulté. A cela s’ajoutent un déficit de standardisation des équipements, un déficit de formation professionnelle, les aléas climatiques, les conflits. Cela se résume par un chiffre : 56 jours de coupure d’électricité par an en moyenne.Ce retard de l’électrification est un frein pour le développement et coute 2,7 points de PIB, voire 4 à 5 points dans certains pays, ce qui est énorme. Le poids de la déficience de production d’électricité sur la productivité économique est estimé entre 30 et 60 % et se répercute sur la santé, l’éducation, le développement social.

La croissance moyenne du continent se maintient entre 5 et 6 %. Mais pour atteindre les objectifs du millénaire, elle devrait atteindre 8 à 10 %. Surtout, la croissance moyenne de la demande d’électricité est de 10 % alors que celle du parc de production n’est que de 3 % et ce décalage qui se creuse d’année en année bride la croissance économique globale. Tous les pays ne sont pas égaux devant ce déficit d’électricité. L’Afrique du Nord est interconnectée avec l’Europe, ce qui lui fournit une soupape de sécurité et lui permet des échanges. L’Afrique Australe avec la locomotive qu’est l’Afrique du Sud a des ressources abondantes et est dans une situation plus favorable. Entre ces deux pôles, les pays sont largement déficitaires avec des taux d’électrification atteignant 30 % dans une quinzaine de pays alors que ce taux est de 98 % en Afrique du Nord. Le plus inquiétant est que ces taux baissent depuis 2001 parce que la population augmente, l’économie essaie de progresser, les infrastructures se détériorent. C’est un fait unique sur la planète .

Une impérieuse nécessité

Comment l’Afrique peut-elle résoudre ses problèmes ? Il faut investir dans la production et les réseaux de distribution. Une étude de la Banque Mondiale réalisée en 2009 estimait qu’il fallait investir 40 milliards de dollars par an jusqu’en 2030 pour équilibrer l’offre et la demande et relever le taux d’électrification de 10 % en Afrique subsaharienne ce qui représente 6,4 % de son PIB ; or on n’y consacre actuellement que 11 milliards de dollars/an. On est donc loin de l’objectif. L’agence Internationale de l’Energie estime que pour l’ensemble de la planète, il faudrait investir d’ici 2030 pour renouveler les équipements 22 000 milliards de dollars. Il y a des investisseurs qui sont prêts à investir en Afrique. Mais auparavant, il faut préparer le terrain, des politiques énergétiques définies, des politiques électriques calées en évaluant les ressources, les besoins de consommation, en traçant des perspectives en fonction des évolutions démographiques. Les temps de réalisation des équipements sont très longs, l’unité de temps, dans ce domaine, étant la décennie.Les investisseurs potentiels ne s’engageront que s’ils ont une visibilité à long terme et des perspectives de rentabilité suffisantes. Un autre paramètre important pour qu’un continent comme l’Afrique puisse accélérer son électrification est l’indispensable maillage régional. Pour les investisseurs, les pays sont trop petits, les marchés trop étroits. Il faut donc se mettre à plusieurs pays pour construire des infrastructures. Cela exige du temps, d’adapter les cadres règlementaires, de mettre en place des politiques d’échanges, ce qui manque énormément. Certains commencent à y réfléchir mais les pays ont du mal à se mettre d’accord sur les conditions de cette coopération.

Il reste le problème de l’électrification rurale. 500 millions d’Africains n’ont pas accès à une forme moderne d’énergie ce qui a des conséquences en termes de développement économique, social. Il y a des modèles à créer sans passer par les dons et les ONG qui s’en occupent, à partir des ressources disponibles. Pour que le levier de l’électrification se mette en place, il est urgent de former des compétences à tous les niveaux et faire en sorte que tous les métiers se rapportant à l’énergie électrique soient exercés par les Africains eux mêmes.

En conclusion, le rôle du potentiel électrique en terme de création de richesses est évident. C’est indispensable pour faire monter la croissance économique au-delà de 5 à 6 %. Le temps presse, et ce temps, il faut le considérer à deux échelles : l’échelle du temps social et économique ; les jeunes qui arrivent sur le marché du travail ne veulent pas attendre 15 ans pour avoir un meilleur confort de vie et pour développer une activité économique. L’échelle de temps technologique vise le long terme pour faire aboutir des créations d’infrastructures (10 à 15 ans). Le problème est clairement posé, les solutions sont identifiées ; ce qui est le plus long, c’est leur mise en oeuvre.

Roland Portella intervient au sujet des interconnections qui se heurtent à des problèmes de souveraineté ce qui freine leur mise en oeuvre. Par ailleurs il se demande si, compte tenu des coûts et des délais, il n’y aurait pas la possibilité de prévoir de petits sauts technologiques. Des exemples existent comme les réseaux intelligents, les cartes pré-payées pour la consommation.

Christine Heuraux répond qu’il est évident que l’énergie possède une dimension stratégique dans tous les pays de la planète. Ce désir de souveraineté existe également en Europe mais cela ne l’a pas empêchée de construire un marché européen de l’électricité. Il faut que les 54 pays africains raisonnent en maillages régionaux, en constituant des pôles électriques. Des négociations sont entamées mais il faut des compétences et les outils nécessaires pour conduire cette réflexion. C’est un sujet intéressant mais insuffisamment approfondi. En ce qui concerne les cartes pré-payées, cela se pratique dans certains pays, y compris en Angleterre. Mais le problème primordial est de mettre à disposition la ressource avant de savoir comment on va la payer.

 

LE DEBAT

Une question est posée sur les paradigmes instaurés par le carcan des grandes institutions. Pour certains, on est en train de plaquer sur l’Afrique des modèles périmés. Il y a en Afrique une ressource certaine, c’est le soleil. Plusieurs intervenants souhaitent savoir s’il y a une rentabilité économique pour les clients africains à disposer de leur propre énergie grâce au solaire. Pour un autre, il faut développer l’énergie en réseaux et passer d’une énergie de confort à une énergie de production.

T. Porcher se réfère au cas de la Grèce qui a subi les contraintes imposées par les grandes institutions avec les conséquences qui en découlent sur le taux de croissance et les salaires. Le salaire minimum en Grèce a été ramené à 500 dollars ce qui est équivalent au salaire de la classe moyenne chinoise. Il faut savoir cependant qu’en Afrique, quand on perd quelques dollars, on meurt. Les Objectifs du Millénaire pour réduire la pauvreté, s’ils ont été atteints en Inde et en Chine, ne l’ont pas été en Afrique même si le PIB a augmenté.

Pour C. Heuraux, quand on pense au solaire, il faut savoir de quoi on parle. Avant de décider des technologies à mettre en oeuvre, il faut commencer par évaluer les besoins. On n’électrifie pas de la même façon quelques familles dispersées que des habitats plus denses ou pour satisfaire les besoins de l’industrie minière, des entreprises de transformation de produits agricoles, ou des activités artisanales pour lesquels les panneaux solaires ne sont pas adaptés. Il y a un fort potentiel dans le domaine du solaire, mais certaines zones d’Afrique ont des couvertures nuageuses 6 mois par an. Il faut donc savoir ce qu’on veut faire de cette électricité et quelles perspectives de créations de richesses et de développement veut-on pourvoir. Par ailleurs le solaire ne bénéficie pas encore d’une filière industrielle significative en Afrique. Il faut donc importer le matériel. EDF a fait des enquêtes de satisfaction sur les programmes d’électrification entrepris. Concernant le solaire, si les usagers trouvent que c’est mieux que la bougie, ils estiment que c’est une électricité de seconde zone et qu’ils ne sont pas à égalité avec ceux qui bénéficient d’une alimentation permanente. Toutes les technologies sont à valoriser et à utiliser mais il faut se rapprocher au mieux des conditions économiques et du potentiel de développement attendu des différents ouvrages. R. Portella ajoute que le Sénégal a entrepris l’équipement solaire d’un programme de 5 000 logements et il sera intéressant d’évaluer ce projet dans quelques années. Il indique par ailleurs qu’il existe quelques entrepreneurs qui fabriquent des panneaux solaires en Afrique mais cette filière manque de moyens. Il évoque également la polémique qui s’est cristallisée autour du projet Désertech qui servirait davantage l’Europe que l’Afrique elle-même.

C. Heuraux précise que Désertech, ce ne sont pas des panneaux solaires. C’est une technologie beaucoup plus sophistiquée et coûteuse, nécessitant un investissement de 40 milliards de dollars. Ce projet est fragilisé, les partenaires se désengageant les uns après les autres. Ce projet n’est économiquement pas rentable et pose des problèmes politiques. Un intervenant précise qu’en matière d’électrification en milieu rural basée sur le solaire, il existe des compétences très fortes qui vont encore se développer et des technologies pertinentes qui peuvent être implantées. Le problème est que ce sont souvent des technologies onéreuses qui sont proposées à des populations à faibles revenus. La question posée est donc de savoir comment peut-on approvisionner ces populations dans l’attente d’un maillage irrigant les zones rurales. Des solutions robustes et faciles d’utilisation existent comme les générateurs diesel.

Une question porte sur la valorisation du potentiel énergétique de l’Afrique. Cela passe par le renforcement des compétences, donc par la formation. Cela passe également par l’assainissement des comptes des sociétés nationales d’électricité qui sont catastrophiques, en grosse partie parce que les gros clients, Etat, Armée ne paient pas leurs factures. Un intervenant estime nécessaire de disposer d’une banque africaine réellement indépendante avec des investissements venant d’Afrique.

T. Porcher répond que pour constituer une banque africaine, il faut des fonds très importants. Quand on regarde des pays comme le Koweït, le Qatar ou les Emirats, ces pays récupéraient en 1960 10 % de la valeur de leur production pétrolière. Aujourd’hui, ils en récupèrent 100 % ce qui fait qu’ils ont des fonds souverains très importants. En Afrique, le manque de fonds provient de ce que les Etats ne récupèrent qu’une petite partie de la valeur de leur production et cette valeur est amputée par la corruption alors que si les fonds dégagés sont importants, l’effet de la corruption est moindre. Le fait que les gros clients sont mauvais payeurs et que la population est souvent insolvable décourage les investisseurs. Sur la formation des compétences, C. Heuraux indique qu’EDF a travaillé à structurer des filières de formation aux métiers de l’électrification. Toutes les compagnies d’électricité ont leur propre centre de formation. En liaison avec l’AFD et l’union des producteurs et transporteurs d’électricité en Afrique, un état des lieux a été fait qui montre que ces pôles de formation ont beaucoup souffert faute d’investissements. L’idée est d’identifier des pôles régionaux à rééquiper pour en faire des pôles d’excellence.

Les problèmes de rentabilité dont dépend la mobilisation des investisseurs est évoquée. Si EDF investit, c’est qu’il existe quelque part une rentabilité. Les barrages, selon C. Heuraux, sont d’une rentabilité extrême. Il peut y avoir des problèmes de surcapacité comme le barrage de d’Inga (RDC) dont le potentiel dépasse ce que l’Afrique peut consommer. Le problème est de livrer l’électricité aux points de consommation même s’ils sont très éloignés. Ce sont de gros investissements mais rentables. Distribuer l’électricité 24h/24 jusqu’au fin fond des provinces ne doit pas être évalué en fonction de son coût, mais en fonction de ce que cela représente en matière de développement. La création de richesses peut aller très vite à partir du moment où on a une alimentation électrique permanente et d’une puissance suffisante. Dégager des moyens d’investissement suppose que les contrats de partage de la production passés en Afrique et qui sont les plus désavantageux, soient revus à la hausse. Il y a urgence pour satisfaire une jeunesse qui rêve de développer la puissance économique de son pays en créant son entreprise comme c’est le voeu de bien des membres de la diaspora qui souhaitent s’impliquer dans une vraie coopération Nord-Sud. ■

Philippe Mathieu