6 « Diaspora et panafricanisme »

Cycle I : « Que peuvent les productions littéraires africaines? »

Rencontre-débat du 9 février 2011

Présentation

La rencontre

De gauche à droite: Lazare Ki-Zerbo, Boniface Mbongo-Moussa et Patrice Yengo © CADE
De gauche à droite: Lazare Ki-Zerbo, Boniface Mbongo-Moussa et Patrice Yengo © CADE

Animée par Boniface Mongo-Mboussa, administrateur de la CADE, écrivain et universitaire.

Exposés de Patrice Yengo, pharmacien, anthropologue, historien des idées, professeur à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et de Lazare Ki-Zerbo, philosophe, chargé de projets « Droits de l’Homme » à l’Organisation Internationale de la Francophonie.

La rencontre-débat est introduite par Jean-Loïc Baudet, président de la CADE. Celui-ci rappelle qu’aujourd’hui la diaspora africaine a été proclamée 6ème région d’Afrique, ce qui signifie bien, pour l’Union Africaine et les Etats membres, son importance, en particulier pour le rayonnement des pays africains d’origine. Le panafricanisme a toujours été porteur de projets et moteur dans l’activité de tous ceux qui se réfèrent à l’Afrique. C’est la question complexe des liens entre cette diaspora et le panafricanisme qui sera exposée durant la rencontre-débat.

Les origines

Boniface Mongo-Mboussa développe cette introduction :

Le mot de diaspora ne fait pas l’unanimité. Anecdote révélatrice de la complexité du sujet, Oruno D. Lara, auteur de l’ouvrage La naissance du panafricanisme, (Maisonneuve & Larose, 2000) sollicité pour cette rencontre-débat, a décliné l’invitation en indiquant que, par ailleurs, il n’aimait pas du tout ce mot.

La notion de diaspora avait déjà été remise en cause, notamment par Edouard Glissant. Sa mort toute récente replace dans l’actualité la figure de cet homme qui avait rompu depuis longtemps avec l’idée de diaspora, trop liée pour lui au concept racial de «Négritude» qu’avaient créé dans les années 30 Aimé Césaire et Léopold S. Senghor. A travers des textes comme Le Soleil de la conscience (1956), ou Le discours antillais (1981), Glissant avait brisé cette vision monolithique de la Négritude et la « racialité » qu’elle sous-tendait, pour créer le concept d’ « Antillanité ». Avec la reconnaissance du métissage et l’invention du « Tout Monde », il avait ouvert la voie à une nouvelle modernité. Dans cette mouvance, s’est affirmé depuis un véritable mouvement de la créolité : les écrivains de la génération suivante, Jean Bernabé (né en 42), Rafaël Confiant (né en 51) et Patrick Chamoiseau (né en 53) publient en 1989 leur manifeste littéraire, Eloge de la Créolité.

Mais pour autant les liens perdurent : la diaspora reste le creuset de la modernité africaine. Modernité politique : l’UA est bien aujourd’hui la fille des travaux du grand intellectuel que fut W.E.B. Du Bois1 et le fruit des cinq congrès panafricains dont il a été l’initiateur à partir de celui de 1919 et qu’il a organisés pour la plupart d’entre eux. Sans oublier son ami Georges Padmore. Influence à laquelle il faut nécessairement ajouter celles de Marcus Garvey ou de Kwame Nkrumah, le grand leader ghanéen, qui ont lancé, encouragé, organisé le mouvement de retour à la terre d’origine, le « Back to Africa ».

Modernité littéraire et culturelle : sans Senghor, Césaire, Léon G. Damas, le Guyanais, ou Jean Price Mars, l’Haïtien, il n’y aurait pas eu de littérature de la Négritude. Littérature qui a été portée par l’immense travail et l’engagement d’Alioune Diop2, dont le projet était de mettre en exergue cette relation entre la diaspora et l’Afrique : par les deux Congrès des écrivains et artistes noirs, réunis en 1956 et en 1959, par la création de Présence africaine. Aujourd’hui, depuis la mort d’Alioune Diop, on peut se demander si cette relation n’est pas devenue orpheline.  En tout cas la question est posée : la relation entre l’Afrique et la diaspora est-elle aujourd’hui une relation solide ou non ?

Ressouder une Afrique éclatée, à partir de la diaspora

Patrice Yengo © CADE
Patrice Yengo © CADE

Patrice Yengo reprend la question à ses débuts : Pourquoi la question du panafricanisme s’est-elle posée hors du continent ?

Elle répondait certes au besoin de ressouder une Afrique éclatée, segmentée par la colonisation, ayant perdu ses royaumes ancestraux dans un découpage artificiel. Mais en réalité elle existait bien avant la question coloniale et s’était posée antérieurement, à partir de l’esclavage, les descendants d’anciens esclaves portant la question du retour à la Terre natale.

Le panafricanisme a donc été la réponse à une double souffrance, non seulement le découpage de la Terre-Mère, par la colonisation, mais aussi le découpage de l’Etre, par l’esclavage. En réalité, la rencontre de l’Europe et de l’Afrique jusqu’à aujourd’hui ne s’est jamais faite, parce qu’elle s’est toujours faite par la négation de l’autre, esclavage d’abord, puis colonisation. La structure sociale existante a été démembrée, les gens en ont été dépossédés.

Or, fait paradoxal : c’est sur la terre de l’ancien colonisateur qu’est née cette quête politique et culturelle de la reconstruction de l’identité africaine.

Dans un vieil article de Liaisons, ancien journal des intellectuels de l’Afrique Centrale, on trouve cette interrogation par rapport au colonisateur : « Pourquoi est-ce que ce n’est pas le même homme, celui qu’on a connu chez nous et l’homme que l’on retrouve quand on vient chez lui, si accueillant, bienveillant ? ». Comment comprendre cette non-rencontre historique, alors que la rencontre de l’autre, dans sa dimension d’humanité, est possible ensuite sur son propre terrain ? Comment la jonction se fait-elle ?

En tout cas, les cinq congrès panafricains se sont tous tenus sur le sol européen. Et ce sont les figures les plus avancées de l’anticolonialisme, formés dans les métropoles, qui ont repris aux Indépendances le flambeau du panafricanisme : parmi elles, Houphouët-Boigny, qui a voulu ouvrir la Côte d’Ivoire à toute l’Afrique de l’Ouest, en en faisant le modèle du pays panafricain, mais son parti du Rassemblement démocratique africain (RDA) a échoué. Ou d’une autre manière Kwame Nkrumah (Ghana), qui avec une idée de fonder des « Etats-Unis d’Afrique », avec Sékou Touré (Guinée Conakry), ont jeté les bases de l’Organisation de l’Union Africaine (OUA). Sans compter encore, en métropole, la Fédération des Etudiants d’Afrique noire et le Parti Africain des Indépendances, militants du fédéralisme. Il y avait donc une sorte d’idéal territorial. Mais aujourd’hui, c’est l’échec sur le terrain, on a assisté à la fin des processus démocratiques en Afrique, et on assiste maintenant à une nouvelle émergence des particularismes et des revendications autochtones, voire tribales.

Le panafricanisme s’oriente vers quelque chose d’autre, se redéfinit vers une nouvelle notion, moins territoriale, plus identitaire : quelque chose de supra-africain.

Une redéfinition aujourd’hui de la relation panafricanisme/diaspora

Le panafricanisme semble se recomposer autour de deux influences:

  • le rôle politique de la diaspora : les diasporas sont devenues les lieux de la contestation des gouvernements en Afrique. Les Africains d’Europe sont en effet exercés à la diversité, à la liberté d’action. Pour preuve, il leur est d’ailleurs parfois plus facile d’exercer un mandat politique sur le sol européen (être élu maire ou député) que dans leurs propres pays d’origine.  
  • son rôle économique : la diaspora, restée fidèle aux structures parentales, représente un soutien économique souvent considérable, plus élevé que toutes les aides officielles au développement. Comment, par exemple, un pays comme le Congo Brazzaville aurait-il pu survivre à la guerre civile et à neuf mois sans salaires, s’il n’y avait eu les économies de la diaspora et les transferts par les agences de Western Union, un tel flux financier que les gouvernements ont voulu imposer ces transferts?
  • on peut enfin parler, chez les élites les plus avancées, vivant aux Etats-Unis ou en Europe, d’un processus de réinvention du politique, de réappropriation de l’identité africaine, qui permette de se revendiquer de sa différence tout en s’incluant dans son pays d’origine.

Qu'est-ce donc que la diaspora?

Lazare Ki-Zerbo © CADE
Lazare Ki-Zerbo © CADE

Lazare Ki-Zerbo revient sur la définition du mot «diaspora». Le sens originel vient de la botanique et désigne la dispersion des graines, du végétal. Le mot appartient au registre de l’agriculture avec les notions contenues de terre d’origine, d’arbre et de racines. Il a fallu l’Histoire et les déportations pour en appliquer le sens à la dispersion des humains. Même si, en réalité, cette dispersion africaine est de toujours, puisqu’elle date des débuts de l’humanité, dont l’Afrique est le berceau !

La diaspora dont on parle est double. La plus ancienne remonte au XVème siècle et à la Traite, c’est la diaspora dite « naturelle », constituée par les afro-descendants de l’esclavage, la diaspora des Antilles, Caraïbes et Amériques. La diaspora du XXème siècle est en réalité multiple, constituée des différentes diasporas nationales venues des Etats africains issus de la colonisation. Elle représente ce qu’on pourrait appeler la diaspora « des développeurs » : on y voit se créer, dans le monde anglophone, des réseaux de solidarité économique, et en France, il suffit de penser aux énormes transferts financiers vers le Mali ou le Sénégal. Les sommes envoyées par les immigrés dans leurs pays d’origine représentent une masse bien plus importante que celle de l’aide institutionnelle au développement.

Les deux dimensions du panafricanisme, politique et existentielle.

La diaspora peut être considérée du point de vue « politique », avec un grand P, mais elle doit l’être aussi du point de vue de la vie quotidienne, dans sa dimension existentielle.

A l’origine, il y a le vécu d’un arrachement, un exil, qui a créé un traumatisme, engendrant une poétique de la séparation : on peut retrouver là le mythe égyptien d’Isis et Osiris : Osiris au corps dispersé, qui cherche à reconstruire son unité, son identité. La dimension affective est importante, dans cette quête du lien à la Mère-Afrique. De ce point de vue « populaire », avec un petit p, il y a pour les exilés un sentiment d’appartenance à l’Afrique, porté par la transmission des mères, et qui relève du religieux. On voit comme les religions africaines du Brésil, par exemple, participent de cette matérialisation du lien social avec l’Afrique. On peut penser aussi au phénomène Bob Marley : la figure devenue planétaire du chanteur jamaïcain et la musique reggae ont représenté, et continuent de le faire, le chant de la survie de l’Afrique. Le mouvement reggae rattache les exilés aux racines africaines les plus ancestrales, celles de l’Ethiopie devenue un symbole. Il y a eu quelque chose de populaire dans la déification de l’Empereur d’Ethiopie. (Psaume 41 de la Bible anglo-saxonne, « L’Ethiopie tend ses mains vers Dieu… »), Haïlé Sélassié Ier, descendant supposé du roi Salomon et de la reine de Saba, devenant la figure du rassemblement africain dans sa dimension religieuse.

Dans toutes ces manifestations, en particulier à travers leurs expressions religieuses, il s’agit d’un panafricanisme vécu, sensible, avec une importante dimension affective, et pas seulement d’un panafricanisme théorisé.

En ce qui concerne la dimension « politique » (grand P), Lazare Ki-Zerbo revient sur le rôle des « pères » et montre comment leur panafricanisme s’est progressivement déporté : de l’Amérique et des Caraïbes vers l’Europe, puis vers la terre d’Afrique, en particulier le Ghana. Il rappelle le rôle fondamental des deux universitaires Du Bois et Padmore, le premier dont il a déjà été question, rédacteur de la première thèse américaine sur l’esclavage, et le second, militant sans relâche de l’égalité raciale. Il rappelle celui de Marcus Garvey, grande figure militante de terrain, beaucoup plus populaire, voire populiste, et recueillant de ce fait un beaucoup plus grand succès que Du Bois : rebelle à toute idée d’intégration, chantre et promoteur obstiné du retour des descendants d’esclaves noirs vers l’Afrique, Garvey a lancé et organisé le mouvement « Back to Africa », sa démarche s’apparentant beaucoup à celle des sionistes prônant le retour en Israël. Héritier de ces deux courants, et après les congrès panafricains qui se sont tenus en Europe, apparaît Kwame Nkrumah, grand leader du Ghana, qui concrétise le retour à l’Afrique. Dans son pays, le deuxième à obtenir en 1957 son indépendance, après le Soudan en 1956, Kwame Nkrumah soutient l’exode massif d’Afro-Américains dans les années 57-58. Il prône la formation des « Etats-Unis d’Afrique » et souhaite soutenir avec ses homologues africains une « politique africaine commune ».

La composante francophone de ce mouvement panafricaniste est moins connue, mais elle existe, en particulier à travers la mémoire de la Révolution haïtienne. Il faut évoquer les deux Haïtiens, Jean Price Mars, et avant lui Anténor Firmin qui ont l’un et l’autre porté en avant l’importance de la Révolution de Haïti de 1804, révolution qui avait fait de l’ancienne Saint-Domingue française, la première république noire libre.

Aujourd’hui

En dehors d’elle-même, l’Afrique apparaît encore comme une entité, mais ce n’est pas la réalité du terrain, où il y a une diversité culturelle immense. De nos jours, c’est sur le continent africain lui-même que se déploie l’extraordinaire diaspora africaine, vers les pays les plus riches que sont l’Afrique du Sud, le Nigeria, le Congo ou le Ghana.

Le DEBAT

fac-similé de la revue du monde noir © http://www.netlexfrance.info
fac-similé de la Revue du Monde Noir © http://www.netlexfrance.info

Après un complément sur la contribution francophone apporté par M. Michel Levallois, les questions du débat vont s’articuler autour de trois thématiques :

  • le rôle des femmes dans le panafricanisme ? 
  • la diaspora et la démocratie, panafricanisme des peuples, panafricanisme des Etats ? 
  • les jeunes de la diaspora de deuxième génération, quelle place pour eux aujourd’hui ?

Michel Levallois commence donc par rappeler les écrits du Guyanais Thomas Urbain, petit-fils d’esclaves, connu à la fin du XIXème siècle dans le milieu Saint-Simonien et qui a publié en 1837-38 une Lettre sur la Race Noire et la Race Blanche. Ce texte a été pris en compte par l’intelligentsia de l’époque. Thomas Urbain peut-être considéré comme le précurseur de Franz Fanon.

Dans ce débat à bâtons rompus, où la parole va et vient de l’un à l’autre, il est à la fois difficile de rendre compte de tout et de rendre exactement à chacun ses propres propos. On trouvera donc ici, pour chaque thématique un essai de synthèse, qui ne voudrait pas effacer pourtant la vivacité, les émotions, ou même certaines indignations qui ont pu s’exprimer. C’est cette partie indicible qui crée pourtant l’intensité et la richesse du débat et qui lui imprime sa dimension fondamentale : celle d’un échange de personne à personne, chacune intimement concernée par un sujet sensible.

N’y a-t- il pas une femme « panafricaine » ?

Il faut tout d’abord rendre hommage aux sœurs Nardal3. Martiniquaises et Parisiennes, entraînées par Paulette, l’aînée, universitaire à la Sorbonne et militante de la cause noire, elles ont tenu un salon littéraire à la fin des années 20, publié La Revue du Monde noir et c’est chez elles que se sont rencontrés Senghor et Césaire. Leur salon fut l’un des creusets intellectuels de la Négritude.

Il faut évoquer aussi Suzanne Césaire4, l’épouse d’Aimé, grande intellectuelle, dont les textes écrits entre 41 et 45, ont été récemment republiés sous le titre Le Grand Camouflage.

Il faut surtout redire à quel point dans le maintien de la mémoire, dans la culture du lien, ce sont les femmes qui ont eu au niveau populaire, au niveau social, le rôle essentiel de transmission. On doit penser aussi à Maryse Condé, avec sa grande fresque romanesque, Ségou, ou à d’autres personnalités charismatiques parmi lesquelles Miriam Makeba5 ou Angela Davis6.

Une intervenante exprime vivement que des mouvements de femmes existent ou ont existé comme « La Panafricaine des femmes », « La Coordination des femmes noires », ou « La Parole aux négresses », mais qu’à chaque fois qu’il y a eu des luttes de femmes, au Mali par exemple où celles-ci ont été en première ligne, ces luttes ont toujours été récupérées par les hommes. Il existe aujourd’hui une date pour célébrer les femmes africaines : le 31 Juillet, elles sont à l’honneur dans tous les pays d’Afrique.

La question de la démocratie et de la libre circulation, du panafricanisme des peuples ou des Etats.

C’est vrai qu’il y a une différence entre le panafricanisme des peuples et le panafricanisme des Etats. Au vu de la question du passage des frontières, devant des pratiques comme celles du Congo ou du Gabon, qui chassent ou refoulent leurs frères africains, on peut se demander quelle est la légitimité du panafricanisme aujourd’hui. Il existe un panafricanisme des peuples, qui s’oppose au panafricanisme des Etats. La libre circulation existe dans les textes. Mais dans les faits, il y a des forces de sécurité et des contrôles douaniers, qui voient dans la carte d’identité ou le visa sur le passeport, un moyen bien utile pour boucler les fins de mois ! Les étrangers africains deviennent pour les Etats africains qui ont à cacher leurs propres turpitudes des boucs émissaires bien pratiques.

Dans les années 50-60, tout le monde était optimiste par rapport au panafricanisme. La première dimension de ce mouvement, tout d’abord racial, avait été dépassée, et au-delà du « pan-négrisme » pourrait-on dire, l’Afrique du Nord, dans une deuxième dimension, plus « citoyenne » y avait été intégrée. Le rôle de l’Algérie, par exemple, a été très important pour l’Union Africaine. Il y avait donc une méthode politique possible pour le panafricanisme qui était celle du fédéralisme : être citoyen d’un Etat tout en étant membre de l’Union. Mais le contexte de la guerre froide l’a tuée dans l’œuf, et elle n’a pas pu se mettre en place, entre pays alignés et pays non-alignés, divisés sur leurs allégeances. Les métropoles impérialistes ont plutôt réprimé ce panafricanisme, dans la crainte d’un mouvement de bascule à leur encontre. Et aujourd’hui, on est sans doute beaucoup moins optimiste.

Maintenant sur les liens entre diaspora et démocratie, c’est sur place que les changements vont se faire ou sont déjà en train de se faire. N’oublions pas que le dernier grand homme du XXème siècle, c’est tout de même l’Africain Nelson Mandela. La question est que l’Afrique doit inventer sa propre démocratie. On lui a servi un « kit » tout fait, venu des anciennes métropoles, qui ne lui correspond pas. On a mis des urnes, des bulletins de vote, mais en amont, on n’a rien construit, et sans la construction, cela ne peut pas fonctionner. L’Afrique ne doit pas être considérée comme le récepteur de ce qui se fait ailleurs. Elle est très inventive et elle doit trouver son propre chemin.

L’Afrique est partie prenante d’une politique mondiale qu’elle alimente, elle doit s’en rendre compte. De son sein peuvent émerger d’autres méthodes, d’autres types de mécanismes, une autre pensée. Elle est peut-être le continent de l’avenir.

Aujourd’hui, il n’y a pas un courant unique, mais il y a des composantes, des plates-formes panafricaines, au niveau économique notamment, des plates-formes d’investisseurs. Et pour répondre à la question de ce que peut la diaspora d’aujourd’hui, en dehors du soutien économique, l’émancipation de l’Afrique passera par le changement de regard qui sera porté sur elle. La diaspora peut contribuer à cela, faire changer le regard sur l’Afrique et sur sa propre histoire. Les batailles qui se jouent ici, par exemple avec les luttes des sans-papiers, et celles qui se jouent là-bas, économiques, politiques, sont complémentaires. Mais les acteurs du mouvement, ce seront les peuples eux-mêmes, sur le continent, sur place.

Face à toutes ces questions, la jeune génération.

A l’occasion de la célébration des 50 ans de Présence africaine, on a pu voir représenté un très grand nombre d’associations de Jeunes de sang africain, avec des savoirs nouveaux, des idées nouvelles. Ces Jeunes ont pu découvrir la richesse de ce que fut le panafricanisme des « anciens », qu’on pourrait appeler le panafricanisme des « savants ». Comment ce panafricanisme des « savants » pourrait-il servir de levier à cette seconde génération de la diaspora récente?

C’est une génération de Jeunes souvent nés en France, qui ne connaissent peut-être pas concrètement leur « pays d’origine », sinon par les vacances, et qui pourtant quelque part se sentent « Africains ». Pour eux, quelle possibilité de retour aux racines ? Quelle participation à l’émancipation africaine ? Quel positionnement ? Des décisions qui relèveront de l’ordre individuel, entre ceux qui voudront exercer leurs talents au service de l’émancipation de leur pays d’origine, et ceux qui considéreront que leur pays, c’est ici…

Le débat et les échanges pourraient encore se prolonger, mais la séance est levée !

Chantal Wallon

Notes

1 W.E.B. Du Bois, mulâtre américain, né en 1868 dans le Massachusetts, cinq ans après l’émancipation des esclaves, il a consacré sa vie à militer pour l’égalité raciale et pour l’Union de l’Afrique et de sa diaspora. Fondateur du panafricanisme, il organise à Paris le premier congrès panafricain en 1919 (avec l’aide de Clémenceau et de Blaise Diagne, député sénégalais à l’Assemblée nationale), puis le 2ème à Londres en 1921, le 3ème à Londres et Lisbonne en 1923, le 4ème à New York en 1927. Le 5ème congrès, organisé par ses successeurs, aura lieu en 1945 à Manchester.

2 Alioune Diop, fondateur en 1947 de la Revue Présence africaine, et en 1949 des éditions du même nom, a organisé le 1er Congrès des écrivains et artistes noirs, en 1956, à Paris. (Le second aura lieu à Rome en 1959, Edouard Glissant avait participé à ces deux congrès.) 
En 1957, il a créé la SAC, Société africaine de culture. Il est mort en Mai 80, à Paris. Un livre vient de lui être consacré : Alioune Diop, le Socrate noir, du père Philippe Verdin, aux Editions Lethielleux.

3 Paulette Nardal, 1896-1985, a cherché à mettre en relation les diasporas noires et a posé les prémices de la théorie de la Négritude. Elle avait fondé avec l’écrivain haïtien Léo Sajous, La Revue du Monde Noir, qui a cessé de paraître après 6 numéros, faute d’argent. D’autres écrivains vont reprendre le flambeau, et comme elle l’écrivit : « Césaire et Senghor ont repris les idées que nous avions brandies et les ont exprimées avec beaucoup plus d’étincelles, nous n’étions que des femmes ! Nous avons balisé les pistes pour les hommes ! » Cette femme de lettres, militante politique, restera celle qui répétait inlassablement à ses amis et ses élèves sa fierté d’être noire : « Black is beautiful ». (Site Wikipédia)

4 Suzanne Césaire (1915-1966) a animé, avec son époux Aimé Césaire, la revue littéraire martiniquaise Tropiques, entre 1941 et 1945, époque de la "dissidence" contre "l'occupation" pétainiste des Antilles et de grande maturation politique et culturelle. Elle publia sept articles d'analyses constituant son œuvre majeure, édités en 2009 sous le titre Le grand camouflage. Ils témoignent du rôle essentiel qu'elle a tenu auprès des écrivains de sa génération, de sa pensée et de son écriture flamboyantes, de l'actualité de son combat pour la reconnaissance des identités caribéennes. Suzanne Césaire, avec son exigence passionnée d'engagement et de création, est aussi l'initiatrice d'une importante lignée d'écriture féminine aux Antilles (Site Africultures).

5 Miriam Makeba, née en 1932, à Johannesburg (Afrique du Sud) a toujours rêvé d'une grande Afrique unie. Pour son pays, elle exhortait ses frères noirs au pardon. « Il faut nous laisser grandir. Les Noirs et les Blancs doivent apprendre à se connaître, à vivre ensemble ». Chanteuse sud-africaine, militante anti-apartheid , elle a été naturalisée guinéenne dans les années 1960, puis algérienne en 1972, puis nommée citoyenne d'honneur française en 1990. Elle était parfois surnommée Mama Afrika. Son nom complet était Zenzile Makeba Qgwashu Nguvama. Elle est décédée le 9 novembre 2008, en Italie (d’après Wikipédia). Voir aussi La Lettre de la CADE n° 115, novembre 2008, p. 8.

6 Angela Davis, née en 1944 à Birmingham (Alabama), militante américaine des droits civiques et des Droits de l’Homme, professeur de philosophie, communiste et proche du Black Panther Party, fut poursuivie par la justice à la suite de la tentative d’évasion de trois prisonniers, surnommés les Frères de Soledad, qui s’était soldée par la mort d’un juge californien en août 1970. Emprisonnée seize mois à New York, puis en Californie, son affaire connût un retentissement international. En France, derrière J.-P. Sartre et d’autres, des milliers de manifestants la soutinrent. Dès sa sortie de prison en 1972, elle se mit à publier. Ses essais autant que ses discours véhéments en font l'une des intellectuelles radicales les plus connues de l'époque : la paix au Vietnam, l'antiracisme, le féminisme constituent son credo. De nos jours, Angela Davis est professeur d'histoire de la conscience à l'Université de Californie (campus de Santa Cruz). Elle a fait campagne contre la guerre en Irak. Elle a reçu le Prix Thomas Merton en 2006. Elle a rejoint le « Comité international de soutien aux victimes vietnamiennes de l'agent orange » Elle lutte contre l'industrie carcérale et la peine de mort aux États-Unis et dans le monde (d’après Wikipédia).