Afrique-Inde : quels partenariats d'investissement, quels business models innovants ?

Cycle III : «Valoriser et transformer les potentiels de l'Afrique en richesses réelles" »

Rencontre-débat du 23 janvier 2013

Présentation

De gauche à droite : Barthélemy Faye, Victor Agbegnenou, Vimal Khosla, William Nkoutchou, Roland Portella, Jean-Joseph Boillot, Stanislas Dembinski et Alain Davezac.
De gauche à droite : Barthélemy Faye, Victor Agbegnenou, Vimal Khosla, William Nkoutchou, Roland Portella, Jean-Joseph Boillot, Stanislas Dembinski et Alain Davezac.

La Coordination pour l’Afrique de Demain (CADE) et Euro-India Economic and Business Group (EIEBG), en partenariat avec Jeune Afrique, ont organisé cette rencontre à l’occasion de la publication du livre « Chindiafrique », aux éditions Odile Jacob.

Animateur : Roland Portella, consultant en développement d'entreprise et vice-président de la CADE.

Intervenants :

Auteurs du livre Chindiafrique

  • Jean-Joseph Boillot, agrégé en sciences sociales et docteur en économie, est conseiller auprès du Club du Centre d'Études Prospectives et d'Informations Internationales (CEPII) et cofondateur d’Euro-India Group (EIEBG).
  • Stanislas Dembinski, journaliste économique, a suivi les marchés émergents pour Reuters et a été rédacteur en chef de l’émission télévisée Éco et Quoi sur Paris Première.

Experts africains

  • Victor Agbegnenou, vétérinaire de formation, a à son actif au moins 5 brevets mondiaux. Il développe le Polyvalent Wireless Communication System (PCWS) – un système de communication générale – sous la bannière de Ka-Technologies, dont il est directeur général.
  • Barthélemy Faye, avocat d’affaires international, ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure et agrégé de philosophie, s’est ensuite spécialisé en droit et a rejoint Cleary Gottlieb. Il s’intéresse particulièrement aux investissements internationaux, au financement de projets et au conseil en matière de dettes souveraines.
  • William Nkoutchou, polytechnicien et diplômé de l’Ecole des Mines, est le directeur d'Emerging Capital Partners, qui gère des fonds de plus de 1,8 milliard de dollars.

Experts des questions indiennes

  • Alain Davezac est vice-président d’ESSAR Group, un conglomérat indien actif dans la téléphonie, les mines et le pétrole, de l'Ouganda au Mozambique.
  • Vimal Khosla, directeur général de Khosla Trading, a une longue expérience professionnelle avec l’Afrique.
  • P. K. Singh est vice-président du groupe français TECHNIP et ancien président de l’Indian Professional Association.

Jean Loïc Baudet, Président de la CADE, ouvre la séance et rappelle que l’Afrique est un continent d’avenir, à la fois parce qu’elle est un continent jeune, un continent qui détient des richesses importantes et un continent dont la classe moyenne se développe avec la croissance. L’Afrique est donc appelée à jouer un grand rôle dans les décennies à venir, même si elle participe encore trop peu au commerce international, avec des échanges extérieurs faibles - de l’ordre de 3 % - avec le reste du monde. Il a beaucoup été question de la Chine dans le cadre des rencontres-débats de la CADE, mais l’Afrique s’ouvre à d’autres pays émergents, dont l’Inde. On va découvrir ce soir quelle importance ce dernier pays prend et pourra prendre dans le contexte du développement africain.

Roland Portella ajoute que l’Afrique est à un tournant majeur de son histoire et que les entrepreneurs africains sont à la recherche de partenaires pour dynamiser leurs business et avoir des échanges économiques « gagnantgagnant ». Il indique qu’il convient de bien poser la problématique du débat : l’Afrique a un besoin de développer son capital humain et de faire travailler localement ses entrepreneurs. La question posée à Jean-Joseph Boillot est de savoir pourquoi il a écrit son livre Chindiafrique et quels en sont les axes principaux.

Jean-Joseph Boillot

Jean-Joseph Boillot cite deux proverbes qui donnent la perspective du travail qu’il conduit depuis 7 ans. Le premier proverbe est de Ghandi : « Vis comme si tu devais mourir aujourd’hui, mais apprends comme si tu devais vivre toujours ». Nous devons vivre au jour le jour, mais nous devons avoir en permanence une quête de compréhension, de recherche. Le deuxième proverbe, africain, est représentatif de la quête de renaissance que l’on trouve en Inde comme en Chine : « Quand les lions auront leur historien, les récits de chasse ne tourneront plus à la gloire des chasseurs».Les Européens ont vécu dans un bain qui occultait complètement ce qui se passait en Inde, en Chine et plus encore ce qui se passait en Afrique.

Chindiafrique décrit le jeu de la « valse à 3 temps » entre l’Inde, la Chine et l’Afrique. Les années 1980- 1990 ont été celles du réveil de la Chine, les années 1990-2000 celles du réveil de l’Inde, et la question actuelle est ce que J.-M. Severino appelle « le temps de l’Afrique ». Nous sommes obsédés par l’idéologie et nous pensons que la Chine a décollé parce que Deng Xiaoping est arrivé au pouvoir et qu’il a procédé à une mutation idéologique.

La thèse fondamentale du livre, c’est qu’il y un feed-back, une rétroaction entre les temps démographiques et les temps institutionnels et politiques. La Chine s’est ouverte sous l’effet de la bombe démographique des années 1960-1970, qui était telle qu’elle obligeait à fournir des millions d’emplois aux jeunes, sinon le régime communiste disparaissait. Le temps de la Chine n’est plus celui du décollage, elle est en train de vieillir, son temps est maintenant celui de la maturité.

Pourquoi la Chine s’est-elle intéressée à l’Afrique ? Les gens pensent que c’est pour les matières premières, mais ce n’est que la moitié de la question. Il y a aussi le marché africain qui intéresse les Chinois, qui continuent à fabriquer des produits de moyenne et bas de gamme et sont aussi très forts en matière d’infrastructures. Ils voient bien qu’il y a un continent qui a décollé, comme on l’observe dans la demande d’habillement – le textile et le cuir – ou dans la téléphonie mobile. Les traders nigérians vont eux-mêmes rechercher ces produits made in China pour les revendre sur le continent africain.

Le temps du réveil de l’Inde va durer de 30 à 40 ans. Elle va, comme la Chine, se procurer en Afrique les matières premières qui lui manquent, mais elle va aussi y chercher un marché, car son marché intérieur n’est pas gigantesque, quand 60 à 70 % des Indiens se réveillent le matin avec « juste de quoi vivre ».

Les produits et les services made in India ont ceci de particulier qu’ils s’accordent bien avec le temps de l’Afrique, qui est un temps ou la transition démographique sera plus ample et plus éloignée. En 2030, les courbes de population de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique vont se croiser, sauf que la Chine sera en réduction, l’Inde continuera à augmenter, mais plus lentement, tandis que l’Afrique sera sur une trajectoire de 2 milliards d’habitants.

Par ailleurs, le temps de l’Afrique est décalé d’au moins 20 à 25 ans en termes d’institutions économiques et de développement. Le consommateur potentiel y fait partie de ce qu’on appelle le « bas de la pyramide », à faible pouvoir d’achat, qu’il faut séduire avec des produits frugaux et innovants.

Ce qui manque en Afrique, ce n’est ni l’épargne, ni le capital humain, ce sont des institutions favorables au développement. L’Inde peut apporter trois choses essentielles, à savoir :

  • la structure familiale du capital, qui pose aussi le problème de la responsabilité sociale et environnementale,
  • une réflexion sur les innovations capables d’intégrer au jeu économique des personnes qui n’ont pas de revenus monétaires,
  • les services, où l’Inde a créé des millions d’emplois dans les services traditionnels (gens de maison, …) et dans les services modernes : les hautes technologies, les banques et tout ce qui est en rapport avec la culture.

L’Inde est remarquable dans sa volonté d’être autonome dans le domaine des biotechnologies. Son désir d’autosuffisance et de contrôle de son modèle économique peut servir d’exemple à suivre par l’Afrique pour assurer son développement.

Alain Davezac

Alain Davezac indique qu’il est paradoxal qu’un Français parle du point de vue indien. Il a passé une bonne partie de sa carrière à faire du « business – développement » international pour une grande entreprise française, mais l’Afrique était absente du paysage.

Il a découvert l’Afrique quand sa fille a décidé d’apprendre le swahili pour passer un concours. Travaillant dans une société indienne, on lui a dit : « Nous, les Indiens, nous savons ce qu’est le swahili et beaucoup d’entre nous parlent le swahili ».

Il travaille maintenant pour un conglomérat indien, actif dans la téléphonie, les mines et le pétrole, avec un chiffre d'affaires de près de 15 milliards d'euros et un taux de croissance phénoménal. Le groupe investit dans les mines, aussi bien au Mozambique qu’en Ouganda et au Zimbabwe, et il co-investit dans le pétrole et dans le téléphone mobile en Afrique de l’Est.

Les gens de la famille qui dirige ce groupe disent qu’il est clair que leur avenir est en Afrique, où l’Inde va chercher les matières premières qu’elle n’a pas et rechercher des marchés additionnels à son marché intérieur. Il est devenu évident qu’une connexion s’est établie entre le développement indien et le développement d’une partie de l’Afrique : non francophones, les Indiens ne sont pas présents en Afrique de l’Ouest, où ils n’ont pas le sentiment d’être "chez eux".

R. Portella interpelle ensuite B. Faye pour lui demander quelles sont les relations d’affaires entre l’Inde et l’Afrique : comment se font les partenariats et dans quels domaines ?

Barthélemy Faye

Barthélemy Faye pense que l’arrivée des Chinois et des Indiens dans des actions de coopération économique impliquant l’Afrique a fait prendre conscience aux Africains qu’ils ont des options, une multiplicité d’options et ceci dans tous les domaines. Jusqu’ici, les opérateurs africains ne regardaient que dans une seule direction, celle de l’Europe et de l’Amérique, détentrices du savoir-faire et de l’expertise.

Aujourd’hui, quel que soit le domaine d’activité, tout a changé. B. Faye cite l’exemple du premier dossier sur lequel il a travaillé - le domaine des mines - où une entreprise européenne a perdu un gisement considéré comme stratégique en faveur d’une entreprise indienne.

Cette arrivée de nouveaux partenaires donne l’occasion aux Africains de voir en eux des modèles qui leur sont plus accessibles et qui démontrent aussi qu’on peut se développer en agissant dans le concret où le « business reste le business ». Le fait d’avoir des choix incite les Africains à avoir leur propre stratégie, à internaliser la question de savoir quelle stratégie ils recherchent et comment la mettre en oeuvre.

Vimal Khosla

Vimal Khosla est venu en France avec son diplôme d’ingénieur en poche. Bénéficiaire d’une bourse, il a appris la langue et passé le diplôme de docteur-ingénieur à l’université de Paris. D’abord employé chez Pont-à-Mousson pour la fabrication de tuyaux, il s’est ensuite formé chez IBM avant d’entrer chez Pechiney dans le service informatique.

Il a participé à la création de progiciels d’administration : gestion du personnel, gestion comptable et autres. Ces progiciels ont été tellement appréciés qu’ils ont été commercialisés en France, puis en Europe et enfin en Afrique. L’expérience africaine de V. Khosla porte sur la vente de progiciels dans les pays francophones, comme le Sénégal, le Cameroun, le Maroc, la Côte d’Ivoire ou le Gabon. Il connait bien ces pays, car il n’a pas seulement travaillé dans les capitales mais aussi à l’intérieur des pays, à Moanda ou à Franceville au Gabon, là ou il ya des mines d’uranium pour les informatiser. Il a pu nouer des contacts avec des administrations, des banques et des compagnies aériennes et il a constaté que, contrairement aux idées reçues, il y avait en Afrique des gens très compétents, avides d'apprendre et d’appliquer nos produits dans leurs entreprises. Ce sont eux-mêmes qui appliquaient les logiciels qu’ils achetaient ; ils recevaient une formation, mais c’était à eux de les utiliser.

D’autres contacts ont été pris avec des sociétés qui recherchaient un partenariat avec Pechiney et leur personnel a été formé non seulement aux progiciels, mais aussi dans le domaine d’utilisation des compétences et des connaissances dans la vie professionnelle. Ils ont bien appris et intégré ce qui leur avait été enseigné. Dans les années 90, quand les téléphones mobiles sont arrivés, SFR a créé au Sénégal une nouvelle société en partenariat avec l'opérateur indien Bharty. Par la suite Bharty a créé des tablettes vendues sur le marché africain.

Les Indiens sont partout en Afrique et cela dure depuis des décennies, même si certains pays, comme le Kenya, ont fait partir les Indiens après l’Indépendance, qu’ils ont fait revenir par la suite. Quand un Indien va en Afrique, il s’y sent très à l’aise, un peu comme chez lui. La mentalité et la façon de penser et de discuter sont les mêmes.

Victor Agbegnenou

Victor Agbegnenou observe que, quand on parle de partenariat, cela implique deux parties. Il faut savoir où mettre le curseur, ce qui n’est pas le cas en Afrique, qui a besoin de se responsabiliser. Les Africains « trainent les pieds » et ne croient pas à l’efficacité d’une invention africaine. Pourtant, ce n’est ni l’argent qui manque, ni les ressources naturelles, ni le capital humain.

Ce Togolais de la diaspora a inventé un système de communication polyvalent sans fil, le « Polyvalent Wireless Communication System » (PWCS), accessible partout, à bas prix et parfois gratuit en appel local. Malheureusement, les autorités africaines restent réticentes à ouvrir leurs marchés et à accorder les autorisations. C’est le cas du Togo, qui dit non au développement d’une innovation inventée par un Togolais.

V. Agbegnenou a développé une première infrastructure pilote à Ouagadougou et inventé le cartable scolaire numérique. Toutes les écoles pourront être entièrement numérisées et les enfants africains libérés de la charge de 10 à 12 kilos de livres.

William Nkoutchou

William Nkoutchou est convaincu qu’il existe de grandes opportunités de développement en Afrique, mais la première victoire sera de convaincre d’investir en Afrique l’épargne accumulée, de réussir à mobiliser plus de ressources financières : « capter l’argent venant de l’extérieur ou de l’intérieur » pour le mettre au service des opérateurs. Si les pays refusent de financer c’est peut-être aussi parce qu’il n’y a pas assez d’opérateurs africains capables de mener à bien les projets.

La société Capital Partners a réussi, pour sa part, à mobiliser plus de 1,8 milliards de dollars US pour l’investissement dans tout le continent africain. Elle a réalisé plus de 70 investissements dans de nombreux secteurs, notamment dans la consommation, les télécommunications, les services financiers, les ressources naturelles, l'agriculture et les services publics.

S’agissant des diverses approches de l’Afrique par les Chinois ou les Indiens, on est en présence de deux stratégies très différentes : l’une, la chinoise, est très dirigiste et l’autre, l’indienne, est plutôt orchestrée par des entrepreneurs privés.

La collaboration de Capital Partners avec les Indiens a été plutôt tendue, en rapport avec le fait que la structure du capital est familiale. Il y a un manque de transparence, un capital très fermé et une réticence à intégrer un actionnariat minoritaire extra-familial. Cette stratégie indienne n’est donc pas forcément opportune dans un contexte où, désormais, les Africains peuvent choisir. C’est ainsi qu’un grand opérateur indien des télécommunications, sollicité par les autorités d’un Etat d’Afrique centrale, a finalement perdu ce marché pour avoir refusé la présence de partenaires minoritaires. L’Inde devra réfléchir au modèle qu’elle veut proposer à l’Afrique.

Quant aux Chinois - qu’on les aime ou qu’on ne les aime pas - il faut reconnaitre l’efficacité de leur intervention, notamment dans les infrastructures, secteur difficile à financer, mais indispensable au développement.

P. K. Singh

P. K. Singh rappelle que l’acronyme anglais Chindia évoquait l’influence du binôme Inde et Chine. Il a été dépassé et remplacé par celui dénommé BRIC, qui qualifie l’ensemble émergent du Brésil, de la Russie, de la Chine et de l’Inde. Il devient opportun, comme le font les auteurs de Chindiafrique, de s’intéresser au nouvel ensemble de ces trois régions – la Chine, l’Inde et l’Afrique – qui concentrent à ce jour la moitié de la population du monde. Quant à l’image qu’il avait luimême de l’Afrique, il rappelle à quel point elle était simpliste, avec le concept nébuleux de vastes régions couvertes de forêts tropicales et de tant d’autres choses ! Cette image a prévalu jusqu’à son premier voyage en Angola en 1982, où il a pu admirer les belles rues et les magasins de Luanda, la capitale. Plus tard, les boutiques se sont vidées, les vitrines étaient cassées et les routes en mauvais état. Mais dans le même temps, ce qui frappait, c’était l’existence d’un sentiment d’espoir et le nombre de gens bien éduqués professionnellement. Contrairement à ce qui se passe dans nombre de pays ex-colonisés, il n’y avait ni sentiment de colère, ni de revanche, ni de victimisation. Au contraire, ce qui dominait, c’était un sentiment d’espoir et l’envie d’agir. L’Afrique demeure très diverse, mais sa grande chance, c’est cette nouvelle génération qui compte de très nombreux jeunes gens. ◘

Le Débat

Le débat a porté essentiellement sur les stratégies de développement, les comportements des opérateurs économiques africains et les opportunités offertes par le cadre multipolaire des relations actuelles et l’arrivée de partenaires innovants, comme la Chine et l’Inde.

Thierry Téné, co-fondateur de l'Institut Afrique RSE (responsabilité sociale et environnementale), attire l’attention sur les enjeux de la croissance verte et sur la responsabilité sociétale des entreprises. Présentée comme la nouvelle frontière de l’économie, l’Afrique est aussi le lieu de l’innovation sociétale et les Occidentaux misent sur la RSE pour contrer la percée asiatique et particulièrement chinoise.

Il faut aussi considérer le poids des tensions sociales, la pression d’une classe moyenne africaine plus nombreuse et plus sensible aux problématiques sociales et environnementales, comme à la bonne gouvernance et au partage de la valeur ajoutée.

Le « business » familial indien, bien implanté en Afrique, est en phase avec la demande des populations, mais ces entreprises - qu’elles soient en Ouganda, à l’île Maurice ou ailleurs - sont en réalité des entreprises africaines. Elles ont cette forte valeur ajoutée sociale si appréciée par les populations.

Aurélie Ganga, directrice d’une chaine de télévision congolaise, qui a vécu et étudié en France, informe que le retour des femmes noires au pays s’avère parfois violent. Elle insiste sur la priorité à donner à la création d’emplois en faveur d’une jeunesse qui aspire à plus de démocratie et plus d’activité. Quant aux entreprises, elles se doivent d’investir dans l’éducation. Enfin, il est temps que les Africains expatriés, à l’exemple des diasporas indiennes et chinoises, rentrent au pays pour le faire bénéficier de leurs compétences.

Plusieurs personnes déclarent qu’il faut cesser de faire croire que l’argent manque en Afrique, car les moyens de financer les entreprises sont dans la main des dirigeants, à supposer qu’ils veuillent bien investir dans leur propre pays !

W. Nkoutchou convient que l’argent existe bien, mais qu’il faut savoir le capter et le recycler et donc disposer de marchés de capitaux et de structures bancaires adaptées. Cependant, il faut du temps pour mettre en place des institutions financières capable de mobiliser efficacement les ressources disponibles.

Pour sa part, V. Agbegnenou indique qu’il faut résoudre le problème du cadre de la production en Afrique. Les pays africains doivent créer les conditions de protection d’un lanceur de produits et ne pas le mettre en concurrence directe avec des opérateurs qui ont amorti leur production. C’est donc bien de politique et de stratégie qu’il est question.

Babacar Diop, membre de l’association Cap Afrikasia, se souvient que ses parents appréciaient les films indiens produits par Bollywood, l'industrie cinématographique basée à Bombay. Il s’interroge sur l’influence sociale des productions culturelles.

S. Dembinski répond que le succès des films hindous en Afrique contribue à donner une image très positive de l’Inde. Il incite à développer l’investissement culturel, à l’exemple de la Chine qui a installé ses instituts Confucius dans toute l’Afrique.

Un participant se demande si la Chine et l’Inde sont des partenaires ou des concurrents dans leurs relations avec l’Afrique. Il déplore qu’il soit difficile pour un entrepreneur africain d’obtenir un visa pour aller en Chine, notamment pour les salons. Il aimerait savoir s’il est plus facile d’obtenir un visa ou un passeport indien.

V. Khosla répond que l’Inde est ouverte et qu’il suffit de proposer des projets viables. Si cette condition est réunie, il est aisé de trouver des partenaires et rien ne s’oppose à l’obtention de visas, ni même au rapatriement du capital et des profits. Quelqu’un évoque plusieurs contraintes fortes qui, selon lui, empêchent l’Afrique de se développer.

  • Comment parler de développer une Afrique qui n’a pas de politique industrielle ?
  • La relation entre la croissance économique et la démographie reste à prouver, le contre-exemple étant le Nigeria où le développement n’est pas présent.
  • Les difficultés africaines tiennentelles à l’absence de stratégies ou plutôt à des difficultés à gouverner ?
  • Comment se développer si l’on n’a pas la souveraineté monétaire, ce qui pose la question clé de la monnaie commune africaine.
  •  Enfin, quand les conférenciers mettent l’Inde et la Chine - qui sont des Etats - sur le même plan que l’Afrique - qui est un continent - il y a le risque qu’on ne parle pas de la même chose !

J.-J. Boillot répond qu’il est vrai qu’il n’y a guère d’industries en Afrique, mais le modèle des années 60 dit d’«import substitution » a conduit à l’échec. La main-d’oeuvre industrielle ne va pas cesser de diminuer, alors que les niveaux de productivité sont tels qu’une seule usine peut fabriquer des millions et des millions de produits. Il ne faut pas se tromper d’objectif et le temps des services est aussi une réalité. La seule chose à comprendre c’est que les solutions naîtront de la pression démographique. « C’est la jeunesse qui va pousser à la recherche des solutions, mais lesquelles seront-elles, on ne le sait pas ».

Quant à l’objection sur la validité de la comparaison entre deux pays - la Chine et l’Inde - et le continent qu’est l’Afrique, elle ne tient pas compte du fait que, par exemple, l’Inde ne compte pas moins de 29 Etats, avec des niveaux de développement très différents et qu’on y parle plusieurs langues. Il en va de même pour la Chine. Un étudiant camerounais demande s’il existe en Afrique un marché des fusions-acquisitions qui permette à ses ressortissants de s’engager dans le droit des affaires : y a-t-il monopole ou au contraire des opportunités d’emploi pour un juriste africain ?

Me Faye l’informe qu’il existe beaucoup d’opportunités pour des avocats d’affaires, car, si les cabinets font appel à des conseillers internationaux, ils ont besoin de l’appui de conseillers africains capables de guider les investisseurs sur les problématiques locales.

Une personne pose la question du modèle de développement qu’il conviendrait d’adopter. « Quel est le type de développement que veut l’Afrique ? S’agit-il d’ « aller dans le mur » comme actuellement ou, au contraire, de tendre à la recherche du bonheur, qui ne se réduit pas à des indications de chiffres de croissance.»

» J.-J. Boillot répond qu’en effet, la question essentielle est bien celle du choix du modèle de développement. « Il n’y a pas une route droite au développement, le développement ce sont des séquences », comme nous l’a appris Albert Hirschman et « l’on ne sait pas dans quel sens on tire les bords ». Il y a pourtant une problématique commune dans cette « valse à 3 temps » entre l’Afrique, l’Inde et la Chine, même si les comportements diffèrent. Le changement en Chine s’est effectué « par le haut », mais il a été conduit par des cadres âgés de trente à trente-cinq ans. Le tournant indien a été initié par Rajiv Ghandi qui a appelé les investisseurs japonais, dont Suzuki, à investir en Inde. Dans des contextes bien différents, celui d’une Chine dominée par les entreprises publiques et celui de l’Inde, où les entreprises familiales sont indépendantes du pouvoir politique, « ne cherchons pas à plaquer, mais à comprendre ». L’Afrique saura trouver sa voie, mais on ne sait pas ce qu’elle sera.

Le modèle occidental n’est plus tenable et les Occidentaux devront réduire leur empreinte matérielle sur la planète pour plus d’égalité dans le partage des ressources. L’Inde et la Chine sont en train d'inventer un business model, « l'innovation frugale », qui consiste, à partir des besoins des plus pauvres, à inventer de nouvelles solutions « par le bas ». Ghandi était l’homme de la frugalité et l’Inde a montré qu’il existait de nouvelles façons d’innover, qu’il s’agisse de la micro-finance, de l’agriculture biologique ou de la téléphonie mobile. C’est un état d’esprit particulier - le jugaad - qui a permis aux Indiens d’inventer des solutions frugales et économes, car faibles en coûts et en ressources naturelles. Pourquoi faudrait- il continuer à agir comme les pays développés, alors que le monde a changé et que l’éventail des choix s’est élargi ?

New-Delhi peut s'appuyer sur un réseau d'organisations non gouvernementales et de conglomérats familiaux, autant d'outils du soft power indien, moins étatique et plus décentralisé que celui de Pékin. Les ONG indiennes diffusent leur savoir-faire en matière d'éducation des femmes, de micro-finance, d'énergies renouvelables ou d'inclusion des plus pauvres dans les circuits économiques.■

Jean Roch