Quelle place pour les migrants dans notre société ?

Conférence annuelle

Conférence du 9 janvier 2013

Présentation des intervenants et introduction

Jean-Loïc Baudet, président de la CADE, remercie tout d’abord la Maison des Associations du 15e arrondissement de Paris d’avoir bien voulu accueillir cette rencontre exceptionnelle qui ouvre l’année 2013 et présente ses meilleurs voeux à l’assistance. La migration a toujours caractérisé l’humanité et c’est un droit reconnu par la déclaration universelle des Droits de l’Homme. Elle ne correspond que 3 % de la population mondiale mais a toujours joué un rôle important dans le développement des pays d’accueil ainsi que dans les relations internationales puisqu’elles constituent un trait d’union entre les nations que l’on tient à conserver. La CADE attache de l’importance au problème de l’intégration des migrants et dans cet esprit souhaite développer un partenariat avec les associations de migrants comme elle le fait dans l’organisation de l’itinérance de l’exposition qu’elle a conçue sur « Les Afriques qui se font ». Cette exposition présente la vision que l’on a d’une Afrique tournée vers son avenir en 27 panneaux accompagnés d’un livret et le souci de la CADE est de la faire circuler auprès des publics intéressés tant en région parisienne qu’en province. Il lance un appel au public pour aider la CADE à sa diffusion en précisant que les informations utiles sont disponibles sur le site de la CADE.

Il passe la parole à Sylvie Koffi, journaliste à Radio France Internationale, chargée des questions d’immigration, qui a bien voulu accepter d’animer ce débat. Elle présente les intervenants qui ont accepté de débattre du sujet. Maître Dominique Kounkou est docteur en droit international public, avocat au barreau de Paris, président de l’association « Initiatives africaines ». Il a publié « L’émergence d’initiatives africaines » en 2009 et « L’histoire cachée du peuple africain » en 2012 aux éditions l’Harmattan. Emmanuel Terray est anthropologue, directeur d’études à l’EHESS. Il s’est engagé aux côtés des sans-papiers, en particulier de ceux de l’Eglise Saint Bernard en 1996. Il a publié notamment « Migrations, fantasmes et réalités », La Découverte, 2008.

En introduction, Sylvie Koffi précise qu’il ne sera parlé que des migrants de l’Afrique subsaharienne. Les migrants d’Afrique du Nord occupent en effet une place à part dans la société française. Beaucoup sont arrivés en France lorsque ce pays a fait appel à cette main d’oeuvre étrangère après la seconde guerre mondiale. Pour les migrants venus de l’Afrique subsaharienne, il y a une représentation particulière dans la conscience collective et un certain nombre de clichés sont véhiculés. Qui sont ces migrants, pourquoi émigrent-ils, quelle place occupent-ils dans notre société, comment s’intègrent-ils ? Telles sont les questions posées.

"La France compte 65 millions d'habitants dont 3,5 millions d'étrangers, toutes nationalités confondues. Les migrants d'Afrique subsaharienne sont environ 1 million..."

S. Koffi avance quelques chiffres. La France compte 65 millions d’habitants dont 3,5 millions d’étrangers, toutes nationalités confondues. Les migrants d’Afrique subsaharienne sont environ 1 million (compte non tenu de ceux qui ont acquis la nationalité française) mais beaucoup sont en situation irrégulière, ce qui rend leur décompte délicat. Ce chiffre modeste ne correspond pas à ce que certains appellent une invasion migratoire. Qui sont ces migrants ? demande-t-elle à Dominique Kounkou.

Une grande diversité de migrants

Pour Dominique Kounkou, il n’y a de sociétés que des sociétés de migration. Il rappelle les différentes vagues migratoires. Les migrations subsahariennes peu nombreuses dans les années 60 ont été, jusque dans les années 70, essentiellement des migrations de travail suscitées par les entreprises françaises. A partir de 1974, l’appel à la main d’oeuvre étrangère cesse et l’immigration se diversifie à la fois géographiquement et socialement. Des familles s’installent, avec le regroupement familial et des diplômés se joignent aux ruraux. Les migrants qui se sont sédentarisés et qui se sont ménagés un espace de vie portent un certain regard sur les nouveaux arrivés. Les migrants provenant d’Afrique de l’Ouest ont des cheminements qui sont très voisins de ceux des migrants maghrébins. Ils vivent souvent dans des foyers et travaillent dans les mêmes conditions qu’eux. Les migrants d’Afrique Centrale viennent généralement pour faire des études mais ils ne sont pas repartis à cause de l’instabilité politique de leur pays d’origine. Leur souhait était pourtant de rejoindre leur pays pour participer à sa construction grâce à leur diplôme. De plus, à leur retour en Afrique, on ne leur offre pas la possibilité de s’épanouir.

Cette migration africaine est une migration pauvre. Ces migrants qui restent attirés par leur pays d’origine ne se sont pas installés, et n’ont donc pas construit une présence sociale, économique, financière. C’est donc une population précaire. On remarque cependant un sentiment nouveau chez les jeunes générations. Les enfants de migrants se sentent pleinement nés en France, ils suivent souvent un cursus scolaire assez solide et n’ont pas de complexe à vivre et à s’affirmer. On assiste progressivement à un autre comportement, à une autre réalité. ◘

Une migration de la désespérance

Sylvie Koffi demande à Emmanuel Terray s’il est d’accord sur cette analyse des différentes vagues migratoires : les migrations de travail jusque dans les années 70, la diversification ensuite de ces migrations avec l’arrivée des étudiants et les descendants de ces migrants sédentarisés

Une migration de la désespérance

Emmanuel Terray est d’accord mais apporte cependant une nuance. La pauvreté n’est pas le seul moteur de la migration et évoquer la différence de niveau de vie entre pays riches et pays pauvres n’est pas suffisant. Il donne l’exemple de la Côte d’Ivoire des années 60 qui n’était alors pas un pays riche, mais il y avait des perspectives importantes de développement, en particulier pour les paysans. Ces derniers ne partaient pas car, bien que pauvres, ils avaient la possibilité d’améliorer leur situation. On part quand on se trouve dans une situation bloquée, sans perspectives, assez largement due à l’existence de régimes politiques à la fois autoritaires, incompétents et corrompus. La solution raisonnable est alors de partir. Il se réfère aux travaux d’Albert Reichmann, un sociologue américain, qui explique que quand un individu se trouve placé devant une situation insupportable, il a le choix entre deux solutions : la protestation ou la fuite. La protestation n’est possible qu’à deux conditions. Il faut d’abord l’énoncer et ensuite la faire partager à d’autres de telle sorte qu’elle devienne efficace. La protestation n’est une solution viable que s’il y a la liberté d’expression et la liberté d’association. Malheureusement, dans bien des cas, ces deux libertés n’existent pas. Alors la protestation est vaine et la fuite est la conséquence logique.

Outre le maintien de ces régimes souvent soutenus de l’extérieur pour des raisons géopolitiques, les accords de partenariat cosignés avec l’Union Européenne, imposant le libre-échange aux Etats africains, font que les agricultures européennes subventionnées concurrencent les agricultures africaines et contribuent à alimenter une migration que par ailleurs l’Europe souhaite endiguer. Parmi les facteurs qui favorisent les migrations, il y a aussi l’attirance des pays occidentaux ; mais le facteur déterminant est moins la pauvreté que la désespérance. De manière provocatrice, E. Terray dit qu’il n’y a pas de migration économique, il n’y a que des migrations politiques, celles de la désespérance, qui sont dues à des situations politiques précises.

L’immigration : le résultat d’un compromis

Par ailleurs, la situation des migrations en France est en réalité le résultat d’un compromis tacite entre des forces différentes. Quels sont les termes de ce compromis ? Il y a d’une part la pression exercée par de jeunes Africains qui sont face à la situation qui vient d’être décrite et qui sont prêts à subir une entreprise périlleuse et des années de galère, mais qui pensent avoir l’occasion de trouver du travail dans des conditions difficiles, et finalement améliorer leur sort. Le deuxième élément du compromis est l’attitude des pouvoirs publics et des forces sociales françaises face à cette pression. E. Terray fait ici une remarque préalable. Il n’est pas sûr que la migration africaine aujourd’hui présente des caractères spécifiques importants par rapport aux autres migrations. Il n’est pas sûr non plus que l’attitude française en la matière soit spécifique. En réalité, le problème est non seulement européen, mais mondial. On le retrouve à la frontière entre les USA et le Mexique, dans les Etats du Golfe, à l’intérieur de la Chine à cause du permis de résident qui n’est pas donné à tout le monde, ce qui fait que la Chine est probablement le pays qui génère le plus de sans-papiers (environ 150 millions).

Qu’attend la société française de cette migration ? C’est d’abord l’apport d’une main d’oeuvre jeune dont l’éducation n’a rien coûté au pays d’accueil. En second lieu, la France attend de ces migrants qu’ils prennent en charge les travaux dont les Français ne veulent pas comme les tâches manuelles non qualifiées dans les domaines du bâtiment, des travaux publics, de l’hôtellerie, du gardiennage, du service à la personne, de l’agriculture saisonnière, tous secteurs pratiquement réservés à la main d’oeuvre extraeuropéenne.

On sait également que les hôpitaux ne fonctionneraient pas s’ils ne bénéficiaient pas d’un apport massif de médecins étrangers sous-payés par rapport à leurs collègues français. Un troisième avantage pour la société française est qu’en cas de crise, les migrants constituent pour les travailleurs nationaux un matelas protecteur amortissant la dureté des licenciements. Il a été montré (Claude Valentin Marie, 1996) qu’entre 1975 et 1990 la part de la main-d’oeuvre industrielle en France a été considérablement réduite, mais celle de la main-d’oeuvre étrangère l’a été davantage. Ce rôle de matelas protecteur, les migrants le jouent également en matière de chômage puisque le taux de chômeurs est deux fois plus important dans la main-d’oeuvre extracommunautaire que dans la main d’oeuvre nationale ou communautaire. Le quatrième avantage, pour le pays d’accueil, est qu’à l’intérieur du monde du travail existe une fraction plus vulnérable qui permet de tirer vers le bas l’ensemble des rémunérations et des conditions de travail. Cette précarité est favorisée par les titres de séjour annuels qui rendent impossibles l’accès à certains droits sociaux.

« La délocalisation sur place »

Le travail des étrangers en situation irrégulière permet la mise en oeuvre du mécanisme qu’il y a 10 ans E. Terray et ses collègues ont appelé « la délocalisation sur place » à partir de deux constatations. La première porte sur les effectifs de travailleurs irréguliers, fournis par le Ministère de l’Intérieur, qui étaient d’environ 400 000. Ce qui est intéressant, c’est que ce chiffre était le même depuis 20 ans et qu’il est le même aujourd’hui. Entre temps sont intervenues deux régularisations importantes, en 1981 et en 1997, et bon an, mal an, on expulse de 25 à 30 000 personnes par an. Si les évaluations sont exactes, on constate qu’il y a un volant qui est reconstitué en permanence et qu’il arrive autant de gens soit qu’on régularise, soit qu’on expulse. Le caractère permanent de ce volant indique bien qu’il joue un rôle structurel dans notre économie. D’autre part tous les secteurs où sont employés les travailleurs irréguliers ne sont pas délocalisables, ce qui permet aux employeurs d’avoir à leur porte une maind’oeuvre placée dans les mêmes conditions que dans le Tiers- Monde. Ce dispositif fonctionne à deux conditions : il faut des lois répressives qui rendent ces travailleurs vulnérables puisque le séjour irrégulier est un délit. S’il n’y avait pas de législation répressive, il n’y aurait plus de « délocalisation sur place ». Le compromis est donc d’avoir une législation répressive mais le l’appliquer avec souplesse de telle sorte que l’on expulse 25 000 travailleurs irréguliers alors qu’il y en a 400 000 sur le territoire.

La main-d’oeuvre migrante est donc tolérée et mal traitée et elle est particulièrement mal traitée quand elle est en situation irrégulière. Il y a une sorte de paradoxe car on assiste à une montée régulière du volume des migrations qui est passé, dans le monde, de 170 millions en 1960 à 220 à 230 millions aujourd’hui et pendant la même période, on a assisté à un durcissement grandissant des lois qui régissent les entrées et les séjours (pour l’ONU, un migrant est quelqu’un qui reste au moins un an hors de chez lui). Ce paradoxe s’explique car le durcissement des contrôles ne réduit que les migrations légales et l’augmentation des migrations illégales compense la diminution des migrations légales, ce que montrent les statistiques européennes. Ce compromis qui dure depuis un certain temps est instable. Il ne satisfait pas tout le monde. Il satisfait les employeurs qui sont toujours favorables à la liberté de circulation mais pas à l’égalité des droits ; il satisfait en partie le gouvernement, mais c’est un manque à gagner en matière de cotisations sociales, fiscale. D’un autre côté, les migrants supportent de plus en plus difficilement la situation qui leur est faite. Depuis 1996 les mouvements de sans-papiers se sont développés et un tournant est survenu en 2008 avec la grève des sans-papiers soutenue par la CGT, qui a produit quelques résultats.

En conclusion, E. Terray propose trois mesures pour améliorer la situation des migrants :

1. La régularisation des sans-papiers. Selon E. Terray, cette mesure ne créerait pas d’appel d’air comme on l’a constaté lors de la régularisation de 1997. Le fait déterminant pour attirer des migrants est la possibilité de trouver du travail.

2. La stabilisation de leur statut juridique grâce à un titre de séjour durable, pluriannuel qui permet une insertion réelle dans la société.

3. La levée des restrictions en ce qui concerne le regroupement familial et le mariage, en conformité avec les nombreuses conventions internationales signées par la France. ◘

 

 

Le DEBAT

S. Koffi donne la parole à la salle pour débattre des différentes pistes ouvertes par les intervenants.

Une première intervention estime qu’il faudrait compléter le permis de séjour par un permis de circuler. Pour prétendre à une carte de séjour et à son intégration, le migrant doit rester en France. S’il part, il perd ses droits. On n’imagine pas, dit-il, Marco Paulo privé de liberté de circuler. Sur l’importance de la population étrangère en France, un consultant apporte quelques précisions. Il reconnaît qu’il est difficile de faire des statistiques. Cependant le travail fait avec les différentes diasporas en 2009 permet d’approcher la réalité de la présence africaine en France. Un débat idéologique est engagé entre différents intervenants sur le nombre exact de personnes originaires de l’Afrique subsaharienne, les chiffres avancés et le nombre de pays d’où sont originaires les migrants ont fait l’objet d’évaluations controversées qui ne sont pas partagées par les instituts de statistiques chargés de ce travail. Sur le bilan économique de l’immigration pour le pays d’accueil, un débat semblable idéologiquement marqué a eu lieu. Certains parlent du bilan positif de l’immigration pour les comptes sociaux français. D’autres donnent des chiffres « faramineux » sur ce coût en oubliant les bénéfices qu’en retirent les entreprises françaises.

Sur cette question du rapport coût/bénéfice de l’immigration, E. Terray apporte quelques nuances. En matière d’accident du travail, les prestations touchées par les migrants sont supérieures à ce qu’ils cotisent, et pour cause, puisqu’ils font des métiers plus accidentogènes. Par contre, si on regarde le régime des retraites, on s’aperçoit qu’ils cotisent plus qu’ils ne touchent, ce qui est dans la nature des choses compte tenu de la règle de résidence obligatoire pour les migrants retraités. De plus ce débat rappelle à E. Terray celui des historiens sur la colonisation et sur son coût. La réponse pour lui est simple. La colonisation a rapporté beaucoup d’argent aux grandes sociétés commerciales, elle a coûté relativement cher à l’Etat français. En matière d’immigration, c’est la même chose : elle rapporte à certains et coûtent à d’autres et ce ne sont pas les mêmes.

Roland Colin juge que la question de la place des Africains dans notre société est indissociable de celle de la position des migrants au regard de leur société. Il est capital de se référer à l’origine géographique des travailleurs immigrés puisque leur position sociale, économique, culturelle n’est pas identique. S’agissant des travailleurs maliens et sénégalais, ils sont venus en France dès 1960 et le personnage emblématique de cette époque est Sally N’Dongo qui a fondé l’Union Générale des Travailleurs Sénégalais en France à partir de laquelle il a déclenché toute une série de mouvements sociaux. Cette migration a ceci de particulier qu’elle a une stratégie qui n’est pas seulement individuelle mais sociale et culturelle et un rapport avec le pays d’origine qui est très fort. On dit d’ailleurs qu’en terme économique, l’apport des travailleurs immigrés à leur pays d’origine est supérieur à l’aide publique au développement. Il apparaît important à R. Colin de se référer au discours intérieur de cette population pour voir ce qu’elle dit d’elle-même et du pays d’accueil, et comment elle conçoit sa propre stratégie. On touche là à un problème politique extrêmement fort par rapport à tout ce qu’on dit sur le communautarisme dont on présente souvent une vision stéréotypée ; mais il ne faut pas éliminer la question des communautés. On peut vivre dans une communauté sans être communautariste. Une grande partie de cette immigration vit avec un sens important de sa communauté et s’organise. Sur les identités culturelles, à l’intérieur de cet ensemble, il faut là encore entendre la voix intérieure. R. Colin se réfère au livre « Yâkâré » de Oumar Dia qui évoque son long parcours migratoire et la question de la transmission des cultures de ces peuples par rapport à la culture française. Quelle est la place des cultures africaines dans la culture française ? Comment se transmet laculture de ces populations immigrées d’une génération à l’autre ? C’est toute la question de la transmission sociale et culturelle entre générations que pose le film « Les enfants d’Hampâté Ba » d’Emmanuelle Villard.

D. Kounkou réagit à ces interventions, en disant que s’il y a un propos sur le migrant, celui du migrant n’est pas entendu. Comment vit-on l’immigration et ses difficultés ? Par ailleurs, selon lui, les migrants africains n’ont pas su construire une puissance leur donnant une visibilité. La notion de visibilité sociale est très importante et elle ne peut se construire que lorsque l’on a un travail. Il faut que les Africains arrêtent de rêver : ils doivent exister là où ils vivent. Il tente une comparaison avec l’immigration asiatique dont les membres ont créé des commerces, travaillent ; ils sont indépendants. Pour lui, bien traiter les étrangers permettrait d’en faire une valeur ajoutée politique et les ambassadeurs de notre pays à l’étranger.

E. Terray est d’accord avec R. Colin mais a une forte réticence à l’utilisation en la matière de considérations culturelles. Il prend l’exemple de l’ouvrage d’Hugues Lagrange « Le déni des cultures » où l’auteur explique qu’une partie des difficultés des migrations africaines, et en particulier de la jeunesse, tient à un déterminant culturel, et en particulier à des structures familiales, qui engendrerait une surreprésentation de la jeunesse africaine dans les statistiques de la délinquance. Pourquoi la majorité de cette jeunesse échappe-t-elle à ce déterminant ? On voit que les déterminants culturels sont difficiles à manier. Par contre, l’étude de Lagrange montre bien que le déterminant culturel a une influence limitée et qu’en réalité les trajectoires individuelles jouent un rôle beaucoup plus fondamental.

Niamoye Diarra souligne que la précarité touche doublement les femmes migrantes. Quand elles quittent leur société d’origine, elles sont généralement jeunes, de 18 à 30 ans, et en cas de maternité, elles sont démunies, isolées, alors qu’en Afrique elles bénéficient d’un environnement plus solidaire. On accuse les familles africaines de ne pas vouloir s’intégrer. En fait, ces femmes sont seules, et pâtissent des problèmes de la langue, de la marginalisation, de la domination masculine. Il faudrait leur assurer une formation, leur apprendre le français, couplé à un savoir-faire de manière à leur permettre une autonomie économique. Tout le monde y gagnerait, ces mesures ayant des effets bénéfiques sur l’encadrement des enfants et la délinquance. Concernant l’orientation des enfants d’immigrés : ceux-ci sont intéressés à embrasser le métier de leur choix et non à remplacer leurs parents dans les métiers dits réservés.

Régine Gillet Tchos, juriste qui fait du conseil pour l’emploi des jeunes témoigne que ces derniers n’émigrent pas de gaieté de coeur. Tous ceux qu’elle a rencontrés dans les foyers ou à leur travail regrettent les mauvaises conditions de travail et les rêves envolés. Ils n’ont qu’une envie, c’est de retourner dans leur pays et de contribuer à leur développement. Ce mouvement devrait être encouragé et accompagné pour que ces jeunes profitent du décollage de l’Afrique dont parlent les médias. Elle milite pour un partenariat entre les entreprises qui travaillent en Afrique, les travailleurs sociaux, les pouvoirs publics, les organismes comme l’Agence Française de Développement (AFD) pour aider à ce retour avec des solutions innovantes.

E. Terray pense que ce qui est important, c’est la liberté de circulation qui existe entre pays riches alors que les ressortissants des pays du Sud sont assignés à résidence. Cette liberté de circulation doit être accordée à tout le monde. A partir de là, c’est aux intéressés de décider s’ils veulent partir ou rester. Tous les migrants qu’il a rencontrés ont la conviction que c’est leur droit de s’établir où ils veulent au mieux des intérêts de leurs familles. E. Terray dénonce par ailleurs l’argument selon lequel en période de chômage, on ne peut pas accueillir de nouveaux migrants. Selon lui, le marché du travail en France est cloisonné entre secteurs réservés aux Français, comme la fonction publique, et les secteurs dont les Français ne veulent pas, réservés aux migrants subsahariens. Dans ces derniers secteurs, il y a quantité d’emplois non satisfaits ce qui devrait permettre d’accueillir de nouveaux migrants.

En conclusion, comparées aux flux intérieurs à l’Afrique subsaharienne, les migrations vers l’Europe sont assez faibles. Elles alimentent toutefois des stéréotypes dans la société française et constituent par ailleurs un thème récurrent dans la littérature africaine. Il a été montré la complexité des formes d’insertion dans la société d’accueil des migrants réguliers aussi bien que des migrants en situation irrégulière. On retiendra que la particularité de cette migration est son souci d’organisation dans le cadre de sa communauté et de participation au développement de son pays d’origine aussi bien par des transferts financiers que par l’initiation de projets utiles. ■

Philippe Mathieu

Bibliographie :
· L’histoire cachée du peuple africain, Gilles Gilbert et Dominique Kounkou, L’Harmattan, juin 2012.
· Immigration : fantasmes et réalités, sous la direction de Claire Rodier et Emmanuel Terray, La Découverte, 2008.