Architectures, constructions immobilières, habitats en Afrique : quelles originalités de conception, de technicité et de programmation ?

Cycle II : « Production du savoir et du savoir-faire »

Rencontre-débat du 7 novembre 2012

Présentation

Les constructions immobilières sont des vecteurs importants de développement socio-économique en Afrique. Comment les conceptions architecturales font-elles la synthèse entre tradition et modernité et de quelle manière développent-elles une ingénierie fondée sur l’usage de matériaux locaux ? Qu’en est-il des politiques nationales de l’habitat et comment répondre à la demande des populations locales et de la diaspora en matière de logement ? Pour répondre à ces questions, la CADE a fait appel à des praticiens d’origine africaine engagés dans des réalisations en Afrique et qui sont en capacité de réfléchir à des solutions adaptées aux contingences économiques et à l’environnement culturel local.

Sylvain Djache Nzeba est architecte DPLG, urbaniste OPQU, directeur général d’AUGEA INTERNATIONAL. Jean-François Diatta est architecte DPLG, designer, directeur général d’ASSEMBENE. René Moundzika est chef d’entreprise, directeur général de Générale Immobilière Solutions. Roland Portella, viceprésident de la Cade, et organisateur de cette rencontre, a bien voulu en assurer l’animation.

En introduction, Rolland Portella souligne l’importance du sujet qui regroupe plusieurs aspects de la vie économique et sociale. Le thème qu’il propose lui a été suggéré fortuitement par une architecte qui, de retour en Afrique, a découvert des modes architecturaux africains qu’elle souhaitait mettre en valeur. C’est un sujet d’actualité, en Afrique, qui donne lieu à des débats portant sur les politiques de réduction des coûts en matière d’urbanisme et de construction et sur l’usage des matériaux locaux. 

Sylvain Djache Nzeba

Sylvain Djache Nzeba est diplômé de l’école d’architecture de Nantes. Urbaniste et scénographe, il dirige un bureau d’études à Nantes qui dispose d’une antenne à Yaoundé (Cameroun), spécialisé en architecture et ingénierie culturelle de projets. Il participe à un programme de développement culturel et touristique au Cameroun (la route des chefferies) qui valorise un patrimoine matériel et immatériel qui s’appuie sur les chefferies, « noyau dur autour duquel émanent et convergent toutes les expressions culturelles des royaumes ». Un constat alarmant a été fait sur les mutations de ces chefferies ces vingt dernières années par S. Djache Nzeba dans son ouvrage Les chefferies bamiléké dans l’enfer du modernisme (1994), diagnostic selon lequel l’architecture traditionnelle au Cameroun est en train de dépérir. Cette décadence n’est que le reflet de la perte d’une certaine identité qui se retrouve dans beaucoup de pays de l’Afrique subsaharienne. Ce constat fait ressortir la nécessité d’inventorier ce patrimoine, de sensibiliser et d’informer les populations locales ainsi que la diaspora et de montrer que la conservation du patrimoine n’est pas un frein à la modernisation. C’est sous ce prisme que les organisateurs de « la route des chefferies » ont construit une dynamique culturelle, touristique et économique en mettant autour d’une même table nombre d’acteurs aux premiers rangs desquels les chefferies traditionnelles dépositaires de ce patrimoine.

Une charte de territoire, qui place l’homme au coeur de son identité culturelle dans un esprit d’ouverture et de dialogue interculturel, a été signée par 40 chefs traditionnels. L’objectif est de sensibiliser les populations camerounaises à ses valeurs culturelles et de leur permettre de se réapproprier son patrimoine matériel et immatériel ; d’inventorier et de sécuriser ce patrimoine ; de répondre aux attentes des acteurs économiques ; d’innover par la création d’un pôle culturel inédit en Afrique noire. S. Djache Nzeba présente une des réalisations effectuée dans le cadre de la « route des chefferies » : le musée des civilisations de Dschang (Cameroun) qui a pour objectif premier de faire comprendre les fondements historiques et socio-culturels des différentes populations du Cameroun en s’appuyant sur les travaux des chercheurs archéologues camerounais. Il le présente comme un centre de médiatisation, culturel, de dialogue, de conservation et de promotion du patrimoine, composé d’espaces thématiques embrassant les différentes terres culturelles que sont les seigneurs de la forêt, les peuples du littoral et de la mer, les populations soudano-sahéliennes, les peuples des Grassfields. Pour un tel projet, quelle a été la réponse de l’architecte ? Elle a été de concevoir une architecture de symbole, concept que maîtrisaient très bien les ancêtres. L’architecture devait refléter la substance du musée. C’est ainsi qu’a été utilisé le symbole de la connaissance, l’araignée, associée à des éléments qui témoignent de l’organisation des sociétés. Le bâtiment ainsi réalisé associe tradition et modernité.

D’autres projets sont en cours de réalisation. La communauté urbaine de Limbé (sud-ouest Cameroun) a demandé de réfléchir aux types d’équipement qui seraient susceptibles de s’adapter à l’environnement socioculturel. Limbé a été un des ports méthaniers du Cameroun, on y trouve des vestiges de la traite négrière. Il lui a été proposé un projet de musée d’histoire en utilisant dans sa conception architecturale des symboles qui rappellent des vagues, et des matériaux locaux comme le bois. Le Conseil National des Chargeurs du Cameroun (CNCC) a commandé la conception d’un musée maritime pour la ville de Douala dans un style contemporain. Des projets de façades ont été proposés rappelant des images de bateau avec des hublots et des courbes qui suggèrent une architecture maritime en concordance avec le contenu du musée qui présentera le monde maritime dans ses aspects historique, écologique, et les métiers de la mer d’aujourd’hui.

Un autre travail conduit dans le cadre de « la route des chefferies » est un projet de case patrimoniale pour la chefferie de Bamendjinda. Cette dernière a demandé une façade de masques. Les concepteurs ont travaillé avec des artistes locaux qui ont décidé de faire quelque chose de contemporain sur cette base. Un travail de restauration et de vulgarisation du patrimoine architectural de la chefferie de Bafoussam a également été entrepris en travaillant sur les symboles traditionnels bamiléké. La ville de Nantes a demandé qu’un de ses jardins rappelle le jardin africain ; le projet proposé utilise des plantes originaires du Cameroun et des piliers sculptés rappelant l’art du pays bamiléké.

Roland Portella demande comment les populations locales s’approprient ces musées. S. Djache Nzeba répond que depuis son ouverture en 2010, le musée de Dschang a accueilli 20 000 visiteurs dont 80 % de Camerounais et parmi eux, 20 % de jeunes. La ville de Dschang est une ville universitaire importante qui compte 20 000 étudiants. Cependant ce musée a une vocation nationale qui présente les différentes aires culturelles du Cameroun. L’orateur en conclut que lorsqu’il est bien pensé, le discours sur le patrimoine atteint son public.◙

Une problématique de l'habitat prégnante

René Moundzika directeur de Générale Immobilière Solutions (G.I.S. Global) depuis 2011 a acquis au préalable une expérience en collaborant avec de grands groupes immobiliers. Il applique son expérience dans des fonctions de conseil auprès des propriétaires, des utilisateurs et des investisseurs et promoteurs. La problématique de l’habitat en Afrique est prégnante. R. Moundzika relève plusieurs questions. D’une part, il y a le souhait des membres de la diaspora de laisser une trace dans leur pays d’origine. D’autre part, contrairement à ce que l’on voit dans les pays du Nord, les différents types d’immobilier, logements, entreprises, sont mélangés. Par ailleurs, la population africaine n’est pas habituée à l’habitat collectif, chacun voulant sa propre maison, ce qui induit l’extension des villes et que les infrastructures suivent, ce qui n’est généralement pas le cas.

La construction ou l’acquisition de logements pour la diaspora pose un problème spécifique. Les membres de la diaspora envoient de l’argent à leurs proches, à charge pour eux d’acquérir ou de construire. Le problème est qu’une partie de l’argent est détourné du fait des difficultés économiques locales et que le projet n’aboutit souvent pas. Dans ces conditions le besoin se fait sentir de confier les projets à des entreprises. C’est sur ce créneau que R. Moundzika se positionne. Le G.I.S. aide la diaspora à construire en suivant aussi bien la construction ellemême que la gestion du bien. Pour promouvoir cette capacité, le G.I.S. Global organise des journées portes ouvertes permettant aux clients potentiels et aux professionnels de l’immobilier de se rencontrer.

Pour faire face au coût de l’immobilier, l’Etat a mis en place du logement social, mais celui-ci n’a pas la même force qu’en Europe, l’Etat se contentant de mettre à disposition du foncier sur lequel les promoteurs vont réaliser leurs projets. Le logement social est un logement à moins de 20 000 € à l’acquisition pour que les classes moyennes puissent y accéder. Pour atteindre ce prix, il faut utiliser des matériaux locaux comme les briques de terre stabilisées, mais ce type de maison ne peut pas être construit partout et les besoins sont immenses. On estime qu’au Cameroun, le besoin en logements est estimé entre 900 000 et un million pour une population de 20 millions d’habitants. Or il ne se construit, les meilleures années, que 8 000 logements. Une des solutions serait de construire du logement collectif, ce qui renvoie à la notion de copropriété. Au Cameroun, jusqu’en mai 2011, il n’y avait pas de loi qui régissait la copropriété. Cependant, la diaspora est habituée à ce type de logement, contrairement aux populations locales. Les architectes tentent de trouver des solutions pour proposer des logements décents. La solution est dans l’usage des matériaux locaux et du solaire comme source d’énergie pour aboutir à des logements financièrement adaptés à la demande sociale. Des solutions répondant à des objectifs environnementaux sont proposés, dans cet esprit : freiner la prolifération des habitats spontanés et les constructions dans les zones à risques ; viabiliser de grands espaces pour bâtir en périphérie des villes sur des parcelles normalisées et immatriculées ; opter pour des matériaux locaux (briques de terre stabilisée ou pressée, toitures en tuiles produites sur place). ◙

Penser des matériaux locaux

Jean-François Diatta, retenu par ses activités au Sénégal, intervient par vidéo interposée. Il fait part de son approche pour adapter au mieux la technologie et les coûts induits pour la ménagère aux réalités locales. Penser des matériaux locaux, c’est penser des matériaux à bas coûts en produisant localement, en utilisant la terre et des technologies simplifiées. Il s’agit de conceptions adaptées aux besoins sociaux. Pour les populations plus aisées, on peut tenter toutes les expériences et cela est valable partout. Face à la demande qui est importante et qui est difficile à résorber, il y a des opérateurs privés, dont J.-F. Diatta fait partie, et l’Etat qui essaie d’organiser des tournées promotionnelles dans toutes les villes d’Europe à l’intention de la diaspora. Les réponses apportées doivent être globales et sérieuses et il est impératif de sécuriser au maximum l’investissement du particulier. Pour le logement de la population émigrée, il faut accompagner les projets de celle-ci de son pays de résidence à son pays d’origine, choisir les opérateurs techniques et prendre connaissance des dispositions juridiques en matière d’investissement.

En ce qui concerne l’urbanisation et la politique nationale de l’habitat, il y a les livres blancs qui ont toujours existé, les schémas directeurs des différentes capitales financés par les organisations internationales et multilatérales et la recherche d’investissements un peu partout pour essayer de booster l’Afrique de demain. Il y a de nombreuses conférences, des discussions, des initiatives privées portées par des confrères d’autres structures. L’application de ce genre de programme est directement liée à des problématiques de bonne gouvernance et technologiques, ce qui n’est pas simple même dans les pays industrialisés du Nord. Ce qui est important, c’est de garder à l’esprit la réalité des choses et de faire dès aujourd’hui le nécessaire pour apporter les réponses techniques, exportables, pour l’Africain de demain. Dans ce cadre le projet de Mohaman Haman* qui consiste à produire de l’électricité renouvelable par briques en fibres végétales solaires photovoltaïques en toitures intégrées susceptible de déboucher sur une éco-industrie pour l’habitat durable est à souligner. Ce projet a reçu le soutien de l’INES (Institut National de l’Energie Solaire).

R. Portella intervient pour demander s’il y a une problématique de promotion de l’architecture traditionnelle. Quel est l’impact de la concurrence chinoise en matière de construction ? Il lui est répondu que l’architecture traditionnelle n’a pas su se développer car elle a été confrontée à une violente pression des modèles véhiculés par d’autres formes de civilisation considérés comme des signes de progrès. L’architecture traditionnelle a perdu ses repères parce que la société ellemême a perdu ses fondements. Il n’est pas évident de demander à un Camerounais de construire son logement sur le modèle des palais traditionnels d’autrefois. Si la population a d’autres aspirations, cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas travailler sur l’évolution de l’architecture traditionnelle. Les politiques publiques en Afrique concernant cette évolution ont été des échecs. Sur l’utilisation des matériaux traditionnels, l’Afrique n’est pas la seule à se poser des questions. On assiste dans les pays du Nord à des conceptions architecturales plus écologiques avec l’utilisation du bois ou des toits de chaume par exemple. Cependant, il y a débat entre les intervenants sur l’usage des matériaux locaux en Afrique. Pour l’un, il ne faut pas enfermer l’Afrique dans ses traditions. Le béton est le matériau le mieux maîtrisé au Cameroun alors qu’on n’a pas encore la maîtrise complète des constructions en terre à moins d’y mettre beaucoup de moyens. Pour l’autre, il y a des arguments pour la promotion des matériaux locaux moins chers et efficaces et qui permettent de loger des familles qui n’ont pas les moyens de construire des maisons plus coûteuses. En fait le débat porte surtout sur la meilleure manière d’éclairer le choix des acquéreurs et dans ce domaine, on ne travaille sans doute pas assez sur la communication. Pour ce qui est des interventions chinoises, lorsque ceux-ci construisent 10 000 logements, c’est l’économie de la Chine qui en profite puisqu’elle fournit matériaux et ouvriers.◙

* Voir article : Associer le photovoltaïque à l’architecture vernaculaire : le projet « pas si fou » de Mohaman Haman, pp. 8-9

LE DEBAT

Les premières questions portent sur les besoins immenses de logements et sur le coût d’un logement social. Construire en terre permet difficilement des bâtiments en hauteur. En pays bamiléké, on construit en briques crépites qui sont plus solides. Le problème de l’acceptabilité du logement collectif est posé. Quelqu’un fait remarquer que dans une cité faite d’immeubles collectifs construits dans une ville de Côte d’Ivoire, les architectes ont oublié que les habitants consommaient du foutou qu’ils pilaient partout à la même heure et que des fumées de charbon se dégageaient lors de la cuisson. Ce genre de paramètre estil pris en compte dans la conception des   cités ?

La solution, pour répondre à la demande, est l’habitat collectif. La question est de savoir si la population s’y accoutumera. L’exemple est donné d’un premier bâtiment construit à Yaoundé par un promoteur d’Etat. Sur 80 logements vendus, 39 sont remboursés aujourd’hui car les acquéreurs n’intègrent pas les règles de bon voisinage et les charges à payer. Après un certain temps, les appartements sont saisis, ce que les gens ne comprennent pas. C’est une culture à développer. Sur la prise en compte des réalités locales, les architectes proposent des organisations sur le plan spatial avec des logements à vérandas et des rebords de toitures qui peuvent être une des réponses aux façons de vivre des habitants mais la cuisine au feu de bois dans des immeubles n’est pas adaptée. Concernant le logement social, le gouvernement a fixé un prix maximum adapté au niveau de vie. Le premier prix d’un logement social est de 15 000 € pour une maison simple mais pas en centre-ville.

On a parlé de projets d’artisans. Mais compte tenu des besoins, y a-til des expériences qui sont conduites pour construire en grand avec une contribution de l’Etat pour réduire les prix d’accession à la propriété ? Les architectes et les urbanistes ontils des réponses globales pour répondre à la demande de logement individuel ou collectif ?

On peut reprocher aux architectes et aux ingénieurs de n’avoir pas développé une économie de la construction qui intègre les matériaux traditionnels et leur évolution. Il n’y a pas de politique industrielle permettant de développer l’ingénierie des matériaux et de faire des économies d’échelle afin de produire en grand à bas coût. Le secteur privé est aujourd’hui le premier constructeur, le droit au logement n’étant pas la préoccupation première de l’Etat, et ceci vaut également pour le logement social. Les structures étatiques ne sont en effet pas adaptées à la construction de grands programmes, au développement technologique et au suivi des opérations. Un intervenant tente d’expliquer le désastre de l’immobilier public en Afrique depuis la fin de la période coloniale par le fait que la construction était auparavant tenue à bout de bras par les pouvoirs publics qui construisaient des choses remarquables dans toutes les capitales pour leurs fonctionnaires. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. On construit bien de magnifiques villas privées mais avec des matériaux importés. Il faudrait que les architectes allient tradition et modernité en utilisant des matériaux locaux dont le développement nécessiterait la conception d’une véritable filière industrielle.

Quel est le rôle des écoles d’architecture en Afrique ? Sont-elles connues ? La croissance démographique est-elle prise en compte par les acteurs ?

Au Cameroun, l’Ecole Polytechnique a apporté des réponses pour le traitement des matériaux locaux comme les briques de terre stabilisée. Le problème est qu’il n’y a pas d’industrie de la construction pour prendre le relais comme au Nigeria qui a développé l’industrie du béton. Par ailleurs, la construction en terre est freinée par le contexte sociologique mais également par le lobby du béton. Il y a actuellement des écoles d’architecture en cours d’élaboration au Cameroun et au Togo. Au Cameroun, il y a depuis un an une école immobilière française privée qui a des antennes en Côte d’Ivoire et au Maroc. On y enseigne la gestion d’actifs et de copropriétés qui sont une ouverture vers de nouveaux métiers. Il faut préciser qu’un architecte formé en France peut intervenir un peu partout en réponse à la demande des clients.

La croissance démographique est bien prise en compte par les acteurs et les politiques publiques. Des schémas directeurs sont élaborés qui anticipent la croissance démographique. Mais la société n’est pas capable d’y répondre. Les projections qui sont faites indiquent qu’on ne pourra pas répondre à la demande par des logements individuels. Il faudra construire en hauteur (ce que l’on a su faire au Yémen par exemple). Pour un intervenant, contrairement à ce qu’on pense, les Africains savent très bien ce qu’est une vie en communauté. Des adaptations sont donc possibles.■

Philippe Mathieu