Les femmes africaines relèvent le défis de nourrir la famille Représentations et réalités »

Cycle I : « Femmes, genre, familles et lien social. Représentations et réalités »

Rencontre débat du 10 octobre 2012

Présentation

Jean-Loïc Baudet, président de la CADE, introduit la rencontre, en précisant son angle essentiellement économique : elle traitera de la place des femmes dans la famille, de leur rôle éminemment important pour l’alimentation, la survie et le développement, ainsi que des processus d’émancipation qui se dessinent pour elles.

Claudie Lasserre-Razoazanamanana, administratrice de la CADE et modératrice du débat, insiste sur cette réalité qui incombe à des millions de femmes africaines, celle d’assurer la subsistance des familles. Si ce rôle, qui fait qu’elles sont à considérer comme les garantes de l’avenir de l’Afrique, est largement connu, on en connait moins les enjeux et les multiples facettes selon les milieux, les pays et les contextes, sans oublier de se tourner du côté des femmes migrantes. C’est un défi très angoissant de nourrir sa famille au cours des 24h qui viennent. Mais les femmes africaines, même s’il y a encore beaucoup de freins, sont devenues légitimes dans cette quête de revenus supplémentaires.

La question sera abordée à partir de deux contextes différents. Le contexte rural, présenté à travers le film d’Annie Janicot, Femmes rurales du Mali, de la sécurité à la souveraineté alimentaire. Productrice-réalisatrice de documentaires, Annie Janicot est directrice de l’agence « Image au féminin », en Côte d’Ivoire, et consultante société civile en Afrique, où elle vit la plupart du temps depuis 25 ans. Puis le contexte de l’entreprenariat féminin, présenté par Suzanne Bellnoun, présidente de l’association CLAEE, Club des Africaines – Entrepreneurs d’Europe et présidente de l’OFAD, l’Organisation des Femmes africaines de la Diaspora.

De l'éveil à l'essor

Femmes rurales du Mali, a été tourné en 2011 à l’occasion de la célébration du Cinquantenaire de l’Indépendance, et dans des conditions déjà difficiles. Il a été porté par la Primature du Mali, le ministère de l’Agriculture et la Fondation Forum de Bamako, réalisé sous le couvert d’ONUFemmes du Mali, financé par l’ambassade et la Direction générale de la Coopération au Développement de Belgique et produit par « Image au féminin ». Les prises de vue sont de Marc Dumas, directeur photo et complice des tournages depuis des années. Le film fait appel à des témoignages de personnes de terrain, impliquées dans le développement ainsi qu’à des personnalités politiques d’alors, comme M. Modibo Sidibé, Premier Ministre de la République du Mali, Mme Sina Damba Maïga, ministre de la promotion de la femme, de l’enfant et de la famille, M. Adama Camara, de la Direction générale de la promotion de la femme, ou M. Moussa Léo Sidibé, secrétaire général du Ministère de l’Agriculture. Le documentaire présente trois cas différents avec un fil directeur en ce qui concerne la maîtrise de la souveraineté alimentaire, de l’éveil à l’essor.

En ouverture, quelques mots du Premier Ministre : « Les femmes au Mali sont au centre du développement agricole et on ne peut pas faire le développement sans une loi refondatrice, qui leur garantisse les droits d’accès à la terre et aux facteurs de production et qui leur permette d’être représentées dans les instances de décision et de consultation. La femme doit être scolarisée, soutenue dans ses activités, elle doit bénéficier d’un encadrement économique qui garantisse son épanouissement. Sa condition n’est pas facile, mais avec une volonté politique, les difficultés peuvent être surmontées. Le droit évolue, il est parfois en retard sur leurs propres conquêtes, mais les femmes se sont battues, elles sont là et il faut les soutenir.»

Premier volet dans la région de Mopti, en pays Dogon, l’éveil : nous voici dans des villages où les femmes ne sont pas aidées du tout ni éveillées à leurs droits. Elles sont en général niées dans leur existence et considérées uniquement comme des forces de travail. Il y faut, pour faire avancer les choses, toute l’énergie, la force de conviction et l’exigence d’une femme exceptionnelle, Fifi Yaiguéré Tembély Guindo, de Bandiagara. Ingénieur agronome et présidente de l’Association Ya-G-Tu, une ONG dédiée à la promotion des femmes, Fifi s’active sans compter à la formation et à l’animation de plusieurs coopératives ou associations féminines pour l’éducation à l’hygiène, la nutrition, l’organisation, la gestion, l’émancipation. Elle nous emmène à Pourouli, puis à Kogo, où les femmes grâce à elle ont commencé à acquérir l’écoute des hommes, et déjà plus de droits. Dans ces villages, où les femmes sont en général sans autonomie, ni pouvoir décisionnel, Fifi exige leur présence aux réunions avec les hommes, et leur donne toute leur place. Elle doit y mettre le temps et la patience mais progressivement les choses évoluent. Le charisme, le dynamisme, l’humour et la gentillesse de cette belle et puissante femme ont peu à peu raison des vieux atavismes. Les femmes commencent à engranger des petites recettes personnelles, à gérer les bénéfices de leurs productions. Le centre d’alphabétisation, par ailleurs, leur permet d’acquérir une place, une reconnaissance, devenir conseillère municipale, par exemple.

La caméra offre des plans magnifiques, qui ne sont pas là pour l’exotisme. Ils nous font pénétrer dans une culture totalement différente : danses, gestes, rythmes du travail quotidien, objets, tissus, architecture …sur cette terre Dogon, pauvre et dure à travailler.

Second volet dans la région de Sikasso, au village de Zamblala : la présidente de la coopérative des femmes, Sali Diabaté Sogodogo, explique les difficultés d’accès à la terre. Voici un champ collectif, qui a été attribué aux femmes par le village. Elles y ont cultivé du maïs. Mais le propriétaire a voulu le leur retirer et il a fallu que la coopérative paie pour pouvoir labourer le champ, dont les revenus sont pourtant destinés aux besoins du village !

En contrepoint, le propos de Madame le ministre Sina Damba Maïga, confirme ces difficultés: « Ce n’est pas le droit malien qui est contre l’accès de la femme à la terre. C’est vrai qu’elles n’ont pas forcément le moyen d’acheter leurs parcelles, mais il faut reconnaître que dans la plupart des cas, le foncier est géré selon la coutume. Et il faut pouvoir lever ces barrières ».

Sali Diabaté Sogodogo est une femme efficace et dynamique, capable d’expertise et de montage de projets, elle sait encadrer la coopérative. A Zamblala, les sols sont meilleurs qu’en pays dogon, plus productifs, et il existe des cultures de rente diversifiées : coton, cacao, pommes de terre. Mais voilà ! Ces cultures là appartiennent aux hommes qui ne laissent aux femmes, quand ils le veulent bien, que le maraîchage familial. Et elles ne peuvent pas toujours bénéficier d’un terrain. Ou si c’est le cas, leurs parcelles peuvent leur être confisquées, éventuellement rendues, mais quand ce n’est plus la saison. Le reportage insiste sur cette question foncière qui est un problème récurrent pour les femmes. La coutume pèse lourd dans les règles d’accès à la terre, et si les femmes ont à leur disposition des parcelles, c’est rarement pour plus de deux ou trois ans. On sent pourtant une évolution des mentalités : grâce à un peu de mécanisation, les moulins surtout, les femmes arrivent aujourd’hui à se libérer des quatre ou cinq heures qu’il leur fallait compter par jour dans les années 60 pour piler quotidiennement le mil. Leurs filles sont de plus en plus souvent scolarisées, même s’il leur faut parfois payer l’école elles-mêmes, par exemple par la vente de bois. Encore une fois, superbes vues de ces femmes portant fagots immenses sur la tête et bébé dans le dos, travaillant à la cueillette du coton, se glissant entre les greniers en pisé…

Troisième volet dans la région de Ségou, village de Foabangou, dans la zone de l’Office du Niger. Ici l’Etat est un soutien pour les infrastructures. Dans des terres nouvelles aménagées, il a attribué des parcelles aux femmes et aux jeunes. La population a pu acquérir des installations de stockage fiable dans une agriculture qui génère de véritables revenus. Et un véritable élan économique s’est développé autour de l’exploitation du karité.

Elles ont la confiance du secrétaire général du ministère de l’Agriculture : « Les femmes ici ont créé une fédération nationale des femmes transformatrices de karité, qui offre aujourd’hui un produit labellisé, aux qualités reconnues et garanties. Cette habileté des femmes à maîtriser une filière agricole leur donne droit à notre crédit, plus que les hommes. Elles méritent le soutien des banques et des institutions de micro-finance. » Et en effet, grâce à des dispositifs mis en place par l’Etat, les banques et la micro-finance, les femmes agissent en véritables entrepreneurs, avec anticipation, un prévisionnel des ventes et des productions. Malgré des taux d’intérêt toujours trop importants dans ces dispositifs de micro crédit, voici les remarques des femmes et des jeunes : « Certes, le micro crédit est cher. Mais s’il y a plus de frais qu’avant, il y a aussi plus de solutions, parce qu’il y a plus de revenus ». Et les femmes arrivent à garder leurs fils, qui ne parlent plus de partir à la ville.

La conclusion du film est donnée par ces derniers mots du Premier Ministre : « En appuyant la femme, on nourrit tout le monde, car c’est elle qui nourrit la famille et la famille s’élargit vite ! Il faut aujourd’hui arriver à distinguer un système de sécurité alimentaire, qui repose sur la capacité du pays à avoir accès à des denrées, à garantir l’approvisionnement en achetant aussi à l’extérieur, d’un système de souveraineté alimentaire, dans lequel le pays maîtrise sa propre production. Le Mali doit devenir un pays souverain, une puissance agricole et les femmes sont centrales pour cela. »

Annie Janicot résume en quelque sorte le projet du film. Dans ce propos sur la sécurité alimentaire qui passe par les femmes, il s’agissait de montrer trois situations très différentes, plus ou moins sécurisantes pour elles : une population qui vit de manière encore très rudimentaire, sans aide d’Etat ni encadrement technique et économique, où les femmes, au regard de leur importance économique, ont encore à conquérir leurs droits ; une deuxième population déjà mieux maîtresse de ses productions et de ses échanges commerciaux, catalysée par une femme battante, à la forte conscience sociale et humanitaire, capable d’expertise, de trouver de l’argent, de mobiliser les forces du village ; une troisième population enfin, soutenue par des infrastructures d’Etat et qui arrive à générer de vrais revenus. Le film donne donc à voir cette diversité de situations, au sein du même pays, entre des femmes rurales qui ont toutes à nourrir leur famille, mais dans des contextes très différents.

Claudie Lasserre : Sur le problème de la propriété foncière, on peut en dire tout autant pour les femmes d’Afrique de l’Est : au Kenya, 3 % et en Tanzanie 1 % des femmes seulement sont propriétaires de leurs terres. Quant à l’objectif de nourrir la famille, il faut prendre aussi en compte d’autres facteurs, comme la sécheresse, les céréales locales délaissées au profit des pâtes ou du riz la plupart du temps importés, et envisager de trouver d’autres systèmes de conservation, comme les bouillies déshydratées de mil, de fonio ou de sorgho.◘

Une grande confiance dans le dynamisme entrepreneurial des femmes

Suzanne Bellnoun va aborder ensuite la question de l’entreprenariat au féminin et en particulier dans la diaspora : elle remercie de cette opportunité qui lui est donnée de parler des femmes africaines entrepreneurs et en particulier des femmes migrantes, d’une autre manière, moins péjorative que ce que l’on entend d’habitude. Elle précise que l’OFAD est un réseau qui regroupe environ 40 associations de femmes de la diaspora, sans compter des adhésions individuelles et que le CLAEE est un réseau de femmes entrepreneurs, parmi lesquelles un certain nombre établissent des liens économiques avec les pays d’origine.

Elle commence par faire un lien avec la présentation précédente : « Depuis quand, s’interroge-t-elle, les femmes africaines relèvent-elles le défi de nourrir la famille ? Depuis la nuit des temps, lui semble-t-il. Si, par exemple, elles ont su assurer cette fonction pendant les deux guerres mondiales, en l’absence des hommes venus combattre pour la libération de la France, c’est qu’elles savaient le faire auparavant. Alors pourquoi en parle-t-on plus aujourd’hui ? Naguère on disait que « derrière un grand homme, se cache une grande femme ». Aujourd’hui on dit plutôt qu’« à côté d’un grand homme, on voit une grande femme ». Il y un changement de regard, parce qu’on parle aujourd’hui autrement des femmes, parce que la crise est là et que les hommes sont sans activité. Mais les enfants vont à l’école et la famille est nourrie...jusqu’à la cousine de la tante de la grand -mère ! C’est bien dire que les femmes sont là ! »

S. Bellnoun se dit maintenant très optimiste par rapport à l’entrepreunariat des femmes africaines et le justifie : puisque l’économie africaine se réalise essentiellement dans l’informel, pour plus de 60 % de son activité, et que les femmes occupent ce secteur à plus de 70 %, les Etats vont bien être obligés de s’y intéresser. Car il ne faut pas se leurrer sur les 6 % de croissance annuelle africaine, qui vont directement aux grands groupes et ne profitent pas aux populations. Alors les femmes deviennent incontournables. Il faut voir qu’elles produisent 90 % des denrées alimentaires.

Mais la préoccupation, ce sont les grands groupes financiers qui s’accaparent les terres et qui produisent pour l’exportation. D’où l’interpellation des Etats par les femmes, en cette année 2012, déclarée Année internationale de la femme rurale : on espère que d’ici décembre les institutions vont trouver des solutions pour protéger les terres des paysans et conserver aux femmes leurs espaces de production !

L’espoir vient aussi de la diaspora, de l’entrepreunariat des femmes migrantes. S. Bellnoun explique son rôle de plaidoirie : agir auprès du ministère de l’Intérieur pour faire évoluer les appels à projets, afin qu’ils soient tournés plus spécifiquement en direction des femmes, un véritable progrès par rapport à un temps où les hommes étaient toujours favorisés ! Ou son rôle d’intermédiaire, comme à l’UNESCO pour la célébration du Cinquantenaire de la Journée internationale de la Femme, où elle a pu organiser, à la demande de telle ou telle « première dame » africaine, des rencontres entre des femmes chefs d’entreprise des pays d’origine et des femmes chefs d’entreprise des diasporas correspondantes.

On parle de plus en plus de cet entrepreunariat féminin et des capacités des femmes, encore à 90 % inexploitées. Selon S. Bellnoun, les hommes, après avoir accaparé tous les pouvoirs, et échoué, font un clin d’oeil aux femmes pour qu’elles les tirent d’affaire ! « Quand on ne sait pas où l’on va, on regarde d’où l’on vient », dit un proverbe d’Afrique. Aujourd’hui, les hommes regardent vers les femmes.

C. Lasserre-Razoazanamanana remercie et conclut en rappelant aussi la grande capacité des femmes africaines à créer des liens.◘

 

LE DEBAT

Quelle modernisation ? Echecs et réusites : des leçons à tirer.

Les premières interrogations ont trait tout d’abord à l’accaparement des terres, à la modernisation des techniques agricoles et des outils, au problème des investissements et des taux d’intérêt, enfin à celui de l’énergie.Elles traduisent des inquiétudes : faut -il, comme avait tendance à l’énoncer Hervé Bichat lors de la dernière conférence-débat, faire confiance aux dirigeants sur cette question de l’accaparement des terres ? Ne peuton soulager les femmes de la pénibilité du travail agraire, et de toutes ses conséquences sur leur santé, par une modernisation des techniques? N’y a-t-il pas moyen d’abaisser les taux d’intérêt de la micro-finance, qui sont parfois très élevés, 20 % - 25 %, au mieux 10 % - 11 %, ce qui est encore beaucoup trop pour cette activité qui touche à l’alimentation ?

S. Bellnoun : « l’accaparement des terres est un énorme souci pour nous. Déjà quand les hommes avaient 100 % des terres, les femmes avaient du mal. Alors là on peut s’inquiéter ». Les femmes ont envoyé un plaidoyer sur cette question au Forum qui doit s’ouvrir ces jours-ci à Brazzaville : comment faire pour que les Etats gardent un certain pourcentage des terres ? Et quelle réglementation établir ? La question doit se poser aussi de savoir de quelles terres les femmes peuvent hériter : cela a été l’objet d’une discussion à laquelle S. Bellnoun a participé dans un village du Cameroun, pays dont elle est originaire. La femme doit-elle hériter des terres de son village d’origine, dont elle est maintenant éloignée ? Hériter des terres de son mari, car aujourd’hui elles sont perdues pour elle à la mort du conjoint ? Elle donne l’exemple d’une coopérative créée pour les femmes seules, qu’elle a impulsée. Cette coopérative achète des terres afin que les femmes puissent en tirer salaire par la vente en ville de leurs productions, afin qu’elles puissent épargner aussi à leur rythme et en définitive acheter leur lopin et devenir autonomes.

En ce qui concerne les taux d’emprunt, pour les baisser, il faut que les Africains s’en donnent les moyens. A cette journée de la femme à l’UNESCO, S. Bellnoun avait fait une proposition : avec une participation de 10 € par migrante de la diaspora, créer un fonds d’investissement propre et se fixer ainsi de façon autonome un taux d’intérêt librement fixé, indépendamment des banques…

En ce qui concerne la modernisation et le matériel ? Il faut se méfier du grand écart qui existe entre notre vision d’Occidentaux et les attentes des bénéficiaires sur le terrain, en Afrique. La réalité de terrain, c’est que l’évolution est très progressive, il y faut tout un long processus de formation, car sinon le matériel n’est pas utilisé. Anecdote : « Emus par le travail trop important qui incombe aux femmes et les kilomètres qu’elles font chaque jour pour aller puiser l’eau, des Européens décident d’apporter un puits au village. Réduire la distance, c’est très bien : les femmes vont tirer l’eau au nouveau puits, mais elles prennent le temps de leur bavardage habituel ! Et les hommes trouvent qu’elles traînent trop maintenant ! Contrariées de se sentir contrôlées, les femmes abandonnent le puits et retournent à la rivière… »

A. Janicot : attention à la mécanisation ! Les tracteurs, achetés par le président ATT en son temps, ont été un échec : sans étude de terrain, incompatibles avec la pauvreté du sol, ils ont été la preuve d’un décalage qui ne marchait pas avec la pauvreté : le meilleur outil des femmes, affirme -t-elle, c’est leur propre organisation. C’est là leur modernisation.

Niamoye DIARRA (CADE) rebondit sur cet exemple des tracteurs qui ont finalement été revendus : elle évoque aussi les moulins, avec la question de leur maintenance ou de leur usure : exemple de petits éléments de fer qui ont pu se mêler à la farine, et qui ont rendu des enfants très malades…d’où l’abandon des moulins…Il faut donc toujours réfléchir par rapport à l’appropriation de la technique par ceux qui doivent l’employer. Le défi est de produire soi-même, aussi avec ses propres outils. Résoudre le problème du stockage, enseigner des techniques de transformation, pour éviter la déperdition, créer des marchandises susceptibles de pouvoir alimenter les marchés des plus grandes villes. Pour cela, il faut aussi créer de l’énergie, de l’assainissement.

Un intervenant souhaite apporter un éclairage sur ce point de la modernisation, qui ne devrait pas être pensée uniquement en termes de mécanisation, ou de tracteurs. Il existe, en Afrique même, des associations, des institutions qui travaillent à l’adaptation des matériels modernes sur la traction animale, et qui proposent des solutions très intéressantes. C’est le cas au Burkina Faso, avec des recherches très pertinentes à l’Université 2IE par exemple. Aujourd’hui, il y a des solutions, tout est question d’information et de formation.

L’accès à l’énergie

Le film montre dans sa troisième partie l’intérêt d’une plate-forme multifonctionnelle d’accès à l’énergie. C’est l’avenir pour les villages, une solution pour fixer les populations. Pourrait-on développer cette question de l’accès à l’énergie ?

A. Janicot : aujourd’hui, le coût de l’énergie dans les pays d’Afrique de l’Ouest est absolument énorme. L’énergie coûte aussi cher à Bamako, à Abidjan et à Paris, les factures y sont pratiquement équivalentes alors qu’existe un rapport de 1 à 10, voire de 1 à 100 dans les revenus. C’est donc un véritable problème pour installer une industrie. A qui appartient l’énergie ? A qui bénéficie-t-elle ? A nos entreprises occidentales, qui freinent pour le développement du solaire. Les Chinois ont réussi une certaine percée en ce domaine, mais c’est loin d’une exploitation réelle. Alors que ces pays regorgent de soleil, l’utilisation du solaire est très insuffisante.

Un auditeur donne l’exemple d’un éclairage solaire installé dans l’école d’un village. Seul lieu éclairé dans la nuit, elle devient lieu d’attraction, lieu d’échanges, lieu culturel, modifiant ainsi la vie tout entière, libérant tous les champs du possible : chargement des téléphones portables (moyennant un petit écot réinvesti dans la maintenance), possibilité de prolonger le temps consacré au travail de projets ou de gestion, branchement d’une télévision et accès aux informations du monde, etc.

Le cameraman du film parle ensuite de son vécu durant le tournage : « Si tout ne s’endort pas la nuit dans les villages africains, par contre la vie économique s’arrête complètement. Et la nuit tombe très tôt ! Mais l’exemple vécu dans le delta du Niger, à proximité de cette plate-forme énergétique, a montré à quel point la combinaison « présence d’énergie/vie associative » pouvait créer une dynamique, une motivation, une vraie solidarité, une joie de vivre. »

La place des hommes

Voici une question posée entre temps sur la mentalité des hommes. Comment réagissent-ils à cette évolution du travail des femmes ? Quelle est leur contribution à la vie de la famille ?

A. Janicot : de ce que j’ai pu observer un peu partout, les hommes dans un premier temps ne voient pas toujours d’un bon oeil le progrès technique, qui permet aux femmes de se libérer du temps et de se soulager de la pénibilité des tâches (le moulin, le puits rapproché du village…). Ils peuvent être agressifs devant cette émancipation des épouses, mais ils doivent bien admettre que la famille vit mieux et que finalement, c’est plutôt avantageux pour elle. La grande différence aussi, c’est que les femmes travaillent collectivement. Elles réfléchissent ensemble aux postes où elles vont attribuer leurs recettes. Elles participent ensemble au développement du village dans son entier, et pas seulement avec le souci d’une seule personne ou d’une seule famille.

S. Bellnoun : jusqu’à récemment, tout le budget familial était entre les mains de l’homme. Si la femme pouvait gagner un peu sur les fruits du maraîchage, les bénéfices étaient reversés au mari. A l’homme incombent aussi les travaux de force. Encore aujourd’hui, c’est comme cela, c’est lié aux mentalités, à l’éducation reçue. Les travaux de force et les finances, c’est l’homme. Nourrir la famille, accueillir, faire la cuisine, c’est la femme. Mais les femmes évoluent plus vite que les hommes : elles apportent de plus en plus de revenus, elles s’organisent pour les gérer elles-mêmes, elles doivent secouer leurs maris ! Et il y faut de l’accompagnement… Nous avons aussi à sensibiliser les mères sur les rôles respectifs des filles et des garçons dans la maison.

Modernisation et mentalités

Un intervenant revient sur la modernisation, cette fois pour aborder la fertilisation des sols afin d’obtenir des rendements à peu près acceptables.

S. Bellnoun : en ce qui concerne la modernisation, il faut donner du temps, former et accompagner. C’est humain. Le but, quand le matériel arrive, c’est de pouvoir faire en sorte qu’il soit utilisé. Les femmes sont en général analphabètes ou ont un niveau d’études très bas. Il faut adapter le langage de la formation à la population, voire même faire cette formation en langue locale. Il faut que les donateurs de bonne foi soient prêts aussi à cet investissement dans la formation.

A. Janicot : ma réponse sera celle d’une observatrice de bon sens plutôt que d’une spécialiste en agronomie : sur la fertilisation des terres, ne faisons pas reproduire aux Africains nos mêmes erreurs. Depuis quelques années, je constate que les légumes, làbas, perdent de leur bon goût, on y met de plus en plus d’engrais. Il existe des techniques de goutte-àgoutte par exemple, et sans engrais, qui font merveille. Donc, attention.

Une auditrice souhaite revenir, elle, sur la question des mentalités : On constate un changement progressif dans la répartition des rôles économiques. Ne faut-il pas, pour accompagner ce processus, promouvoir aussi un changement des mentalités, en particulier en ce qui concerne les violences faites aux femmes ?

S. Bellnoun : Sur la question des mentalités, oui bien sûr, mais il faut bien comprendre que le changement ne peut venir que des gens euxmêmes, et au fur et à mesure. On peut discuter de ce terme« d’appropriation » en ce qui concerne les techniques ou les manières de faire. Le mot n’est pas le bon, car il sous-entend que le progrès viendrait de l’extérieur et non pas des gens eux-mêmes. Or pour que les mentalités changent et bougent, il faut que cela vienne d’une nécessité propre. Quand on parle de l’évolution des mentalités, il faut tenir compte des environnements différents et ne pas regarder par rapport à l’Occident : car ce qui peut paraître d’ici aberrant, peut être là-bas tout à fait normal, et inversement. Il faut cibler les changements de mentalité qui sont nécessaires, et le changement nécessaire, c’est que les femmes acquièrent l’autonomie financière. Ensuite le reste viendra, selon les besoins. ■

Chantal Wallon