Et si l’agriculture sauvait l’Afrique ?

Conférence exceptionnelle

Conférence du 12 septembre 2012

Présentation

Jean-Loïc Baudet, président de la CADE, rappelle que le thème de l’agriculture nous est cher et suscite beaucoup de débats. Il observe que l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) a la double mission du développement agricole et de l’amélioration des politiques alimentaires. Or on voit bien que l’agriculture est sollicitée par d’autres activités que celles pour lesquelles elle est destinée, en particulier la sécurité alimentaire, au grand dam de la classe agricole des pays africains et au grand dam des politiques des pays, comme ceux du Sahel, qui souffrent de malnutrition.

Avec la participation de Henri Hervé Bichat, ingénieur général honoraire du génie rural des eaux et des forêts, initiateur et premier Directeur Général du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), Thierno Iliassa Baldé, ingénieur agronome, consultant, membre de la commission de travail pour les métiers de l’agriculture, de l’élevage, de la pêche et de l’environnement pour le programme SANKORE1 et Michel Levallois, préfet honoraire, ancien président de l’Office de la recherche scientifique et technique outre-mer (ORSTOM), devenu Institut de recherche pour le développement (IRD), fondateur et président d’honneur de la CADE. Jean Roch, ancien chercheur en économie rurale à l’IRD, animateur.

J.-L. Baudet se félicite d’accueillir deux personnes éminentes, messieurs Bichat et Baldé et laisse le soin à Michel Levallois de présenter Hervé Bichat.

Michel Levallois

« Nous nous sommes retrouvés dans l’équipe de responsables d’établissements publics à caractère scientifique et technique (EPST), sous l’autorité d’Hubert Curien, ministre de la Recherche et de la Technologie dans les années quatre-vingts et nous nous réunissions une fois par mois. J’ai eu la chance de travailler avec Hervé, étant à l’époque président de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), et je l’ai connu à la fois comme Directeur Général du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD) à la fin de son mandat, ensuite comme Directeur général de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), et puis comme Directeur Général de l’Enseignement et de la Recherche au Ministère de l’Agriculture.

Je tenais à vous présenter Hervé, car c’est vraiment un passionné de l’Afrique. Il a commencé sa carrière en Côte d’Ivoire au ministère de l’agriculture, de 1963 à 1972. Rentré en France, il a ensuite occupé les fonctions de Directeur du Centre d’études et d’expérimentation du machinisme agricole tropical (CEEMAT) et, surtout, il a été pendant trois ans, de 1981 à 1984, directeur scientifique puis administrateur du Groupement d’études et de recherches pour le développement de l’agronomie tropicale (GERDAT). Cet organisme allait regrouper tous les instituts de recherche tropicale, spécialisés dans l’huile, le coton, le caoutchouc et autres grands produits. C’est Hervé qui a transformé le GERDAT en ce qu’on a appelé le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), structure puissante à la hauteur des enjeux, dont il a été le fondateur et qu’il a dirigé de 1985 à 1990. Hervé a pris ensuite, de 1992 à 1997, les hautes fonctions de Directeur Général de l’Enseignement et de la Recherche au Ministère de l’Agriculture.

Vous avez une carrière totalement marquée par l’Afrique, mais vous avez su alterner les séjours en Afrique et les responsabilités dans les pays tropicaux et les séjours en métropole. Je dirai qu’on a affaire à quelqu’un qui a une grande expérience à la fois de spécialiste d’agriculture et en même temps d’homme qui a été capable de penser, de critiquer des politiques agricoles, aussi bien au niveau national qu’au niveau international.

J’ai gardé aussi le souvenir de cette institution qu’Hervé a créée, à savoir la Conférence des responsables de la recherche agronomique africains et français (CORAF), qui a pu donner des impulsions importantes à cette recherche essentielle.

Hervé, c’est un très grand plaisir que de t’accueillir ici. Ton livre « Et si l’agriculture sauvait l’Afrique ? » correspond exactement aux préoccupations qu’a toujours eues la CADE, à savoir que l’Afrique noire n’est pas maudite, qu’elle a des potentialités. En revanche, ce qui ne va pas, c’est l’image que l’on donne souvent de l’Afrique, le regard que l’on porte sur elle. Cet ouvrage très riche correspond aux convictions profondes de la CADE. Un immense merci, Hervé, d’avoir accepté de venir nous parler de ce qui te tient le plus à coeur, l’agriculture en Afrique. »

Avant de passer la parole à Hervé Bichat, Jean Roch observe l’actualité et la nouveauté du thème débattu aujourd’hui. Actualité au regard de la flambée des cours des grandes denrées alimentaires et de la difficulté croissante des Africains à se nourrir. Nouveauté, du fait notamment que la terre est devenue un actif financier apprécié par les spéculateurs et l’agroindustrie. Il annonce enfin le décès de Philippe Couty, chercheur aussi modeste que talentueux, dont les écrits (disponibles sur la base Horizon du site de l’IRD) restent une référence pour les africanistes.◊

Hervé Bichat

Hervé Bichat dit tout le plaisir qu’il a d’être ici et d’y retrouver Michel Levallois, avec lequel il a travaillé au moment de la réforme des institutions de recherche en 1981 sur la recherche tropicale. Il se réjouit de la participation à cette réunion de Thierno Baldé, parce que qu’il est intéressant pour un ancien de passer le relais à la nouvelle génération. Il en vient ensuite aux deux raisons qui l’ont conduit à rédiger son livre.

  • Il a voulu rendre hommage à l’une de ses nièces, étudiante en médecine, et à son compagnon, étudiant en agronomie, qui souhaitaient commencer leur vie professionnelle au service de l’Afrique. Ils furent malheureusement fauchés par un autobus en 2009 sur une route du Bénin, où ils effectuaient un stage. Ces circonstances dramatiques l’ont conduit à écrire un premier texte, qui l’a aidé à faire face à ces deuils.
  • Par ailleurs, à l’heure de la célébration du cinquantième anniversaire des indépendances africaines, il a constaté que ce qui avait été écrit sur l’agriculture ne correspondait pas tout à fait à ce qu’il avait luimême observé. Tous les ouvrages relèvent le fait que l’Afrique souffre d’une mauvaise gouvernance et que, selon le point de vue de la Banque mondiale, l’Afrique ressemble à « un géant agricole assoupi ».

Hervé Bichat considère que les agronomes et les paysans africains ont cinq défis à relever et c’est bien pour cela que les choses sont compliquées.

Le défi agro-écologique

Les sols africains sont des sols de pauvre qualité, ce qui justifie le besoin d’accorder une place privilégiée à la recherche agro-pédologique. Au cours des ères secondaire et tertiaire, l’Afrique n’a pas été touchée par des mouvements tectoniques importants. Nous avons affaire à un socle ancien, dans un continent qui n’a pas été « rajeuni » depuis des centaines de millions d’années et dont la pluviométrie et la température favorisent le lessivage des sols. Les grands fleuves, y compris le Niger, n’ont pas pu se doter de plaines alluviales fertiles, comme en Asie. Malgré l’exubérance de la végétation tropicale, l’Afrique est dotée de sols pauvres et fragiles. Il y a un million d’années, l’Afrique et l’Amérique du Sud formaient un même continent. C’est pourquoi les écosystèmes d’Afrique de l’Ouest se rapprochent beaucoup de ceux du nord de l’Amérique du Sud - à l’exception du très riche bassin de l’Orénoque - tandis que les écosystèmes situés plus au sud, comme en Angola, se rapprochent des cerrados2 que l’on trouve en Amazonie.

Les conséquences de ce paysage pédologique sont considérables :

  • La faiblesse des productions agricoles a eu un impact démographique, avec de faibles populations, et il n’a pas été possible de dégager des surplus commercialisables suffisamment importants pour servir de support à des civilisations complexes.
  • En conséquence, les élites de la région se sont tournées vers la taxation des échanges entre l’Afrique de l’Ouest, le Maghreb et l’Europe. Les princes commerçants qui étaient les chefs de tribus de l’Afrique ont ainsi pu trouver les moyens d’assurer leur domination.

Le défi sanitaire

L’état sanitaire de l’Afrique noire est plus sévère qu’en Asie et aux Amériques. Ceci vaut aussi bien pour les végétaux que pour les animaux et pour l’homme.

  • Les semences importées souffrent en Afrique de maladies inconnues dans leur pays d’origine. Au contraire, les variétés africaines se caractérisent par une bonne résistance aux maladies et sont appréciées par les généticiens.
  • Les animaux et les hommes sont victimes de graves maladies, dont la plus connue est la maladie du sommeil (trypanosomiase), mais il y a aussi la bilharziose, l’onchocercose et bien d’autres. Rappelons qu’en 1590 les Marocains prirent Tombouctou avec des troupes montées à cheval, mais qu’ils durent rentrer chez eux à dos de dromadaires ! Pourquoi cette situation est-elle particulière à ce continent, contrairement à ce qui se passe dans les autres zones tropicales, en Asie et en Indonésie ? Il aurait été intéressant de pouvoir questionner Charles Darwin pour savoir si l’évolution en Afrique avait un lien avec sa singulière situation écologique.

Les conséquences d’un sévère état sanitaire sont nombreuses : il limite la population à des effectifs insuffisants, il contrarie les échanges qui ne peuvent qu’être lents et lacunaires, il empêche l’exploitation des zones les plus intéressantes, notamment celles situées en bord de fleuve. Il devient impossible dans ces conditions de voir naître des sociétés socioculturelles bien développées.

Le défi qu’a apporté l’Europe

La situation au 15ème siècle était bien différente d’un continent à l’autre et la colonisation a provoqué un véritable court-circuit, mais avec des effets différents selon les continents. L’arrivée des Européens dans les Amériques a provoqué un véritable génocide d’origine microbienne. Par contre, leur entrée en Asie n’a pas eu de graves conséquences démographiques, puisque les Européens et les Asiatiques appartenaient au même ensemble sanitaire. Cette Asie avait su se développer à partir des grands fleuves. Toute autre était la situation en Afrique, où les Européens avaient de faibles chances de survie et succombaient rapidement.

L’impact colonial a créé un choc d’autant plus brutal que cet impact fut multiple : choc technologique provoqué par la mise en contact avec des économies beaucoup plus évoluées et choc psychologique consécutif à la domination des étrangers, agissant dans le cadre d’un espace-temps inconnu de la pensée indigène.

Pour comprendre les difficultés de gouvernance que connait l’Afrique, il convient de se référer aux diverses expériences qu’elle a vécues et à celles vécues dans les autres régions tropicales. Il est certain que les Africains auraient inventé ce que nous avons inventé, si on leur en avait laissé le temps.

Le défi démographique

Les Européens sont arrivés avec des outils qui ont profondément changé la situation sociale : la médecine moderne bien évidemment, et aussi l’ouverture d’infrastructures modernes comme les ports ou les routes qui ont favorisé la réorientation et l’extension des échanges économiques.

L’observation de l’évolution démographique mondiale donne la mesure de l’importance des mutations et aide à saisir quelle part occupe l’Afrique dans ce mouvement. En 1500, l’Afrique comptait quelque 85 millions d’habitants et la population mondiale n’atteignait encore que 415 millions de personnes. En 1900, on passe à 122 millions d’Africains sur un total mondial de 1 541 millions et en 1990 à 642 millions d’Africains sur les 5 milliards d’habitants de la planète. Si l’on en croit les spécialistes, la terre comptera 9 milliards d’habitants en 2050, dont 2 milliards d’Africains.

Le taux de croissance de la population africaine s’élève actuellement à 2,3 %, quand celui de l’ensemble de la population mondiale n’est que de 1,2 %. Encore faut-il rappeler que le continent pesait 20 % de la population mondiale en 1500, puis était tombé à moins de 10 % à la veille de la seconde guerre mondiale pour remonter ensuite rapidement. A noter aussi que les changements structurels, comme l’urbanisation et la proportion élevée de jeunes dans les effectifs démographiques, modifient l’approche qu’on peut avoir de l’avenir.

Une croissance aussi forte explique une partie des drames qui affligent l’Afrique : guerres civiles, importance des populations réfugiées, émigration sauvage à la recherche d’emplois. Il en résulte une pression sur les écosystèmes, qui conduira à renoncer à l’agriculture itinérante, peu performante et qui dégrade les écosystèmes. L’avenir consiste à engager une révolution agricole qui débouche sur des systèmes d’exploitation intensifs et durables.

Le défi de la pensée économique

Les idées de l’école de Chicago, devenues dominantes, ont eu un impact décisif sur le développement de l’agriculture africaine à partir de la fin des années 70. Cette école s’est imposée en réaction aux théories professées par le professeur Keynes, qui pensait que les marchés ne s'équilibrent pas automatiquement et qui privilégiait l’approche macro-économique. Milton Friedmann, membre éminent de l'école de Chicago, mettait en cause l’efficacité de l’intervention de l’Etat dans l’économie et était d’avis que le marché est toujours meilleur que l’Etat et qu’il faut donc lui laisser libre cours. Ses idées ont fini par s’imposer à l’échelle mondiale et se sont concrétisées dans le célèbre « consensus de Washington ».

La Banque mondiale a choisi de subordonner ses prêts à l'adoption de politiques inspirées des principes dudit consensus. Cette nouvelle pratique, euphémiquement qualifiée d’« ajustement structurel », a eu des résultats catastrophiques, pour au moins trois raisons :

  • la Banque mondiale s’est orientée sur le financement de projets de plus en plus limités et a démantelé des filières agricoles patiemment mises en place durant des décennies. On a vu une prolifération de projets privés de très court terme, incompatibles avec le temps du développement agricole.
  • les paysans ont une vision du temps extrêmement courte, alors que le développement de l’agriculture, qui est une industrie lourde, exige une vision de longue durée. Les politiques de court terme se révèlent incompatibles avec cette exigence.
  • les marchés agricoles sont très volatils. Cette caractéristique est liée à la périssabilité des denrées agricoles, mais aussi à l’organisation des marchés et des industries alimentaires, sans oublier les manoeuvres des spéculateurs qui déstabilisent les marchés. Il est donc indispensable de réguler les marchés, contrairement aux thèses des partisans d’un laisser-faire sans contrôle.

L’essentiel est de comprendre quelle est la bonne manière de relever les défis de l’agriculture africaine, à savoir que tous les acteurs veuillent bien s’inscrire dans des perspectives de temps et d’espace les plus larges possibles.◊

Thierno Iliassa Baldé

D’accord avec les cinq défis dont a parlé Hervé Bichat, l’orateur s’attachera à analyser deux autres défis qui conditionnent le devenir de l’agriculture africaine, à savoir l’aspect géopolitique et le phénomène d’« accaparement des terres ». · Sur le plan géopolitique : l’Afrique a vécu sous l’influence des deux blocs, le bloc soviétique, partisan des systèmes d’agriculture socialiste, et le monde dominé par les Etats-Unis qui prône le libéralisme économique. Les choix de type occidental avaient notamment trouvé leur domaine d’excellence en Côte d’Ivoire, contrairement à la Guinée qui avait choisi une voie très différente après sa rupture avec la France. Sachant que les produits agricoles ne sont pas des produits comme les autres et que les paysans comptent jusqu’à 60 ou 70 % de la population africaine, c’est dire à quel point l’agriculture pèse sur l’économie. Chaque pays doit mettre en place une politique qui permette de mieux vivre et de combattre la pauvreté, l’un des grands objectifs des Nations Unies. Pour y parvenir, il convient de développer des filières agricoles et alimentaires performantes, en s’efforçant de rattraper les retards techniques en matière de fertilisation ou de recours aux pesticides, comme l’Asie l’a fait. Malheureusement, les politiques agricoles africaines n’ont pas une durée de vie suffisante pour obtenir des résultats, du fait de l’instabilité politique, des coups d’Etat et changements de régimes. · L’accaparement des terres devient un enjeu majeur pour l’Afrique. La Chine, la Corée du Sud ou les pays arabes ont acheté ou loué de grandes superficies de terres, mais si elles ont apporté des techniques modernes, les paysans africains n’en bénéficient pas. Il y a parfois la complicité de dirigeants qui cherchent leurs intérêts particuliers au détriment de leur paysannerie. On a vu à Madagascar le coup d’Etat qui a suivi « l’affaire Daewoo », entreprise coréenne en voie d’acquérir des droits fonciers sur 100 000 hectares. Au contraire de ces expédients, il convient de mettre en place une politique globale, à l’échelle de la nation ou de la région, pour améliorer la production, créer des emplois et mieux rémunérer le travail des petits paysans. Le défi essentiel est de sortir de la pauvreté, mais les autorités politiques se révèlent impuissantes face aux appétits des pays développés, comme les Etats-Unis. Gavés de subventions, leurs producteurs investissent les marchés africains et déstabilisent les producteurs locaux incapables de soutenir la concurrence. On s’interroge aussi sur la nature des objectifs de la politique agricole commune (PAC) européenne pour savoir s’il n’y a pas complicité avec les responsables africains pour maintenir des pratiques discutables. Le grand défi du progrès est dans la formation des hommes et l’Afrique souffre d’un sévère déficit de formation. Il y a aussi le besoin d’une recherche agronomique performante, avec la volonté de valoriser toutes les découvertes au bénéfice de nos paysans.

Le Débat

Un premier intervenant évoque les accords passés à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) qui favorisent les pays occidentaux. Il y a aussi les achats de terres africaines pour produire des denrées qui seront exportées en Chine ou ailleurs, alors que l’Afrique souffre de la faim. Quant à la PAC européenne, elle accorde d’importantes subventions à ses paysans, ce qui n’est pas le cas en Afrique, dont l’agriculture peu compétitive s’avère incapable d’affronter la concurrence dans une telle situation d’inégalité.

H. Bichat répond que l’OMC pose en effet de véritables problèmes et que l’envoi de produits bon marché déstabilise les systèmes de production locale. Les dirigeants africains se satisfont de pouvoir acheter à bon prix pour nourrir leurs habitants et particulièrement les citadins, mais il s’agit de politiques à court terme. On va vers des changements structurels, car les politiques agricoles suivies depuis 50 ans sont caduques, sachant que l’évolution des prix est à la hausse, ce qui condamne les pratiques suivies précédemment. S’agissant de l’OMC, il y a des clauses qui existent, mais rien n’interdit aux pays africains de les amender s’ils le souhaitent et s’ils ont la volonté politique de le faire.

Quant à la politique agricole commune (PAC), mise en place à l'échelle de l'Union européenne, il faut considérer les transformations qui se sont produites en Europe depuis la dernière guerre. La France est devenue une grande puissance agricole, qui exporte plus de 20 % de sa production. Face à ces mutations, l’Afrique a le choix de continuer à exporter ses produits bruts ou de les transformer sur place, pour disposer d’une plus grande autonomie et générer de la valeur ajoutée.

Une militante d’une association, qui travaille à Garoua au Cameroun, évoque un problème tribal, notamment dans l’absence de cohabitation pacifique entre agriculteurs et éleveurs. Elle déplore également les difficultés de gestion de projets conclus au sommet, après des négociations compliquées et sans la participation active des intéressés. Les Africains devraient enfin « se prendre en main » davantage et ne pas tout attendre de l’autre.

H. Bichat répond qu’il est difficile de diriger des pays où les pressions familiales et claniques sont si prégnantes. Il s’agit de transformer les Etats africains en nations, forte de leurs groupes solidaires. Ils ont besoin de cohésion sociale et d’autorité, comme dans le cas du Mali, où le dioro - le maître des pâturages - savait régler les conflits entre les cultivateurs et les bergers. Cette coutume ne peut plus opérer avec la même efficacité, du fait de la pression sur les sols et de l’abandon des coutumes ancestrales par les jeunes générations.

Il faut restaurer le long terme et se rappeler que les cadres africains font ce qu’ils peuvent dans un contexte très contraignant, sans ignorer qu’il existe ici, comme ailleurs, des dirigeants peu recommandables.

T. I. Baldé relève que la conduite d’une politique agricole ne se réduit pas à se rendre en voiture au village au moment des campagnes agricoles et que de nombreux responsables participent eux-mêmes à la dégradation de leur image. Il existe pourtant des politiques qui marchent, comme au Malawi. La réussite exige que l’on prenne le temps de bien identifier les besoins et de travailler avec les paysans sur le long terme.

S’agissant de l’accaparement des terres et du rôle des Chinois en Afrique, ces derniers cherchent à satisfaire leur besoins en matières premières et viennent se servir, comme les Européens l’avaient fait avant eux. S’ils rencontraient des interlocuteurs soucieux des intérêts de leurs pays, il deviendrait possible de faire beaucoup, comme la mise en place de centres de recherche et le développement des variétés africaines intéressantes pour améliorer la sécurité alimentaire. Ce qui importe, c’est l’amélioration d’une agriculture vivrière capable de mieux nourrir les gens.

Athanase BOPDA, Professeur à l’Université du Havre, signale l’existence d’un texte intitulé « Quelle politique agricole pour l’Afrique ». Ce document rend compte des points de vue de personnes d’horizons divers et surtout d’africains ayant échangé sur trois points : la politique agricole en Afrique, ce qu’elle devrait être, comment mettre en oeuvre une politique qui soit authentique et pertinente ?

Monsieur Berthelot relève que l’OMC laisse des marges de manoeuvre qui ne sont pas utilisées. Il y a eu quand même des contacts qui essayaient de défendre les producteurs africains, comme ce fut le cas pour la volaille. Il note ensuit que les orateurs n’ont pas suffisamment parlé des perspectives offertes par la mise en place de PAC régionales. Il se demande enfin ce qu’il en est de l’approvisionnement des villes par les importations ? Quelle est l’influence de la financiarisation croissante des marchés? Son rôle dans les fluctuations de prix et leur fréquence ? Y a-t-il des progrès dans le dialogue entre les agriculteurs et les autorités et comment le renforcer ?

T. I. Baldé répond qu’il faut une volonté politique commune pour construire une PAC. Chaque Etat doit mettre de côté ses intérêts particuliers. Il faudrait aussi investir dans les infrastructures et limiter les pertes post récolte, sachant que 35% des produits sont perdus après la récolte. On voit bien qu’il serait possible de dégager des gains de productivité considérables. La difficulté est que les pays africains n’ont ni les mêmes ressources, ni les mêmes priorités. Ainsi, le Nigeria, riche de son pétrole, a délaissé son agriculture. Nos politiciens se limitent à l’affichage, à diffuser des émissions qui se félicitent des bons résultats de campagne ou à effectuer des tournées officielles dans les villages. H. Bichat déplore quant à lui la mauvaise qualité des statistiques africaines, sur lesquelles s’appuient la Banque mondiale et d’autres pour construire des modèles de mauvaise qualité et donc inopérants. Heureusement, un grand changement très porteur d’espoir est en train de naître avec la montée en puissance des organisations agricoles africaines.

Le professeur Philippe Hugon convient que la question des importations à bon marché est un réel problème. Il faut considérer que les villes disposent de revenus monétaires, certes insuffisants, mais qui restent supérieurs à ceux des ruraux. L’urbanisation a fait apparaitre un ensemble de filières de transformation impossibles à développer auparavant. Il existe donc des dynamiques agroalimentaires nouvelles à exploiter pour nourrir des villes de plus d’un million d’habitants, situation qui n’a rien à voir avec les modes traditionnels d’approvisionnement des petites cités.

S’agissant des rachats de terres, il y a eu beaucoup d’effets d’annonces, mais encore peu de réalisations. De plus, même s’il importe de bien peser les risques encourus, qui empêche que l’investisseur apporte son savoirfaire, de la formation, des aménagements (hydrauliques et autres), et organise de la sous-traitance qui profite aux populations locales ? Il est possible d’aboutir à une complémentarité au bénéfice de chacun. Le point essentiel est celui du rapport de forces entre les parties et il s’agit bien d’abord d’un problème politique.

A un participant qui s’étonne qu’Hervé Bichat ait oublié de parler de René Dumont, celui-ci répond qu’il l’a fait dans son livre « Et si l’agriculture sauvait l’Afrique ? ». Il rappelle les relations qu’il a entretenues avec Dumont, d’abord comme l’un de ses élèves, puis en tant qu’interlocuteur quand il travaillait en Côte d’Ivoire. Le livre de Dumont est un maître livre, qui fait la synthèse des connaissances acquises dans les années 60. Certaines de ses hypothèses se sont révélées justes, alors que d’autres étaient plus hasardeuses. Il a attiré l’attention sur les difficultés engendrées par une croissance démographique trop forte et prôné la création d’une organisation unique en Afrique qui fédère les dynamiques. Par contre, il n’a pas compris qu’on ne pouvait pas transférer brutalement des techniques qui ont fait leur preuve dans des contextes trop différents de ceux de l’Afrique. Ainsi, les paysans ivoiriens ont compris l’intérêt des techniques vulgarisées chez eux par des Chinois, mais ils n'y trouvaient pas leur intérêt, alors qu’ils pouvaient vivre convenablement avec deux heures de travail quotidien. Préférer 2 heures de travail à 13 heures de labeur est une preuve de l’intelligence paysanne. Le changement technique dépend de l’histoire et des différentes conditions de vie rencontrées.

Quelqu’un insiste sur l’importance de la maîtrise de l’eau.

H. Bichat rétorque que les responsables ne se rendent pas compte que l’eau existe, mais qu’elle est en quantité limitée, d’où l’importance à accorder aux techniques d’économie de l’eau.

Un responsable de petits projets regrette que l’on se focalise trop sur les perspectives de grand marché, destiné à l’agro-alimentaire international, alors qu’il convient de rester le plus proche possible du terrain. Il cite ses réalisations en matière de production de haricots verts, en collaboration avec les coopératives rurales. Il s’agit de commencer à s’occuper de la malnutrition et de la sécurité alimentaire, qui reste la tâche prioritaire.

Georges Courade retrouve chez Hervé Bichat le pessimisme du géographe Gourou sur les sols africains réputés infertiles et sur les contraintes sanitaires. Il avait ensuite évolué par rapport à ces positions des années 45 en parlant en 1982 des terres africaines comme des « terres de bonne espérance ». Il en vient ensuite aux choix qu’il faudra adopter : veut-on aller vers une agriculture industrielle ou vers une agriculture familiale améliorée ? Il rappelle les réussites du CIRAD qui a su promouvoir la culture attelée dont bénéficient des millions de paysans. Il faudra occuper dans le futur proche quelque 25 millions de jeunes en 2020 et c’est dans l’agriculture qu’ils trouveront la plupart des opportunités d’emploi. On oublie aussi que l’agriculture urbaine occupe des millions de personnes, comme il 1 Sankoré est un programme gouvernemental français, dédié au développement de l’éducation numérique libre et gratuite pour tous et en particulier pour l’Afrique. 2 Le terme « cerrado » signifie fermé ou clos et s’applique à la végétation dense, difficile à parcourir. est facile de l’observer dans les grandes agglomérations, comme Lagos ou Kinshasa.

T. I. Baldé est d’accord qu’il faut donner la priorité à l’agriculture familiale, qui offre les meilleures perspectives d’emploi. Encore faut-il que les agriculteurs y trouvent leur compte. Le rôle des politiques est de mettre en place le cadre et les instruments qui permettent que les paysans trouvent suffisamment de revenus dans l’exercice de cette activité.

Un urbaniste évoque le dualisme des systèmes de production, avec les cultures de rente d’une part et les cultures vivrières de l’autre. Cette situation, rendue nécessaire par le besoin des jeunes Etats de disposer de revenus monétaires suffisants, a persisté, ce qui a conduit à de graves difficultés. Les populations urbaines ont augmenté, mais il n’y a toujours pas d’organisation des marchés. Il conviendrait de mener un développement coordonné de l’espace rural et des villes, pour qu’il y ait synergie entre les deux mondes.

T. I. Baldé rappelle que le développement des cultures d’exportation est une politique coloniale que les Etats indépendants ont poursuivi. Maintenant, la question relève de la souveraineté de chacun des Etats qui doit définir ses priorités et apprécier ce qu’il est opportun de faire.

Une étudiante d’une grande école de commerce observe que l’Afrique manque de cadres et que l’environnement se dégrade. Elle estime qu’il y a place pour les entreprises agroalimentaires, de plus en plus nombreuses à intervenir, et qu’elles peuvent participer utilement au montage de filières modernes. Elle aimerait connaitre l’opinion des intervenants sur les rapports entre le secteur public et le privé. Ont-ils aussi observé une restauration des projets transafricains et transfrontaliers, que certaines associations s’efforcent de promouvoir ?

S’agissant des relations entre le public et le privé, T. I. Baldé répond qu’il faut toujours garder à l’esprit que les entreprises ne sont pas philanthropiques et qu’elles développent des variétés semencières qu’elles vont breveter et se réserver exclusivement. Il est donc nécessaire d’équilibrer les choses et de soutenir activement ce qui relève du vivrier et de l’agriculture familiale.

H. Bichat rappelle que l’agriculture familiale doit être organisée et que son soutien engage l’Etat sur le long terme. Souvenons-nous des errements de la Banque mondiale dont la politique d’ajustement structurel a brutalement détruit des filières agricoles patiemment construites.■

Jean ROCH

1 Sankoré est un programme gouvernemental français, dédié au développement de l’éducation numérique
libre et gratuite pour tous et en particulier pour l’Afrique.
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Le terme « cerrado » signifie fermé ou clos et s’applique à la végétation dense, difficile à parcourir