L'actualité du savoir et du savoir-faire

Cycle II : «La production du savoir et du savoir-faire »

Rencontre-débat du 13 juin 2012

Présentation

Ville de Douala, Cameroun. © http://dumezbourboin.free.fr
De gauche à droite : M.-J. Grojean, D. Gentil, E. Coulibaly et J.-L. Baudet

Jean-Loïc Baudet, Président de la CADE, introduit cette séance, troisième du cycle et dernière de l’année. Le thème aborde en fait une problématique d’ordre général : à la veille du sommet de la Terre, Rio+20, le monde s’interroge sur les modèles viables et sur les types de sociétés possibles, en Afrique, comme dans les autres parties du monde. Il s’agit d’un thème culturel et technique à la fois. En ce qui concerne l’Afrique, dans lesquelles de ses ressources propres pourrait-elle puiser pour modeler son avenir ?

Dominique Gentil, socio-économiste, animera la rencontre- débat et introduit les intervenants :

Elisée Coulibaly, président de la Société des Africanistes, docteur de l’Université Paris I Panthéon- Sorbonne, spécialisé en archéologie et histoire des techniques, auteur de Savoirs et savoir-faire des anciens métallurgistes d’Afrique de l’Ouest, Karthala, Paris, 2006.

Marie-Joséphine Grojean, membre de l’Académie de l’eau, présidente de l’association L’eau et la vie en Méditerranée, réalisatrice du film Les gens du fleuve (Mali, Mauritanie, Sénégal), chercheuse en pédagogie interculturelle et auteur du récent ouvrage Une initiation chamanique. L’aventure ambiguë d’un chaman amérindien et de ses apprentis en Afrique, Editions Ives Michel, 2010.

Marie-Joséphine Grojean

Marie-Joséphine Grojean
Marie-Joséphine Grojean

Entre « le savoir » occidental moderne et « les savoirs » autochtones traditionnels, quelles voies pour demain ?

Marie-Joséphine Grojean : Ce n’est que récemment que l’on a commencé à considérer les savoirs et les savoir-faire non occidentaux sous un autre angle et à leur donner une visibilité devenue croissante. Savoirs et savoir-faire qui pourraient bien nous interroger sur les capacités à répondre aux besoins d’aujourd’hui, tournés vers un devenir autre, tant matériel que spirituel.

Ces savoirs posent une question sémantique : car jusqu’à présent, « le savoir », terme singulier et porteur d’une acception universelle, désigne « la science », occidentale et moderne, alors que « les savoirs », terme pluriel et toujours affecté d’adjectifs qui en font des savoirs « traditionnels », « locaux », « naturalistes » ou « indigènes », désigne des savoirs particuliers. « Le savoir » progresse et « la science » en devenir a ses chercheurs tandis que « les savoirs » suggèrent un ensemble clos et fermé sur soi, figé et qui n’évolue pas.

On préférera parler, selon le terme adopté et défini par la chaire « Savoirs contre pauvreté » du Collège de France, de savoirs « autochtones », car il s’agit bien de savoirs liés à des peuples, à des territoires, à leur nature.

De nos jours, devant les menaces écologiques qui pèsent sur la planète, et en tout premier lieu sur ces peuples autochtones précisément, devant la crise actuelle de la modernité et de son mode de développement qui semble incapable d’éradiquer la pauvreté, ces savoirs et savoir-faire autochtones sont réhabilités. La Convention du Sommet de la Terre Rio 92 prend en compte cette capacité des peuples autochtones à vivre sur des terres vulnérables, sur lesquelles ils ont d’ailleurs toujours survécu. Elle leur reconnaît des droits sur leurs ressources et sur leurs territoires. Au vu de leur expérience, ils se voient conférer un rôle de « gardiens de la Terre ».

De son côté en 2010, le protocole de Nagoya1 sur les ressources génétiques invite à passer d’un Occident « prédateur » à un Occident « demandeur ».

L’actualité de ces savoirs est liéeaussi à l’anthropologie, comme Claude Lévi-Strauss l’avait énoncé voici 50 ans dans La Pensée sauvage (Plon, 1962) : toute pensée qui suit le sens du concret relève d’une science du concret. Ces savoirs en général non écrits ont une rationalité qui leur est propre, selon un autre système de pensée. Ainsi le système divinatoire, avec du sens et des effets.

 L’exemple du panier dagara* est symbolique

M.-J. Grojean appuie son propos sur deux exemples concrets :

  • le panier en paille de mil, cadeau reçu dans un village dagara, au sud du Burkina Faso,
  • le savoir thérapeutique dans la médecine africaine.

Le panier dagara est un exemple parmi d’autres, comme ceux que l’on pourrait prendre dans différents domaines de savoir-faire, la chasse, la pêche, ou l’architecture de terre…

Tout d’abord ce panier est un cadeau, un remerciement. Remis lors d’une réception donnée pour un groupe de trente Occidentaux venus sous la houlette de deux chamans, un Africain et un Amérindien, il est donc un outil de communication sociale, de sociabilité et d’échange. M. J. Grojean le raconte dans son ouvrage Une initiation chamanique, récit d’« une expérience chamanique intégrant des réflexions écologiques sur les modes de vie traditionnels et la dégradation de nos modes de vie occidentaux ». Le contenu informatif de ce panier est assez simple : fait de brins de paille de mil, il part d’un socle carré pour se terminer en ouverture ronde. Il est cousu d’un fil invisible, et orné de décorations. De tels paniers, il en existe de toutes tailles, ils ont de multiples fonctions, notamment de rangement ou de transport.

Au-delà de cette première observation, on peut énoncer que par le savoir technique dont ce panier témoigne (régularité de l’assemblage, solidité, décoration qui renforce cette solidité), il est le fruit d’un savoir écologique et vertueux : en cassant la dépendance économique (on fabrique soi-même), et sans émettre le moindre CO2, cet objet, fait de matériaux naturels, retourne à la terre quand il est hors d’usage, redevenant ainsi nutriment biologique. L’objet usuel entre donc dans un processus naturel de recyclage, prouvant ainsi la connaissance intuitive des lois du vivant, « au rendez-vous du donné et du recevoir ». Mais il est la preuve aussi d’une connaissance intuitive de la dynamique des formes, dans ce passage du fond carré à l’ouverture circulaire. Fruit d’un savoir secret antique, il symbolise l’image du monde, avec le carré pour dire la terre et le rond pour dire le ciel. Il n’est pas seulement un objet usuel ou utile, il est également une création culturelle. On comprend que chez les peuples autochtones, la culture n’est pas une marchandise, c’est un mode de vie. Elle témoigne d’une humanité qui doit retrouver ses liens à la nature et à elle-même. Les choses que l’on fait soi-même ont de la valeur. Non seulement elles développent le cerveau, mais elles signent un art de vivre, et un art du vivre ensemble.

Les savoirs thérapeutiques de la médecine africaine nous questionnent également : au-delà des données du sensible, on touche à une connaissance extra-sensible, laquelle commence à être légitimée par la science contemporaine. Inaccessible aux logiques binaires occidentales, la médecine africaine met en synergie matière et esprit. Les processus vibratoires, par exemple, sont d’un potentiel extraordinaire dans les fonctions thérapeutiques. Ces savoirs s’inscrivent dans le renouveau nécessaire dont l’humanité a besoin : associant écologie et thérapie, ils pourraient réapprendre à célébrer la vie.

Enfin M.-J. Grojean termine son propos en le situant dans la perspective qui fut celle d’Edgar Pisani : l’Afrique souffre de n’avoir pas construit son développement à partir de son propre sol, car le développement est avant tout culturel. Elle formule le souhait que l’Afrique retrouve une dynamique de développement à partir d’elle-même, de ses savoirs et de ses savoir-faire, et qu’elle retrouve confiance en ses racines.◘

panier dagara, photo © Photo Jo Expósito
panier dagara, photo © Photo Jo Expósito

* M.-J. Grojean, Une initiation chamanique. L’aventure ambiguë d’un chaman amérindien et de ses apprentis en Afrique, chapitre 12.

Elisée Coulibaly

Elisé Coulibaly président de la Société des Africanistes
Elisée Coulibaly président de la Société des Africanistes

Le propos d’Elisée Coulibaly rebondit sur la conclusion de l’exposé précédent : face à la question du développement durable pour l’Afrique de demain, quel est l’enjeu des savoirs et des savoirfaire locaux africains ? Il serait utile de rappeler une réalité de bon sens, à savoir qu’avant la période coloniale, les habitants du continent africain savaient naturellement se prendre en charge, se loger, se nourrir, s’habiller, etc… Alors pourquoi l’Afrique d’aujourd’hui est-elle maintenant dans de telles difficultés ? C’est ce qui pose question et qu’il faut essayer de comprendre. Par rapport aux savoirs élaborés sur le continent africain, que sont devenus les mécanismes de transmission qui existaient dans la longue durée ? Que peut-on observer de ces savoirs et dans quelle mesure peut-on les prendre en compte à nouveau, pour la construction de l’avenir ?

Les savoirs élaborés par les sociétés africaines touchent de multiples domaines

L’agriculture, le textile, l’architecture, les arts du feu, la phytothérapie, la gestion naturelle des eaux et des forêts en sont des exemples. Au moment de la colonisation, ces savoirs n’ont pas été observés ni considérés, ou fort rarement, et ils sont restés sous estimés au regard des avancées de la science occidentale. Or les Africains ont toujours su utiliser des techniques appropriées à leurs sols, à leurs sous-sols, à la gestion et la préservation de leur environnement naturel.

Premier exemple, les arts du feu : archéologue de la métallurgie, Elisée Coulibaly rappelle l’importance de la métallurgie, comme centre de toutes les activités humaines. La transformation des métaux relève de la puissance créatrice des dieux et l’importance hiérarchique des castes de forgerons en Afrique est là pour l’attester. Or, contrairement aux certitudes ancrées dans l’esprit occidental, les Africains n’ont pas attendu l’Homme blanc pour manier les arts du feu. L’archéologie est là pour l’attester. Les premières traces connues remontent au IIIe millénaire av J.-C. dans la boucle du Niger.

On voit encore des autochtones utiliser dans la région du Bwamu2 des sondes de prospection pour les minerais, de fabrication apparemment assez sommaire. Ces sondes sont tout aussi efficaces que celles qui peuvent être conçues par nos laboratoires technologiques modernes, lesquels corroborent aujourd’hui la valeur scientifique de ce savoir-faire ancestral. Elles fonctionnent sur l’écoute des sons, chaque matière produisant une résonance particulière. Des textes de scientifiques contemporains (Yves Rocard, Georges Charpak) montrent que les recherches les plus pointues (étude des particules « neutrinos » par exemple) viennent confirmer ces savoirs et savoir-faire.

La vallée du Niger recèle de nombreux sites africains d’archéologie de la métallurgie, comme à Nyeme, au Burkina Faso ou Sangha, au Mali.

Deuxième exemple : l’archéologie de la chasse. Les techniques modernes d’investigation scientifique permettent aujourd’hui de rentrer dans la matière et de comprendre comment cette matière a été travaillée. Ainsi l’étude micrographique d’une pointe de flèche permet d’interpréter les capacités mises en oeuvre pour sa confection. Un véritable savoir- faire requérant une science. Dans ce même domaine de la chasse, on peut sans doute avancer que l’existence et la préservation des forêts sacrées relève d’un certain savoir sur le respect de l’environnement.

Les exemples peuvent se poursuivre encore : ainsi, les capacités d’interprétation météorologique à travers les variations dans la biosphère, quand les sociétés anciennes savaient lire dans le comportement des fourmis ou des insectes et étaient capables d’en prévoir des accidents atmosphériques ; ou encore les connaissances en astronomie : le cas de l’observation de l’étoile Sirius par les Dogon est aujourd’hui célèbre. Sur le site dePolio Kemmo, à Sangha, il existe une table observatoire, d’où l’on peut voir le lever simultané du Soleil et de Sirius : comment les Dogon ont-ils donc pu accéder à cette connaissance exacte de l’étoile Sirius et de ses compagnons ? Marcel Griaule a interrogé pendant dix ans le grand Ogotemmêli pour le savoir. (Entretiens rapportés dans Dieu d’Eau, 1948). Celui-ci lui aurait finalement répondu : nous connaissons Sirius parce que nous y sommes allés ! Mystère impénétrable ! 3

Pourquoi ces savoirs sont-ils encore si mal connus ?

Elisée Coulibaly y voit plusieurs raisons : Tout d’abord, comme déjà énoncé en début du propos, il faut mettre en cause l’idéologie coloniale et la désuétude des savoirs autochtones que cette idéologie a engendrée. Citant le philosophe allemand Hegel (1770-1831) qui, sans y avoir jamais mis les pieds, a beaucoup écrit en son temps sur l’Afrique et sur l’infériorité par essence de l’Homme africain, il rappelle que cette vision raciale était répandue dans tous les esprits à l’époque. Comment donc ensuite reconnaître aux Africains la moindre invention ou la moindre réussite ? L’attribution aux Phéniciens de la construction des extraordinaires murailles du Grand Zimbabwé, (inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO) en est un exemple : comment des Africains auraient-ils pu réussir un tel prodige ? Aujourd’hui, l’origine africaine de cette grande cité est totalement attestée… Ensuite, l’inattention des chercheurs et des ethnologues, qui ont toujours été plus soucieux de décrire les ethnies et de connaître leur organisation, pour mieux les administrer éventuellement, que de s’intéresser à leurs savoirs. En troisième lieu, les religions importées, l’Islam et le Christianisme, qui ont traité de « païennes » de nombreuses pratiques, en particulier dans le savoir médical, mettant au rebut des capacités thérapeutiques tout à fait remarquables : par exemple, les soins par scarification contre les morsures venimeuses. (Bien avant Pasteur !)

On peut imputer également aux techniques importées, ainsi qu’aux mécanismes de transfert, loin des réalités locales, l’échec des programmes de développement. Enfin, les pouvoirs publics africains ont toute leur part de responsabilité pour n’avoir pas contribué à la conservation des savoirs locaux.

Les enjeux pour les sociétés africaines d’aujourd’hui et de demain

Les enjeux du développement aujourd’hui sont immenses dans tous les domaines de la vie et les savoirs de l’Afrique représentent un réel potentiel. Qu’en a-t-on fait pourtant ?

L’expérience a montré que les techniques agricoles importées par les agronomes occidentaux sur des sols qu’ils ne connaissaient pas ont conduit à des échecs ou à l’appauvrissement des terres, aux dépens de populations qui réussissaient auparavant à se nourrir.

Les connaissances en architecture de terre étaient et restent remarquables par leur adaptation au climat et à l’environnement. On est venu apporter la tôle !

La gestion des ressources naturelles, retenues d’eau, canalisations, organisation collective de la pêche, se faisait en harmonie avec un certain mode de vie. Les techniciens occidentaux ont fait périr ces pratiques pour une meilleure efficacité ; et maintenant, après les avoir abandonnées, poussent à y revenir pour respecter le développement durable ! (Exemple de la Volta noire) Est-ce être plus civilisé ou l’être moins que de revenir à ces savoirs ?

Les connaissances accumulées présentent un grand intérêt, mais reste limitées pour diverses raisons : l’insuffisance du personnel compétent en Afrique, ce qui obligera à la recherche de solutions par la communauté scientifique à travers des programmes en partenariat conjoint, et le manque de volonté des pouvoirs publics. En conclusion, à l’instar des travaux de Joseph Needham pour l’Asie4, les savoirs africains pourraient- ils un jour être reconnues au plan mondial ? En matière d’histoire des sciences, on constate que rien d’équivalent n’a été recensé. « Dans les livres présentant les techniques, jamais vous ne trouverez l’Afrique ! » ◘

LE DEBAT

Les questions abordées dans le débat ne peuvent pas, sans risque de répétitions ou de redondances, être présentées telles quelles, elles seront donc, pour certaines, regroupées selon leurs thématiques. La conceptualisation des savoirs et les modes de transmission

Première intervention d’un entrepreneur en Afrique : les savoirs africains sont nombreux, mais il faut vivre parmi les Africains et dans leur proximité pour pouvoir les acquérir. Le manque de conceptualisation de ces savoirs fait qu’ils ne sont pas transmissibles autrement que de l’intérieur. Ainsi ils n’ont guère la possibilité de faire influence à l’extérieur.

Réponse de M.-J. Grojean : il n’est pas possible d’énoncer qu’il n’y a pas de conceptualisation derrière les savoirs africains. Derrière toute science, il y a une conceptualisation, mais à travers notre propre grille de lecture nous ne le percevons pas. Nous devons ici passer d’une culture à une autre et nos modes de compréhension ne sont pas les mêmes. L’Occident privilé-gie le profit et la rentabilité, l’Afrique privilégie l’art de vivre ensemble.

…et d’E. Coulibaly : devant cette notion de concept, vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà ! C’est l’accumulation des connaissances par l’expérience qui fait la science.

Correction d’un auditeur : mais la différence entre technique et science, c’est bien la conceptualisation, non ?

Deuxième intervention : la problématique de la transmission des savoirs n’est-elle pas liée à la double question des langues africaines et de l’absence d’écriture pour nombre d’entre elles ?

Réponse d’E. Coulibaly : c’est vrai qu’il y a des codes de transmission. Et comment comprendre des sociétés dont on ne parle pas la langue ?

Correction d’un participant : il faut sortir de ces visions simplifiées, car un grand nombre de colonisateurs ou de missionnaires et autres se sont passionnés pour ces peuples et ont parlé toutes ces langues !

Suite de la réponse : oui mais c’est un peu l’histoire du chasseur et du lion : « Tant que les lions n’auront pas leurs historiens, les récits de chasse tourneront toujours à la gloire du chasseur ». Or l’Afrique a-t-elle jamais eu l’intention d’aller chasser sur d’autres terres que les siennes, a-t-elle eu l’envie d’aller dominer les autres continents ? Pourtant, elle a des champs de compétence remarquables. (Les savoirs de guérison des maladies mentales et des folies, par exemple)

Troisième intervention (Niamoye Diarra) : la transmission des savoirs se fait en Afrique de manière beaucoup plus contextuelle que dans les pays occidentaux, où l’école joue le rôle primordial. Ainsi la transmission se fait-elle plus au niveau des familles, ou bien à travers les corporatismes, sans compter l’importance des initiations, que la modernité aurait peut être tendance à trop vouloir balayer d’un seul trait. Au-delà de cet aspect des choses, le problème est que l’Africain se sent toujours dévalorisé : il faudrait travailler sur une mise en lumière des inventions du monde africain (ce que fait par exemple l’association France-Caraïbes) et sur la valorisation de ces connaissances pour corriger cette dépréciation.

Quatrième intervention : il faut aussi indiquer qu’en pays africain, la transmission ne se fait pas à tous vents. Un savoir n’est transmis que si celui qui doit le recevoir en est digne et si l’on juge qu’il sera à même de l’utiliser.

Autarcie à l’ancienne contre développement économique moderne ?

Première intervention : Ces savoirfaire africains dont il vient d’être question et qui allient le respect de la nature, le lien social et l’économie de moyens sont à vrai dire fort proches de ce que l’on pouvait naguère encore trouver dans la vie rurale de certaines de nos régions un peu reculées ! L’auditrice donne un exemple particulier, tiré de sa propre expérience de voisinage, au fin fond de la Manche, avec de vieilles personnes vivant en autarcie : un peu de terrain et quelques vaches, une maison de terre chauffée avec le bois du bocage préservé, pratiquement pas de dépenses, etc… Est-ce qu’il n’y a pas tout simplement des savoir-faire paysans, qui relèvent d’une certaine universalité, au-delà de ce qui est présenté comme une spécificité africaine ?

Deuxième intervention : Est-ce que l’Afrique que nous a présentée Monsieur Coulibaly n’est pas une Afrique un peu rêvée ? Certes les Africains aujourd’hui redécouvrent leur Histoire, mais il en existe un substratum qui a été permis par la colonisation. Le plus souvent, c’est par les étrangers que ce passé a commencé à être redécouvert. Quant aux bases du développement, au-delà des présentations sympathiques entendues, elles viennent des centres de recherche, comme l’IRD, et sont alimentées par des budgets créés depuis la colonisation.

Troisième intervention : Est-ce qu’on ne commet pas une erreur en voulant toujours opposer les systèmes de pensée ? C’est plutôt l’ignorance des uns et des autres qui fait problème. Regardons ce qui s’est passé en France depuis la fin de XIXème siècle et tout au long du XXème avec le développement de la chimie et l’émergence des laboratoires : nous avons chez nous progressivement interdit toute la pharmacopée traditionnelle, imposant en quelque sorte la nonreconnaissance de tout ce qui n’était pas chimique. Aujourd’hui la pharmacie chimique ne crée pratiquement plus de médicaments, et va puiser ses « nouvelles » molécules dans les ressources naturelles ! Il faut des milliers d’euros pour fabriquer une nouvelle molécule, et 500 € pour déposer un brevet sur une molécule naturelle : l’Afrique doit se battre pour sauvegarder son patrimoine et ne pas se le faire « voler ». La biotechnologie aujourd’hui, c’est plus que le pétrole : l’Afrique est riche de ressources, elle doit se protéger, se défendre, entrer dans la compétition des brevets.

Un domaine non abordé : les savoirs africains concernant l’alimentation

L’intervenante est enseignante en Sciences de la Vie et de la Terre : elle fait remarquer qu’un domaine des savoirs n’a pas été envisagé dans cette conférence, celui qui concerne l’alimentation. Comment les Africains se nourrissaient-ils jadis ? Comment savaient-ils répondre aux besoins nutritionnels de l’organisme ? Les populations ne connaissent plus leurs aliments locaux, parce que bien manger, c’est manger « comme un Français ».L’exemple du lait maternisé est criant : mal utilisé et trop dilué du fait de la pauvreté, il est d’un apport nutritionnel qui s’avère bien souvent insuffisant. Et pourtant, sans connaître les bases scientifiques de l’alimentation, les populations savaient se nourrir : le « petit déjeuner » douala, au Cameroun, haricots rouges, beignets et bouillie de maïs, constituait un repas équilibré permettant de tenir la journée ! Extrêmement nutritif, il est tombé maintenant en désuétude. Un exercice proposé à des élèves fait apparaître qu’à partir d’une table d’aliments locaux, le prix d’un menu pour un nourrisson de 6 mois en respectant des besoins nutritionnels revient à 200 ou 300 FCFA, bien plus avantageux que les petits pots qui sont moins nutritifs et pleins de conservateurs ! Comment envisager, dans l’Afrique contemporaine, une dynamique des savoirs ?

Les deux dernières intervenantes insistent sur l’idée qu’il faudrait parler d’un savoir vivant et non pas figé. Le savoir doit être opérationnel, un savoir que les jeunes générations puissent perpétuer et développer. Les pays d’Afrique n’ont malheureusement pas de politique publique des savoirs, c’est un champ bloqué : comment rétablir le rapport des sociétés africaines avec leur propres savoirs, comment susciter les inventions et les échanges ? Interrogation aussi sur comment intégrer ces savoirs africains aux autres sciences du monde, si les modes de pensée sont si différents ?

Réponse de M.-J. Grojean : Une proposition avait été faite avec Edgar Pisani, qui pouvait concilier toutes ces questions liées à la terre, aux traditions, à l’alimentation : dans la perspective d’une renaissance paysanne, il s’agissait de créer des « parcs paysans », terreau d’une université du Vivant. Sur un fonctionnement de coopérative, qui assurait au paysan de quoi manger et vivre décemment, la coopérative redonnait au paysan sa terre, fournissait le puits, les outils, la possibilité de vendre des produits régionaux dans un marché de proximité. Créant ainsi une dynamique économique locale, le système permettait de retrouver les pratiques alimentaires traditionnelles, avec les éléments fondamentaux de l’alimentation saine et équilibrée, telle qu’on la trouve aussi dans les régimes méditerranéens : légumineuses, céréales... Ces parcs paysans étaient conçus aussi comme des lieux d’observation et d’apprentissage des lois naturelles, des lieux de conceptualisation et de transmission des savoirs, sur un mode de fonctionnement concret et vivant, très attractif pour la jeunesse.

Réponse d’E. Coulibaly : Les Africains doivent être conscients de leurs capacités et que la science est aujourd’hui universelle. Mais l’on constate que par rapport au développement, des pays en Afrique s’en sortent mieux que d’autres et ce sont les pays anglophones. Il y a donc aussi un problème de modèle, de culture, d’éducation. Les pays africains francophones ont de l’or, du pétrole, et pourtant ils n’avancent pas.

Cela pose question. En conclusion, D. Gentil remercie les intervenants, soulignant la richesse de cette séance dans laquelle on a agité beaucoup de choses, mais qui a aussi comporté ses malentendus, ses préjugés ou ses idées un peu préconçues. Il rappelle que ce cycle, dont c’est la troisième séance est conçu sur deux ans, que la prochaine année permettra d’aller au-delà de ces idées reçues et de trouver des éléments pratiques pour des alternatives de développement. ■

Chantal Wallon

Notes :

1 Le Protocole de Nagoya (Japon) est l'un des principaux textes d'engagements adopté par la Conférence des Nations unies sur la diversité biologique réunie en Sommet mondial à Nagoya, en octobre 2010. Il porte sur l’utilisation des ressources génétiques de la planète, les connaissances traditionnelles associées à ces ressources génétiques et aux bénéfices ou avantages découlant de leur utilisation. Il est présenté comme « historique » par l'ONU et accorde aux communautés autochtones et locales une reconnaissance des connaissances, innovations et pratiques qu'elles ont développées. Le protocole prévoit des « incitations à promouvoir et protéger les connaissances traditionnelles » et il insiste sur le « consentement préalable, en connaissance de cause, de ces communautés ». En Février 2012, il comptait 92 signataires dont la France, qui l'a signé en septembre 2011. (d’après Wikipédia)

2 Le Bwamu occupe une aire allongée, de 300 kilomètres sur 60, sur les territoires du Mali et du Burkina Faso, au sud du fleuve Bani.

3 Le cycle rituel des sociétés Dogon (la fête du grand Sigui, tous les 60 ans) correspond au cycle de Sirius (révolution astrale de 50 ans) auxquels ont été ajoutés 10 ans. « Sur le plan de la durée, le Sigui se renouvelle tous les soixante ans. Que signifie ce nombre et que représente ce calendrier long des Dogon - car c'en est un? II est associé essentiellement à un certain nombre d'idées, ou plutôt de réalités. La première est la révolution d'un astre invisible à l'oeil nu, dit "étoile du fonio" chez les Dogon : c'est le compagnon de Sirius qui accomplit un périple autour de Sirius, dénommée par les Dogon "étoile du Sigui"; son temps de révolution est de 50 ans, auxquels sont ajoutés 10 ans » (Conférence de Germaine Dieterlen sur les Cérémonies soixantenaires du Sigui chez les Dogon, rapportée dans AFRICA, Journal of the International African Institute, Janvier 71). Griaule Marcel et Dieterlen Germaine : « Un système soudanais de Sirius », in Journal de la Société des africanistes, Tome XX, Fascicule II, 1950, p. 273

4 Needham Joseph, Science and Civilisation in China, Cambridge University Press, 1954-1971

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