Femmes, démocratie et paix en Afrique

Cycle I : « Femmes, genre, familles et lien social. Représentations et réalité »

Rencontre-débat du 16 mai 2012

Présentation

De gauche à droite : Sophie Bessis, Niamoye Diarra et Fatoumata Siré Diakité

Jean-Loïc Baudet, Président de la CADE ouvre cette rencontre en rappelant les deux séances déjà consacrées à ce cycle : « Etre une femme africaine aujourd’hui » (octobre 2011) et « Femmes et prison en Afrique à travers le cas du Mali » (février 2012). Il s’agit maintenant de mettre en valeur le rôle des femmes dans les revendications démocratiques, la quête d’égalité et de paix. Il n’y a pas de démocratie sans paix et pas de paix sans démocratie. Pour entrer dans le sujet, il fait état d’une expérience qu’il a vécue à Brazzaville au début des années 90. Alors que la fièvre avait gagné les milieux politiques, les femmes se sont mobilisées en défilant dans la rue, apaisant ainsi un climat qui risquait de devenir tragique. Il se souvient aussi de ces femmes qui étaient venues le voir et qui témoignaient de leur prise de conscience d’un problème en face duquel elles pensaient pouvoir agir conformément à leurs souhaits. Ces faits témoignent du rôle éminent, et en plein développement, des femmes qui s’impliquent dans de multiples circonstances pour promouvoir la démocratie.

Les personnalités appelées à s’exprimer sur le sujet sont : Sophie Bessis, historienne, journaliste, directrice de recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) et secrétaire générale adjointe de la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH) ; Fatouma Siré Diakité, Présidente-fondatrice de l’Association pour le progrès et la défense des femmes (APDF), ancienne Ambassadrice du Mali en RFA. Niamoye Diarra, Présidente de l’association AFIC/Coparents Diaspora et administratrice de la CADE, a accepté le rôle de modératrice de cette rencontre.

Niamoye Diarra introduit le sujet en évoquant la « guerre » qui fait rage au Mali dont les femmes sont les premières victimes. Elle rappelle également leur rôle lors des luttes pour l’indépendance. En cette période, elles se montrent plus particulièrement combatives face à l’immobilisme du pouvoir. Elle passe ensuite la parole aux intervenantes. ◘

Sophie Bessis

Sophie Besssis

Sophie Bessis voit dans le rôle des femmes dans le processus du Printemps arabe une bonne introduction au sujet de cette rencontre. Elle rappelle qu’on a tendance à oublier que la moitié du monde arabe appartient au monde africain. Rappelant ce qui a été dit en introduction, à savoir qu’il n’y a pas de démocratie inégalitaire, ce qui serait un oxymore, une des conditions préalable indispensable à toute construction démocratique est l’égalité des sexes. La démocratie comporte avant tout le concept de citoyenneté, et si la moitié de la population n’exerce pas pleinement son droit à la citoyenneté, il n’y a pas de démocratie possible. Cela explique peut-être pourquoi les femmes ont pris une place déterminante dans les mouvements qui ont abattu les dictatures en Tunisie, en Egypte et en Libye, bien que leurs configurations y soient différentes. Au Maroc, les mouvements de démocratisation n’ont pas abouti à la chute de la monarchie mais à des aménagements constitutionnels qui sont loin d’être négligeables. Dans toute cette région, cela a été un immense soulèvement avec des fortunes et des desseins divers, le monde arabe n’étant pas un tout homogène. Mais quel que soit le pays sur lequel on se penche, le rôle des femmes dans ces soulèvements a été absolument déterminant. En Tunisie, toutes les manifestations ayant abouti à la chute de Ben Ali le 14 janvier 2011 ont été totalement mixtes. Les femmes ont été aux avant-postes non seulement dans la capitale, mais également dans les petites villes de province d’où est partie la révolution. C’était une révolution avant tout sociale avant d’être politique. On a vu les femmes partout, des mères de famille allant défendre leurs enfants, des jeunes, des intellectuelles. Il en est de même en Egypte, pour les femmes, militantes de base ou membres d’associations, qui se sont engagées de manière active contre la dictature. Dans le monde arabe, on a connu d’autres soulèvements comme à Bahreïn et en Syrie. Mais les femmes y avaient des statuts différents. A Bahreïn, elles sont séparées des hommes dans les manifestations. Ce n’est pas un hasard si un des trois prix Nobel de la paix en 2011 a été une Yéménite qui était en tête des manifestations. Partout, les mots clés forts apparus dans les slogans de ces soulèvements ont été : liberté, dignité, égalité, justice.

 Des signaux contradictoires donnés aux femmes

Que s’est-il passé après la chute de ces régimes dictatoriaux. Pour S. Bessis, les périodes de transition ont donné aux femmes des signaux contradictoires. Elle donne trois exemples. En Tunisie, à partir du 14 janvier 2011, se mettent en place les instances de la transition pour aboutir aux élections du 23 octobre 2011. Il y aura des femmes dans toutes les instances provisoires, mais elles seront minoritaires (20 %) dans la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, la réforme politique et la transition démocratique. Dans cette période de transition, elles ont obtenu la parité sur les listes électorales et, plus important encore, que les listes soient annulées si cette parité n’était pas assurée. Mais là où les femmes n’ont pas été assez vigilantes, c’est qu’il n’y a pas eu obligation de parité pour les têtes de listes où elles n’étaient représentées qu’à hauteur de 7 %. Les femmes ne représentent aujourd’hui que 20 % des députés à l’Assemblée Nationale. Ce n’est sans doute pas si mal si on rapporte ce chiffre à la médiocrité qui prévaut dans ce domaine au niveau international mais c’est bien en-deçà des espérances des femmes tunisiennes.

En Egypte, l’importance du mouvement islamiste est plus grande, le conservatisme de la société est également plus prégnant. Très vite après la révolution, les femmes ont été totalement marginalisées et pratiquement exclues du processus de transition. Il n’y a eu aucune femme dans le comité chargé de la réforme de la constitution, et il y a eu très vite des violences à caractère misogyne menées aussi bien par l’armée que par les groupes dits salafistes. Le 8 mars 2011, journée internationale des femmes, il y a eu des manifestations mixtes demandant l’égalité des droits qui ont été réprimées avec une extrême brutalité. On voit que les femmes égyptiennes se sont très vite senties menacées.

Au Maroc, il n’y a pas eu de processus révolutionnaire. Le mouvement du 20 février où les femmes étaient très présentes a demandé des réformes. Le gouvernement marocain a donné quelques signes en levant ses réserves sur la convention internationale pour l’élimination de toutes les discriminations à l’égard des femmes. C’est d’ailleurs aujourd’hui une revendication générale dans les pays qui ont engagé un processus de réforme constitutionnelle. C’est le cas en Tunisie qui a adopté la constitutionnalisation de la non-discrimination entre les sexes.

S. Bessis résume le processus du printemps arabe en trois points : participation massive des femmes aux soulèvements; signes contradictoires qui leur sont donnés lors des transitions politiques ; là où il y a eu des élections, celles-ci se sont soldées par des victoires électorales des partis de l’Islam politique. En Tunisie, le 23 octobre, le parti islamiste El Narza a remporté les élections avec une majorité relative obtenant 1,5 millions de voix sur 7 millions de votants et 42 % des sièges à l’Assemblée constituante. Il n’en a pas moins constitué un gouvernement avec deux autres partis politiques, l’un de centre gauche, l’autre de la gauche nationaliste mais prêt à une alliance stratégique avec le parti El Narza. Que s’est-il passé ? Pendant la campagne électorale, le parti El Narza a juré qu’il ne toucherait pas au droit des femmes et qu’il conserverait le code du statut personnel qui avait été promulgué en 1956 et qui est de très loin le code le plus avancé du monde arabe même s’il n’est pas totalement égalitaire. Il reste en effet trois inégalités : l’inégalité successorale qui n’a pas été abolie en Tunisie ; le mari reste le chef de famille ; et l’interdiction faite à une musulmane d’épouser un non-musulman. La polygamie a été abolie, la répudiation interdite, remplacée par un divorce judiciaire égalitaire ; l’autorité parentale a remplacé l’autorité paternelle ; la femme peut transmettre sa nationalité à ses enfants même quand ils sont nés à l’étranger. Il y a eu en 2009 une loi condamnant le harcèlement sexuel ; pour le mariage le consentement explicite de la fille est requis ; seul le mariage civil est reconnu en Tunisie.

Malgré ses promesses pré-électorales, El Narza a adressé depuis le 23 octobre des signaux alarmants par les nombreuses déclarations de ses leaders les plus importants, sous la pression des groupes salafistes pour lesquels la misogynie est le principal fonds de commerce, remettant en cause la monogamie, l’unicité du mariage civil, l’adoption plénière. Pour ces derniers, la démocratie n’est pas islamiste, donc ils sont contre. Depuis octobre, ils ont commis de nombreuses exactions contre des femmes non voilées, empêchant même certaines universités de fonctionner comme la plus grande faculté des lettres et sciences humaines de Tunis où le voile intégral est interdit. Les groupes salafistes font pression pour l’autoriser.

Le mouvement des femmes tunisiennes se bat en répétant qu’il n’y a pas de construction démocratique fondée sur la discrimination de la moitié d’une population. Il se bat contre les groupes radicaux, qui bénéficient d’une certaine bienveillance de la part du pouvoir, pour la constitutionnalisation du droit des femmes, pour leurs droits économiques et sociaux. Ce qui est positif en Tunisie, du fait de la démocratisation et que l’on est toujours dans une période d’ouverture, c’est le renforcement de la société civile avec la multiplication des associations dont le dynamisme fait souffler un vent de liberté sur le pays. La profondeur du processus de sécularisation, ancien et profond, se voit à certaines évolutions sociologiques : la taille moyenne de la famille s’est réduite à 3 enfants par famille ; la contraception gratuite a été introduite en 1960 ; l’âge moyen du premier mariage des femmes est de 29 ans car la totalité des femmes est scolarisée, et 60 % de la population dans les universités est féminine.

En Egypte, le parti issu de l’association des Frères musulmans et des salafistes a remporté les trois-quarts des sièges à l’Assemblée nationale, donc la majorité absolue. Dans cette configuration, il y a peu de chance pour que la législation égyptienne évolue dans un sens positif d’autant plus que l’article 2 de la constitution stipule que la charia est la source principale du droit, contrairement à la Tunisie, au Liban et à la Syrie. En Tunisie El Narza voulait introduire la charia dans la constitution mais la bataille a été si rude que le gouvernement a opéré un recul tactique.

Les pays de l’arc afro-arabe sont à un véritable tournant de leur histoire. Ils sont entrés dans un autre moment historique avec la chute d’un certain nombre de glaciations dictatoriales qui empêchaient toute évolution et toute expression démocratique depuis des décennies. Mais les voies de la démocratie ne sont pas un long fleuve tranquille. La région est en plein soubresaut. Il est évident que les processus vont être longs, les sociétés se reconstruisant de manières différentes et pouvant connaître des épisodes de régression. Il faut en retenir que ce n’est pas la fin de l’histoire, que les batailles politiques continuent et que les revendications des femmes pour l’égalité, donc pour la démocratie, ne se démentent pas.

Niamoye Diarra estime que la vigilance des femmes s’impose car rien n’est jamais acquis. Elle rappelle le rôle qu’elles ont joué lors des luttes pour l’indépendance de l’Algérie, mais également leurs engagements en Amérique Latine. La situation au Mali, en pleine actualité, est plus complexe.

Fatouma Siré Diakité

Fatoumata Siré Diakité

Fatouma Siré Diakité présente tout d’abord le Mali, vaste pays de 1 240 192 km2, enclavé, sans accès à la mer, entouré de sept pays au coeur de l’Afrique de l’Ouest. La longueur des frontières rend leur contrôle impossible. Le pays compte 14 517 000 habitants, dont 51,3 % de femmes. La majorité (80 %) de cette population est rurale. La République du Mali est indépendante depuis 1960. Elle comprend différentes ethnies dont les principales sont les Bambara, Bobo, Dogon, Peuhl, Malinké, Khassonké, Manianka, Soninké, Sénoufo, Sonrhaï, Touareg, Toucouleur. Non seulement il n’y a pas de ségrégation ethnique, mais le Mali a toujours été un pays de brassages ethniques et religieux.

 Les soubresauts de la construction démocratique au Mali

Elle expose ensuite quelques jalons de l’histoire politique du Mali. Après l’échec de la fédération du Mali, la première République du Mali nait avec la constitution de 1960. Bien que la constitution prévoit la possibilité de créer d’autres partis politiques, le parti au pouvoir (le US-RDA) devient de fait le parti unique jusqu’en 1968, le pluripartisme n’ayant jamais été accepté. Le 19 novembre 1968 le régime de Modibo Keïta est renversé par un coup d’Etat militaire et le Lieutenant Moussa Traoré instaure un régime dictatorial où les libertés individuelles et collectives sont supprimées. La deuxième République est instaurée qui fonctionne toujours sous le régime du parti unique. Les lycéens, les étudiants et les femmes contestent le régime de Moussa Traoré. Le 26 mars 1991, Moussa Traoré est renversé par le lieutenant-colonel Amadou Toumani-Touré (dit ATT) qui engage une transition démocratique. Est mis en place le Comité Transitoire pour le Salut du Peuple (CTSP) qui organise en 1992 une Conférence nationale qui élabore une nouvelle constitution approuvée par referendum le 12 janvier 1992. Les femmes se trouvant exclues de ce Comité ont fait valoir leurs revendications et ont obtenu gain de cause. Leurs salaires ont été alignés sur ceux des hommes. Quel est le contenu de la démocratie issue de cette transition, plus ou moins dictée par les pays occidentaux ? Plus de 100 partis politiques sont créés (pour 14 millions d’habitants!). Ces partis sont la plupart du temps constitués de proches, de la famille, et ne sont pas représentatifs au niveau du territoire national. C’est le parti majoritaire (l’ADEMA) qui est au pouvoir. A l’issue des élections législatives et présidentielles, ATT qui a exercé les fonctions de chef d’Etat pendant la période de transition, remet le pouvoir au nouveau Président, Oumar Alpha Konaré. Par cette action, ATT sera retenu par l’histoire et surnommé « soldat de la démocratie ». La démocratie restaurée, le Président signe un pacte de réconciliation avec les Touareg et met en oeuvre la décentralisation. Le Président ne peut exercer que deux mandats. En 2002 il cède donc la place à Amadou Toumani Touré vainqueur du scrutin présidentiel. Le Mali ratifie la plupart des conventions internationales sur les libertés fondamentales, consolide l’Etat de droit et le dialogue avec la société civile.

L’histoire récente montre à quel point la démocratie est fragile et jamais définitivement acquise. Le coup d’Etat illégitime qui vient d’avoir lieu et les évènements qui se sont produits dans le nord du Mali à la suite du drame libyen placent le pays dans un état de déconfiture totale. Ce dernier avait pourtant pris le chemin de la justice, du respect des droits de l’Homme et en particulier de ceux des femmes et des enfants, donc de la démocratie. Tous les conflits étaient gérés en se fondant sur des valeurs culturelles positives partagées et les liens sociaux, et le Mali a été longtemps un pays de paix et de concorde. Parmi les partis créés, dont un parti écologique et un parti pour l’environnement, deux sont dirigés par des femmes. Le Mali dispose d’une vingtaine de journaux et d’une centaine de radios libres. C’est fondamental pour les femmes, qui ont ainsi la possibilité de s’exprimer et de s’informer dans les langues qu’elles comprennent. L’ é d u c a t i o n de s femmes et leur prise de parole sont très importantes pour le renforcement de la démocratie. Elles ont joué un rôle de premier plan au sein d’associations pour la promotion des femmes dans les partis politiques et pour leur représentation à l’Assemblée nationale et au Sénat. Elles ont réussi à attirer la confiance des hommes et des femmes pour accéder à des mandats électifs. Il y a des femmes dans les conseils municipaux et certaines exercent le mandat de maire. Elles sont actives dans la gestion des communautés dans le cadre de la décentralisation et du retour du pouvoir à la base. Les femmes travaillent avec les hommes pour faire reculer les violences faites aux femmes et F. Siré Diakité est convaincue que le changement ne peut se faire qu’avec les femmes, sans sentiment de faiblesse, mais dans un esprit d’harmonie et de partage.◘

LE DEBAT

Une ressortissante malienne, secrétaire parlementaire et engagée dans la protection de l’enfance témoigne de la situation catastrophique qui prévaut au Nord Mali. A Gao, les exactions contre les femmes sont nombreuses, le matériel de son antenne radio a été détruit. Tout le monde est terrorisé. Le coup d’Etat a aggravé les choses. Le Mali est impuissant pour faire face aux forces issues de l’ancien régime de Kadhafi. Que fait la communauté internationale pour le Mali et la démocratie, interpelle-telle ?

S. Bessis pense qu’il ne s’agit pas seulement de demander de l’aide aux pays du Nord. Il y a aujourd’hui un danger, c’est le radicalisme islamique qui menace les pays et au premier chef, les femmes de ces pays puisque la vision des femmes, pour ce mouvement, est une vision de type Taliban totalement misogyne. S. Bessis pense qu’il y a quelque chose à faire au niveau des pays d’Afrique du Nord et du Sahel qui sont confrontés aux mêmes menaces de ce radicalisme islamiste qui a essaimé, il ne faut pas l’oublier, à partir de la péninsule arabique avec la complicité active de tous les gouvernements d’Afrique du Nord et de l’arc sahélien. Bien que pas favorable aux interventions de l’OTAN qui ont toujours des effets collatéraux plus graves que les raisons qui les ont justifiées, S. Bessis reconnait que Kadhafi n’était pas un saint dans la région et qu’il a joué un rôle « éminent » dans la diffusion d’un Islam radical dans l’arc soudanosahélien. Malheureusement les nouveaux dirigeants du Conseil National de Transition libyen, tout en ne maîtrisant rien, font de la surenchère religieuse et laissent cette tendance radicale se développer. Pour S. Bessis, dans tous ces pays qui sont soumis à cette radicalisation, les femmes ont un rôle à jouer ensemble, avec les organisations de défense des droits de l’Homme qui sont parties prenantes dans ce combat contre l’islamisme radical dont la misogynie est le fonds de commerce principal. Il ne faut pas seulement se tourner vers les pays du Nord, mais vers les autres pays du Sud qui font face à une menace commune. Une intervenante dit avoir rencontré à un colloque une représentante des féministes tunisiennes islamiques et souhaite savoir ce qu’il en est de l’émergence de cette tendance.

S. Bessis répond que le féminisme islamique est un concept qui a émergé il y a une quinzaine d’années. Il faut faire attention de ne pas confondre les femmes qui sont dans des partis islamistes et qui en partagent les valeurs et ce qu’on appelle, à tort, le féminisme islamique. Les femmes tunisiennes qui font partie d’El Nazra sont tout-à-fait conservatrices puisque leur parti véhicule cette idéologie. Cela dit, les choses sont différentes selon les pays et selon le degré d’avancement du statut des femmes. Aujourd’hui, dans un pays comme la Tunisie, il n’y a pas une femme d’un parti islamiste classique (non salafiste) qui souhaite fermer une école, abandonner de sortir dans la sphère publique, le travail salarié, ou la contraception. Il y a des acquis qui sont irréversibles.

Les mouvements féministes « classiques » sont très importants dans le monde arabe. Ils n’ont pas à être diabolisés puisque ces femmes ne font que demander l’égalité des sexes dans le cadre d’une séparation entre le politique et le religieux. Elles estiment en effet qu’on n’atteindra pas une égalité totale dans l’ordre religieux car celui-ci, quelle que soit la religion, est toujours inégalitaire. Si le Coran reconnait l’égalité des hommes et des femmes devant Dieu, il est fondamentalement inégalitaire. D’un autre côté, il y a un certain nombre de femmes qui pensent que le Coran a été lu de façon extrêmement conservatrice alors qu’il est plus progressiste et que les textes peuvent être lus à la lumière de notre siècle. Il y a donc tout un courant qui se revendique du féminisme dans le monde arabe qui est pour la relecture du corpus dans un sens moderniste. C’est sur la base de ce principe que, sous Bourguiba, la polygamie a été interdite, et non sur celle de la laïcité. Dans le Coran, il y a trois versets auxquels Bourguiba s’est référé : les hommes ont le droit de prendre jusqu’à quatre femmes ; à condition de les traiter avec la plus totale égalité dans tous les domaines ; or il est impossible de les traiter avec une totale égalité ; et Bourguiba d’en conclure que si la lettre du Coran est polygame, son esprit est monogame. Les textes sacrés sont toujours sujets à une pluralité de lectures. Il est vrai que, jusqu’à présent, ce sont les lectures les plus conservatrices qui ont prévalu, auto légitimant l’organisation patriarcale des sociétés. C’est ainsi qu’on peut situer ces femmes qui se réclament d’un féminisme islamiste.

Un commentateur, dans la salle, fait observer qu’il y a toujours eu en Afrique de grandes personnalités féminines. Est-ce un hasard si le Liberia s’est donné pour Présidente une femme ? Il n’y a pas de raison pour que les femmes n’accèdent pas à des responsabilités. Il y a de ce point de vue une évolution positive et la question est de savoir comment l’accélérer. Un autre insiste sur l’importance fondamentale de l’éducation et sur la politique en faveur des jeunes. Un troisième se dit convaincu que c’est aux Africains de prendre à bras le corps leurs problèmes plutôt que de faire appel aux pays du Nord, et de prendre conscience de leurs potentiels et de leurs compétences avant de demander de l’aide.■

Philippe Mathieu

NDLR : Un défaut d’enregistrement n’a pas permis de transcrire la totalité des interventions à cette rencontredébat. Que les intervenants concernés veuillent bien nous en excuser.