Quelles compétences qualifiées et quels métiers d’avenir pour soutenir la croissance économique de l’Afrique

Cycle III : « Valoriser et transformer les potentiels de l’Afrique en richesses réelles

Rencontre-débat du 11 avril 2012

Présentation

De gauche à droite : M. Kellou, R. Portella, F. K. Tchuente et P. A. Sarr © CADE

Jean-Loïc Baudet ouvre cette rencontre, la deuxième du cycle sur la valorisation des potentiels de l’Afrique en richesses réelles. La présente rencontre traite des compétences qualifiées et des métiers d’avenir. C’est une question qui se pose au monde entier, pas seulement à l’Afrique, en particulier sur les compétences qui sont nécessaires à la croissance verte. Elle est plus prégnante en Afrique dans la mesure où le chômage est plus élevé que dans les pays développés et où la formation n’est pas toujours adaptée au modèle économique. Les technologies d’avenir et les métiers qui les accompagnent sont appelés à se développer très rapidement et ce mouvement risque d’être freiné si les compétences qualifiées ne sont pas formées.

Les intervenants auxquels la CADE a fait appel aborderont ce sujet en s’appuyant sur leurs expériences respectives.

Meriem Kellou est secrétaire exécutive de l’Institut International d’Ingénierie de l’eau et de l’environnement (2iE), responsable des partenariats Europe-Afrique ; Fabrice Kom Tchuente est directeur exécutif de FinAfrique, cabinet de conseil et de formation professionnelle en banque-finance-assurance à destination de l’Afrique, Risk-manager au sein du groupe Natixis ; Papa Amadou Sarr est conseiller, Coopération régionale Afrique, au Centre de Développement de l’OCDE.

Roland Portella, consultant en développement d’entreprises et vice-président de la CADE qui anime ce cycle a accepté d’être le modérateur du débat.

Roland Portella, en introduction, rapporte qu’il a constaté qu’au sein des comités de direction des entreprises, qu’elles soient du Nord ou du Sud, l’optimisation des ressources humaines n’est plus une simple question de management mais une problématique hautement stratégique qui est au coeur de la compétitivité mondiale. La croissance économique, en Afrique, sans compétences qualifiées, est impossible. Il relate quelques faits significatifs. En Afrique du Sud, le Ministère des Affaires Intérieures a déclaré que, pour pallier la pénurie de compétences dans les années à venir, le gouvernement allait élaborer une politique pour faire venir 50 000 ingénieurs dans les domaines des infrastructures, de l’eau et de l’énergie. Au Maroc, le Roi a mis en place en 2009 le pacte industriel qui est un plan destiné à mobiliser 220 000 emplois qualifiés à l’horizon 2015 dans des secteurs relevant de la sous-traitance industrielle. En République Démocratique du Congo, les autorités estiment qu’il est nécessaire d’investir dans les 3 ans 15 milliards de dollars dans les domaines de l’hydraulique et de l’énergie. Mais elles n’ont aucune stratégie en matière de formation de compétences. L’Algérie est contrainte d’importer de 5 à 7 milliards de dollars de produits manufacturés dans le domaine des hydrocarbures notamment, faute de compétences au niveau des dirigeants d’entreprises plutôt qu’à celui des ouvriers qualifiés, pour les produire sur place.

Meriem Kellou

Meriem Kellou © CADE
Marché de Sandaga. Douala, Cameroun. © Johanna Paillet Advocacy Projet Peace Fellow

2iE* : un centre d’excellence dans le domaine de l’ingénierie

Meriem Kellou présente l’école 2iE implantée à Ouagadougou, au Burkina- Faso. C’est un centre d’excellence dans les domaines de l’eau et de l’assainissement, l’environnement, l’énergie et l’électricité, le génie civil et les mines. Fondée dans les années 70, elle regroupait deux écoles : une école d’ingénieurs et une école de techniciens supérieurs qui ont aujourd’hui fusionnées pour créer la fondation 2iE, véritable école d’ingénieurs et centre de recherches en partenariat avec de nombreuses institutions scientifiques. Les étudiants proviennent de 27 pays essentiellement d’Afrique et 90 % d’entre eux restent en Afrique après leur sortie de l’école car ils trouvent du travail dans les six mois avec un taux de rémunération élevé. La philosophie de 2iE est en effet de former localement, par des Africains, des ingénieurs et techniciens supérieurs qui restent en Afrique après leur formation. Pour ce faire a été développée une offre de formation de haut niveau, accréditée en France depuis 2009 par la commission des titres d’ingénieurs qui lui délivre également un label européen. C’est important, car c’est la seule école en Afrique dont les diplômes sont reconnus en France et dans le monde entier. La même démarche de reconnaissance est effectuée aux USA. Cela montre qu’il peut y avoir en Afrique des offres de formation équivalentes à celles qu’on peut trouver dans les pays occidentaux.

Le nombre d’étudiants suit une croissance exponentielle, passant de 500 il y a 5 ans à 1 700 aujourd’hui et à 2 500 en 2015 si l’on prend en compte l’offre de formation à distance développée par l’école. Cette croissance résulte d’une transformation totale, entreprise en 2005-2006, du schéma de gouvernance qui lui a fait passer un cap important en s’émancipant de la tutelle de l’Etat en matière de gouvernance et de financement. Aujourd’hui 2iE est une institution privée ; les Etats membres fondateurs d’Afrique de l’Ouest et Centrale font partie du conseil d’administration, mais l’école est indépendante en matière de fonctionnement et s’autofinance entièrement depuis deux ans. 900 étudiants sont formés chaque année appartenant à 35 nationalités, si l’on compte le téléenseignement, qui sont immédiatement opérationnels. L’école a su s’adapter aux demandes de compétences qualifiées du marché du travail africain ce qui induit de la croissance économique.

L’école a mis en place des frais de scolarité (de 3 500 à 5 000 € / an) qui ne sont pas un frein, les étudiants étant sûrs de trouver un emploi à l’issue de leur scolarité, le taux d’insertion professionnel étant de 90 % au bout de six mois avec des niveaux de rémunération intéressants. Les étudiants financent leurs études soit par des prêts, soit par des contributions familiales, qui sont facilités grâce à un retour sur investissement sur moins de cinq ans. L’école a par ailleurs développé des partenariats avec les entreprises multinationales et le tissu de PME d’Afrique. Ces dispositions qui conditionnent la survie de l’école sont couronnées de succès et un cercle vertueux a été créé. 2iE est de plus en plus approché par les acteurs publics et privés qui cherchent des compétences de haut niveau et a mis en place des formations spécifiques à la demande des entreprises. Par exemple le groupe Sogea-Satom, filiale de Vinci, a demandé de mettre en place une licence professionnelle pour la formation en trois ans sur la maintenance des engins de travaux. Ces coopérations permettent d’associer directement les acteurs économiques locaux qui sont prêts à mettre à disposition des experts et à recruter un nombre déterminé d’étudiants, étant entendu que ces formations sont ouvertes à tous.

La professionnalisation des formations qui répondent à une forte demande des acteurs économiques et l’offre de formation en adéquation avec le marché du travail font que le taux d’insertion des étudiants ne baisse pas malgré la croissance exponentielle des effectifs. Cela donne aux entreprises la possibilité de recruter localement les compétences de haut niveau qu’ils avaient du mal à trouver. Face aux fortes demandes des Etats africains et des entreprises, une réflexion élargie a été conduite pour développer une offre de formation en adéquation avec le marché du travail et qui garantit l’emploi aux étudiants. C’est ce qui a motivé le lancement de l’initiative Institut d’Afrique.

L’Institut d’Afrique

Ce projet est une initiative conjointe de 2iE, HEC Executive Education et du MEDEF International qui fait suite aux besoins exprimés par le Sommet Afrique-France de Nice en 2010 auquel le secteur privé, de France et des pays africains, était associé. Chaque année 7 à 12 millions de jeunes Africains arrivent sur le marché du travail. Le constat est qu’il y a une très forte inadéquation entre les compétences et le marché de l’emploi tiré par une croissance économique de 5 % en moyenne. Cela induit de très gros besoins de main d’oeuvre, d’un côté, et une très grande difficulté des systèmes de formation, de l’autre, à fournir les compétences qualifiées correspondant au développement du continent dont elles seront les chevilles ouvrières. Il y a un taux de chômage de 72 % chez les jeunes de moins de 35 ans. Du côté des entreprises, il est nécessaire d’importer des emplois qualifiés de l’extérieur faute d’en trouver sur place. Il y a donc un challenge à relever. Il existe beaucoup de bonnes volontés, coopérations bilatérales, bailleurs de fonds, qui traitent ces questions, mais elles le font en ordre dispersé. L’Institut d’Afrique se donne un rôle d’harmonisation des initiatives et travaille très fortement sur l’adéquation des compétences avec les besoins du marché du travail. C’est une structure légère qui va s’atteler à mettre autour d’une même table entreprises, partenaires scientifiques et pédagogiques, partenaires techniques et financiers, Etats et organisations régionales. Trois grands types d’outils sont développés :

  • Une plateforme Internet, qui est un moyen peu cher et facile de faire circuler l’information, en Afrique. On y trouve une série de bases de données, comme le recensement des formations accessibles en Afrique, par secteur, par région ou les connaissances dans le secteur de l’eau, de l’énergie ; des statistiques et la matière grise disponible qu’on s’efforce de rendre accessibles.
  • L’Institut d’Afrique est aussi un laboratoire d’idées en organisant des cycles de conférences par exemple sur les financements innovants en matière d’éducation.
  • Il a mis en place un projet phare qui est l’Observatoire de l’emploi et des compétences en partenariat avec l’OCDE. Il s’agit à moyen terme de doter cet observatoire d’une fonction de prospective : quelles formations pour mettre en oeuvre les projets de développement ? Un des premiers chantiers a commencé en Côte d’Ivoire où l’Institut d’Afrique est mandaté pour renouveler le secteur de l’Enseignement supérieur.

* Cf. 2iE, cette étonnante école située à Ouagadougou, in La Lettre de la CADE n° 149, février 2012

Fabrice Kom Tchuente

Fabrice Kom Tchuente © CADE

Former les cadres financiers

Roland Portella a l’impression, à la suite de ces premiers exposés, que les plus grandes initiatives viennent de l’extérieur de l’Afrique. Il demande si les intervenants ont le sentiment que les Etats africains eux-mêmes, les entreprises africaines, bougent pour la qualification des compétences nécessaires. Il note que les Etats africains vont de plus en plus sur les marchés financiers, que des fonds d’investissements arrivent en Afrique. Cela demande des compétences car il y a des risques. Comment cette problématique est-elle appréhendée d’autant que l’Afrique suit le même schéma que les pays émergents, voire même que les pays occidentaux.

Fabrice Kom Tchuente présente FinAfrique qui est un cabinet de formation et de conseil créé à la fin des années 80, spécialisé dans la banque, la finance et l’assurance, implanté en Afrique de l’Ouest et Centrale. Il a pour but de rendre accessibles localement des formations qu’on ne trouve pas forcément en Afrique pour les collaborateurs des banques et des assurances. Dans ce cadre il travaille en partenariat avec le projet Master Banque- Finance du CESAG (Centre Africain d’Etudes Supérieures en Gestion) et la BCAO pour des formations qualifiantes à l’intention des cadres financiers. Il travaille également avec la Société Financière Internationale au renforcement des capacités des PME.

F. K. Tchuente présente quelques chiffres. Il y a en Afrique 23 places boursières. Les investissements des pays émergents en Afrique ne représentent que 5 % du total ce qui est très peu. Les entreprises prospères en Afrique préfèrent, bien qu’il y ait d’énormes liquidités sur le continent, lever des fonds en Europe, car les bourses y sont très spécialisées en analyse financière et financent plus facilement leur développement. Que faire ? La solution serait d’intégrer les marchés africains en créant un marché financier panafricain, ce qui suppose une forte collaboration entre les différentes places boursières. Or on sait que la culture boursière n’est pas très développée en Afrique.

F. K. Tchuente évoque ensuite les politiques de formation des groupes bancaires africains. Les banques africaines et les filiales de banques étrangères ont des centres de formation pour leurs collaborateurs avec des formateurs du groupe. Sur certaines thématiques, les formations se font à l’étranger. Les contextes économiques et politiques étant différents d’un pays à l’autre, la tendance est de centraliser les formations au niveau des sièges des banques pour éviter que les plans de formation se heurtent à des conflits avec le pouvoir politique ce qui pourrait être le cas par exemple pour une formation sur la lutte contre le blanchiment.

Les métiers d’avenir

F. K. Tchuente présente quelques secteurs porteurs sur lesquels des compétences sont requises.

  • L’analyse financière est un métier d’avenir ; il y a en Afrique une centaine de sociétés d’intermédiation qui font de la gestion de fonds et du conseil financier. Ces intermédiaires boursiers ne font pas assez d’études sur la situation des marchés financiers dont auraient besoin les investisseurs. L’analyste financier peut travailler directement au sein des banques, ou opérer dans des sociétés de capital-risque ou être indépendants.
  • Bibliothèque numérique de données financières, économiques, démographiques. Ces bases de données payantes seraient une bonne opportunité pour les banquiers et les assureurs souhaitant lancer de nouveaux produits.
  • Conseil en investissements. Aujourd’hui il y a de la surliquidité en Afrique. Les banques centrales sont très liquides à cause des excédents dus aux matières premières. Il en est de même pour les banques commerciales qui prêtent peu et les assureurs. Le conseil en investissement serait un cabinet de conseil indépendant qui, en discussion avec les directeurs financiers des différentes entreprises très liquides, trouveraient des produits adaptés à leurs différents engagements et à bien se caler par rapport au risque que l’assureur ou le banquier a envie de prendre pour ses placements sur le long ou le court terme. Ce type de conseil en investissement permettrait de pallier la mauvaise connaissance des marchés financiers et d’éviter des scandales tels qui celui de cette banque centrale qui a perdu des milliards dans un placement inadapté.
  • Le capital-risque. L’activité économique de l’Afrique est dominée par le secteur informel et les PME. Elles ont un double problème : celui de leur financement par manque de fonds propres et des difficultés à engager des compétences qualifiées. Le capital-risque permet un financement sur le moyen terme (5 ans) et c’est un fond qui s’immisce dans la gestion de l’entreprise.
  • La notation financière. Les agences de notation sont aujourd’hui dominées par trois grosses structures. Il y a peu, les Etats africains qui voulaient diversifier leurs sources de financement ont décidé de dynamiser leurs bourses en émettant directement sur les marchés financiers africains. Pour cela ils se sont rapprochés de Standard and Poors qui a noté un certain nombre de pays afr icains . L’Afrique du Sud et le Botswana s’en sont bien sortis, d’autres, moins bien comme le Sénégal, la Cameroun ou le Gabon. Cette notation financière est également très importante pour les grosses entreprises qui ont besoin de lever des fonds en fournissant un indicateur aux investisseurs. Il est également important pour les PME de se financer auprès des banques locales et le coût du crédit est réduit lorsqu’elles sont transparentes. Or, actuellement, elles paient une assurance à hauteur de 3 % du montant du crédit. En Afrique de l’Ouest, cette assurance n’est plus nécessaire à partir d’une note supérieure à BBB.
  • Le contrôle interne et la gestion des risques a également de l’avenir. Il existe aujourd’hui une directive prudentielle qui évolue de plus en plus. Ce sont des mesures permettant de renforcer les fonds propres des banques et des assurances. Pour mettre en place ces normes, il est nécessaire d’avoir des systèmes d’information utilisés par des personnes très qualifiées.
  • Les scénarios de stress permettent de tester la réaction des banques à des conditions très dégradées ce qui nécessite des compétences accrues.
  • La micro-assurance. Il y a en Afrique une majorité de travailleurs pauvres. Une étude du Bureau International du Travail montre que parmi ces travailleurs qui gagnent moins de 2 € par jour, il n’y en a que 2,6 % qui sont couverts. Il y a là un gros potentiel puisque 700 millions de travailleurs pauvres peuvent être concernés par la micro -assurance.

Papa Amadou Sarr

Papa Amadou Sarr © CADE

Pour une politique d’attractivité des compétences

Roland Portella constate que dans les ateliers auxquels il a participé avec des chefs d’entreprises, ces derniers ne semblaient pas enthousiastes pour conduire une politique plus active en termes d’optimisation des ressources humaines par crainte de voir celles-ci partir à la concurrence. Cela pose un problème structurel de gouvernance : comment mettre en place une politique d’attractivité des compétences en Afrique et avec quels acteurs ?

Papa Amadou Sarr pense que le problème principal est l’absence criante de formation professionnalisante qui permettrait aux entreprises de recruter sur le marché du travail local des compétiteurs qualifiés correspondant à leurs besoins. Le taux élevé de chômage des jeunes (65 %) est aggravé par l’absence d’adéquation entre l’offre et la demande d’emploi. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu de politiques publiques en faveur de l’emploi, mais les politiques d’ajustement structurel des années 80-90 ont amené beaucoup de gouvernements à faire des coupes considérables dans l’éducation. On est entré dans une phase où de plus en plus de jeunes sont formés mais 2 % seulement des étudiants sont dans les principaux secteurs qui créent de l’emploi. L’Afrique a le plus fort taux d’étudiants en sciences humaines et sociales, ce qui ne répond pas aux besoins des entreprises qui sont les plus gros fournisseurs d’emplois.

Un autre problème structurel est que la plupart des jeunes diplômés veulent travailler dans deux secteurs : l’Etat et les entreprises multinationales, qui ne peuvent pas fournir du travail à tout le monde. Des solutions devront être trouvées pour ces jeunes qui représentent la population la plus touchée par la pauvreté et qui ont parfois un niveau bac + 4 ou + 5. Comment trouver des solutions ? P.A. Sarr développe les points essentiels des conclusions extraites du rapport sur les perspectives économiques en Afrique qui sortira bientôt à l’occasion de l’Assemblée générale de la BAD et qui couvre 53 pays. Elles sont les suivantes :

  • Nécessité d’une adéquation entre la formation et le marché de l’emploi.
  • Besoin d’une concordance des formations dès le niveau du collège.
  • La formation professionnelle est le pilier de la lutte contre le chômage des jeunes et devrait être au coeur des politiques publiques. Ces dernières ciblent les emplois à court terme ou sur des bases électoralistes.
  • Selon la charte pour l’emploi des jeunes élaborée par l’Union Africaine, les gouvernements se sont engagés à réduire le chômage de 1 % par an ce qui suppose la mise en place des moyens nécessaires.
  • Il faut engager des politiques de l’emploi sur la durée et mettre en place une budgétisation pluriannuelle.
  • Il est recommandé des coordinations horizontales et verticales entre les différents ministères et d’établir des synergies entre tous les acteurs.
  • L’Afrique a besoin d’une industrialisation pour absorber une main d’oeuvre de plus en plus qualifiée. Le secteur financier ne peut y subvenir à lui seul. · Il faut inciter les jeunes à créer leur propre entreprise. Cela fonctionne déjà dans certains pays.
  • La mise en place des « JobFounds » incite les entrepreneurs à employer des jeunes dans des zones spécifiques où ils n’ont pas toujours accès à l’éducation.
  • La création d’instituts universitaires de technologie est impérative.

Pour P. A. Sarr, bien que les chiffres soient alarmants, l’avenir à moyen et long terme réservera des surprises et autorise un certain optimisme. Les jeunes sont de mieux en mieux formés et sont davantage au fait des formations qualifiantes existant dans le monde. Il existe des synergies au niveau régional, comme l’école 2iE qui permet des formations sur place de haut niveau. De plus la transition démographique est bien enclenchée sur le continent. Le taux de croissance important, en Afrique, attire les investissements directs étrangers qu’il s’agisse des partenaires traditionnels ou, de plus en plus, des pays émergents dans certains secteurs spécifiques, notamment en agriculture, ce qui peut créer beaucoup d’opportunités d’emplois. L’Afrique est un continent en construction et les besoins en infrastructures sont générateurs d’emplois de plus en plus qualifiés. Enfin, l’urbanisation galopante est un facteur important de création d’emplois.

Après cette note d’optimisme, Roland Portella ajoute un élément d’information. Depuis une dizaine d’années, la diaspora à travers « Afrique Surch », très spécialisée dans le domaine des ressources humaines, a mis en place « Afrique talents » qui répond à l’engouement de la diaspora formée pour le retour en Afrique. Parallèlement, il y a la problématique de la fuite des cerveaux. Qu’en pense l’OCDE ?

Papa Amadou Sarr pense qu’on doit parler davantage de circulation des cerveaux que de retour ce qui pose le problème des visas pour que les gens soient en capacité d’aller et venir. Beaucoup renoncent au retour à cause de cette difficulté.

LE DEBAT

Les premières questions portent sur l’école 2iE, sur le coût et la durée des études, sur le financement des étudiants, sur la mobilisation des Etats pour en faire la promotion et sur la place des femmes africaines dans ces formations.

Meriem Kellou répond d’abord sur les questions de genre. 2iE a une stratégie pour attirer les étudiantes. Cela marche bien car il y a 25 % d’étudiantes en première année et elles sont souvent les meilleures. Elles sont attirées et les parents les laissent venir car le campus qui bénéficie d’un accord de siège est très protégé. De plus elles peuvent étudier près de leurs familles au lieu de s’expatrier. L’attractivité auprès du public féminin est également développée par la création d’une prépa « filles » avec l’EPF qui est l’ancienne Ecole Polytechnique féminine. Cette prépa qui se fera à Ouagadougou sera accessible aux garçons mais toutes les filles seront boursières. A l’issue du concours, les filles auront la possibilité d’entrer à 2iE ou dans une école d’ingénieurs à l’étranger. Le nombre important de candidatures féminines démontre leur volonté de se spécialiser dans des domaines où il y a de l’emploi même si ce sont des domaines où on ne les attend pas. R. Portella ajoute qu’il existe des fondations d’hommes d’affaires qui ont mis en place un centre d’excellence pour les filles parce qu’il y avait une carence dans le financement de leurs études.

Sur le coût des études à 2iE, M. Kellou estime que le coût (3 500 à 5 000 € / an) bien qu’important pour les Africains, est dans la partie basse de la fourchette pour les diplômes de même niveau en ingénierie. Ces tarifs ont été mis en place par manque de fonds publics. Ils n’ont pas entraîné de baisse du nombre de candidatures. Le public ciblé, ce sont les lycéens en terminale scientifique. L’école a des relais au niveau des gouvernements qui sélectionnent les boursiers. Les étudiants non boursiers paient leurs études grâce à un investissement familial ou par des prêts accordés par les banques sans garantie patrimoniale, simplement sur la valeur du diplôme et sur le bon taux d’insertion professionnel qui garantit le remboursement du prêt. Ces dispositions permettent d’ajuster les inégalités. Quelques bourses proviennent de l’Etat français et d’entreprises privées.

Y a-t-il matière à ramener le secteur informel dans le formel et cela induirait- il des gisements d’activité ? Pour F. K. Tchuente, ce serait l’idéal. Mais c’est un secteur qui ne dispose pas suffisamment de capitaux, qui redoute les formalités administratives et craint les taxations. Un effort serait à faire au niveau des Etats en agissant en particulier dans le domaine de la formation (par exemple apprendre à monter un dossier de crédit). La micro- finance peut aider le secteur informel en lui accordant de petits prêts. P. A. Sarr ajoute que le secteur informel fait partie intégrante de l’économie africaine. Le formaliser est un leurre. Il faut plutôt l’aider pour lui ouvrir des opportunités. Il estime qu’à l’horizon 2025, il faudrait que les gouvernements africains créent 1,9 millions d’emplois publics pour absorber cette main d’oeuvre, ce qui est impossible. Le secteur privé ne recrute pas suffisamment. Il en conclue que le secteur informel doit se développer en parallèle même s’il doit être encadré.

Comment recycler des diplômés mal aiguillés alors qu’il y a pénurie de compétences qualifiées. Un intervenant cite ces conducteurs de motos taxis qui ont parfois un niveau bac + 5. C’est une bombe à retardement. Ou en est l’industrialisation de l’Afrique ? Il faut que l’Afrique développe des stratégies qui créent une autre économie que celle centrée sur le pétrole. L’économie verte devrait dégager de vrais emplois dans le Tiers monde.

P. A. Sarr réagit à la dernière partie de cette question. En matière d’industrialisation, il n’y a pas un modèle qui sied à tous les pays, à tous les continents. Il faudrait que l’Afrique développe son industrie à partir des ressources dont elle dispose et de ses spécificités. Essayer de reproduire les modèles américains ou européens ne servirait à rien. On parle de plus en plus en Afrique d’économie tertiaire et de jeunes ingénieurs se spécialisent dans ce secteur ; mais ce dernier n’est pas à même de résorber le chômage des jeunes. Un secteur porteur serait l’industrie de la transformation. L’Afrique ne doit pas se contenter d’exporter les matières premières (bois, mines), elle doit les transformer sur place. F. K. Tchuente indique qu’un séminaire a été organisé par FinAfrique sur les fonds d’investissement. L’accent a été mis sur la finance carbone en essayant d’intéresser les banques aux projets relevant de ce secteur. Pour M. Kellou, il faudrait plus de titulaires du bac scientifique pour élargir le recrutement. 2iE a ouvert des filières plus techniques avec des formations plus courtes, de niveau CAP, BEP et BTS avec des passerelles vers les écoles d’ingénieurs après une mise à niveau. Un campus a été ouvert au Gabon à cette fin.

Les gouvernements africains ont une part de responsabilité écrasante sur les taux de chômage élevés, déclare un intervenant. Comment donner de l’espérance aux jeunes ? Un autre constate qu’il y a beaucoup de compétences africaines en Europe. Comment aider les projets de la diaspora ?

Pour P. A. Sarr, les politiques publiques ne marchent pas. L’aide au retour n’est pas incitative car les bénéficiaires craignent de ne pas pouvoir revenir. Il faudrait trouver des mesures d’accompagnement adaptées. Le continent regorge de potentialités en ressources humaines, le taux de retour des diplômés est important et cela favorise des investissements. Ces jeunes diplômés refusent par ailleurs de plus en plus la mauvaise gouvernance, ils demandent des comptes sur le bon usage de l’aide publique au développement. F. K. Tchuente ajoute qu’il ne faut pas attendre l’aide des bailleurs de fonds. Il faut solliciter l’épargne de la diaspora et il existe de plus en plus de fonds qui disposent de compétences et financent des projets (comme les Business Angels, cf. La Lettre de la CADE n° 131, mai 2010).■

Philippe Mathieu