Les Africains vont-ils inventer des arts appropriés de gouverner ?

Cycle II : « La production du savoir et du savoir-faire »

Rencontre-débat du 14 mars 2012

Présentation

De gauche à droite : Dominique Gentil, Yéra Dembele et Antoinette Montaigne

Jean-Loïc Baudet, Président de la CADE ouvre cette rencontre. Elle porte sur l’art de gouverner et sur l’exigence devant laquelle se trouvent les Africains de revoir en permanence les institutions et les modes de gouvernance pour les adapter à des problèmes nouveaux. La démocratisation en marche fait craquer les institutions qui doivent être mises à jour pour garder leur efficacité et gagner en légitimité. C’est un travail qui suppose, de la part des sociétés, qu’elles prennent conscience de leur valeur et de leurs modes de gouvernance pour les adapter aux nécessités d’une gestion efficace et de leur incarnation dans les valeurs du pays. Il remercie Yéra Dembele, administrateur de la CADE et Président de la Fédération des Associations Franco-Africaines de Développement, d’avoir bien voulu accepter d’être le modérateur de ce débat. Yéra Dembele présente les intervenants. Antoinette Montaigne est conseillère municipale de la commune de Bussy-Saint-Georges, déléguée à la médiation juridique et sociale de la coopération décentralisée. Dominique Gentil est socio-économiste.

Pour Y. Dembele, quand on parle de gouvernance en Afrique, la question qui revient le plus souvent concerne la démocratie. On sait cependant que ce qui est en cause, en réalité, ce sont les systèmes de gouvernance. Les points soumis à la discussion sont les suivants :

  • Faut-il conserver le terme de démocratie ou utiliser le terme plus général « d’arts de gouverner » ?
  • Le pouvoir personnel a-t-il une certaine efficacité ?
  •  Les Etats actuels sont-ils légitimes, au regard des citoyens, par leur genèse, leur efficacité dans la sécurité et dans la qualité des services publics ?
  • Qui doit participer au pouvoir, seulement les partis politiques ou d’autres forces légitimes ?
  • Quel est l’impact des mouvements sociaux dans la conquête et l’exercice du pouvoir ?
  • Comment améliorer les modalités de prise de décision (débats, consensus, élections) et de contrôle des pouvoirs ?

Les intervenants sont invités à fournir, sinon des réponses, du moins des éléments de réflexion.

Antoinette Montaigne

L’ Afrique a une histoire

Antoinette Montaigne © CADE

Antoinette Montaigne se présente comme une observatrice francoafricaine qui a sa petite idée de la gouvernance en Afrique. L’Afrique d’aujourd’hui ne peut être considérée indépendamment de son histoire. L’Afrique a en effet une histoire très ancienne, elle a subi d’importants prélèvements de population lors de l’esclavage, la privant en partie de ses talents, et la mettant en difficulté dans la gestion de son destin. Après le traité de Berlin, l’esclavage a été remplacé par la colonisation qui a été un moment très important dans la mise en oeuvre des arts de gouverner. Jusqu’en 1955, l’Afrique était considérée comme une « table rase » du point de vue culturel, institutionnel, politique. Elle n’avait pas la maîtrise de son destin, de sa politique, de la démocratie, de sa diplomatie, de son développement. A partir de là, comment les Africains vont-ils inventer et s’approprier l’art de gouverner ? A. Montaigne a le sentiment qu’on propose à l’Afrique de faire sa révolution pour se mettre en phase avec les enjeux de la mondialisation, les Etats modernes, les ouvertures politiques et démocratiques des grands ensembles. Il lui faut inventer une autre manière de gouverner, c’est-à-dire d’amener les sociétés, les peuples, les nations africaines vers un avenir prometteur, de réaliser l’ambition du « bien vivre », du partage et à prendre leur place dans le concert des nations.

L’art de gouverner en Afrique n’est pas un concept endogène. A. Montaigne souligne que les Etats actuels sont la résultante de leur histoire et des influences extérieures propagées par les élites formées à l’étranger. En dehors des élites intellectuelles, les populations africaines ont des difficultés à s’approprier les notions importées de gouvernance. Elles n’ont pas la compréhension de la démarche organisationnelle et de la construction politique de l’Etat et il incombe aux élites de trouver la manière la plus adéquate de les impliquer dans cette démarche. Cependant, celle-ci s’inscrit dans un temps court qui est celui des 50 années d’indépendance pendant lesquelles elle doit s’adapter aux transformations de l’environnement institutionnel international.

A. Montaigne en vient aux fondements politiques des Etats africains. Les constitutions définissent le cadre général d’exercice et de répartition du pouvoir entre l’exécutif, le législatif, le judiciaire. Il faut aussi parler des valeurs : les libertés publiques, les droits de l’Homme… Mais ces constitutions devraient s’inscrire dans des réalités socio-politiques et culturelles. Or ces constitutions en partie dérivées de la période coloniale, même si elles ont évolué, ne cadrent pas avec l’esprit et la vision des sociétés africaines d’aujourd’hui. Celles-ci pratiquent d’autres formes de démocratie comme la « palabre » dans les villages où sont posées de grandes questions de société et qui permettent de réduire les tensions et de résoudre les conflits. Les élites africaines devraient s’inspirer de ce type de concertation enraciné dans le passé et faire de la pédagogie pour que les populations soient en mesure de s’approprier les concepts de gestion et de gouvernance. Faute de quoi, on reste dans une continuité issue de la colonisation, non instruite, qui au fil du temps s’éloigne de la vision que la colonisation a léguée. Les populations sont maintenues dans la méconnaissance du contexte étatique et de ce que cela implique en matière de droits et de devoirs.

Une tendance oligarchique

Qu’est-ce que la Nation en Afrique, se demande A. Montaigne ? C’est le socle commun de la société, un territoire souverain. Quant à la République, ce n’est pas un mot africain. Des groupes socio-culturels préexistaient avant l’avènement de la République. Quand l’un de ces groupes accède au pouvoir, il a tendance à établir une oligarchie au profit de sa famille, de son groupe social d’origine. Les partis politiques eux-mêmes ont tendance à s’aligner sur cette réalité socio-culturelle. L’Afrique n’a pas conscience de cette réalité qui relève du « non-dit », ce qui fait qu’elle conserve, sous un habillage républicain, des modes de fonctionnement en matière de gouvernance qui ne répondent pas toujours aux besoins des populations. Or l’art de gouverner, c’est bien d’être en mesure d’organiser et de structurer le cadre d’exercice du pouvoir pour répondre à ces besoins et organiser ses relations avec le monde.

Aujourd’hui, des tentatives d’organisation du pouvoir ont été mises en place dans un certain nombre de pays qui ne sont pas forcément des exemples de démocratie. On voit émerger des réformes constitutionnelles qui permettent aux pouvoirs de se perpétuer. Ce sont, dit A. Montaigne, des caricatures d’organisation politique sur fond d’oligarchie qui profitent à un club de privilégiés. Comment faire pour sortir de cette situation ? La séparation des pouvoirs, souvent très théorique, n’offre pas les moyens de débloquer cette situation. Les Conseils Constitutionnels qui sont normalement les garants des institutions, de même que les Assemblées Nationales, ont tendance à s’aligner derrière l’homme fort du moment que l’on n’ose contester. Les élections ne sont souvent qu’une apparence de démocratie, et étant contestées, elles ont des conséquences incertaines. Cela crée un déficit de gouvernance sociale, et des milliers de jeunes Africains s’expatrient vers les pays riches parce qu’ils n’ont plus d’espoir sur le continent alors que celui-ci recèle d’énormes potentialités.

Aux difficultés de vivre au quotidien s’ajoutent les trafics, la corruption. Il y a cependant actuellement une dynamique qui s’instaure qui porte les Africains à prendre leurs responsabilités, à réfléchir. On a vu que la société civile a permis la mise en oeuvre d’investigations judiciaires à l’encontre des dirigeants africains qui ont amassé des fortunes considérables au détriment des populations. Les objectifs du Millenium pour le développement humain et le document stratégique de réduction de la pauvreté créent un cadre permet tant de mettre à l’ordre du jour la protection des droits fondamentaux : se soigner, éduquer, vivre dans une société de paix. L’organisation de la société civile, de nouvelles instances comme par exemple les femmes leaders, permettent de corriger les failles des gouvernants dans leurs prises de responsabilité. L’Afrique doit affronter ces questions et se donner une ligne de conduite, une vision, qui lui permette de s’en sortir.

En conclusion, A. Montaigne pense que la démocratie en Afrique est issue d’un quiproquo. La question est de savoir comment on conçoit l’exercice du pouvoir en Afrique. Elle doute de l’efficacité du pouvoir personnel dans un monde ouvert où les grands ensembles interagissent. La légitimité des Etats n’est pas avérée dans la mesure où leur genèse ne permet pas aux citoyens de se l’approprier. Un travail est à faire pour permettre à toute la société civile, intellectuelle, politique de se l’approprier dans un cadre de concertation dont les fondements ont été posés. Les partis politiques reproduisent aujourd’hui les pouvoirs déchus. Après 4 à 5 siècles, on ne parvient pas encore à les prendre en considération ni à les exclure totalement. A. Montaigne souhaiterait que la CADE participe à une démarche intrusive auprès des diasporas et en concertation entre tous les partenaires pour inventer de nouveaux arts de gouverner en Afrique.◘

Dominique Gentil

Nouvelles forces, nouveaux enjeux

Antoinette Montaigne © CADE

Yéra Dembele retient que l’Afrique doit faire sa révolution en inventant un art de gouverner qui allie le passé au présent et qu’il faut réfléchir à des constitutions qui doivent avoir une assise sociale.

Dominique Gentil propose une approche, complémentaire de celle qui vient d’être exposée, sur les pratiques actuelles et sur les réflexions d’intellectuels africains sur les arts de gouverner. L’art de gouverner est le sens originel du mot gouvernance, mis selon lui à toutes les sauces, et il permet d’ouvrir une réflexion plus large que sur la démocratie. Se référant aux discussions qui ont eu lieu le 11 janvier lors de la rencontre-débat sur «Nouvelles forces, nouveaux enjeux, quelle construction des Afriques » (La Lettre de La CADE, N°148, janvier 2012), il en reprend quelques aspects. Il ressortait de ces discussions un refus du mimétisme et beaucoup critiquaient qu’on prenne la constitution de la cinquième République française, elle-même en discussion en France, comme modèle. Il en est ressorti également des liaisons complexes entre le politique et le religieux qu’il convient d’examiner au cas par cas. Un troisième point qu’il a retenu est que certains pensent qu’il faut inventer une forme démocratique africaine. D’autres estiment que ce n’est pas la peine puisque cet art de gouverner africain a déjà été inventé notamment lors des Conférences Nationales. Il est vrai que ces Conférences ont été un moment de créativité important au début des années 90, qui a précédé le discours de La Baule, qui ne peut donc être considéré comme le déclencheur du mouvement vers la démocratie africaine. D. Gentil pense cependant qu’il vaudrait la peine de revisiter cela, car si ces Conférences Nationales ont eu leur intérêt, elles ont aussi leurs limites. Certaines ont eu de bons résultats, d’autres n’ont pas été un grand succès comme dans l’ex- Zaïre, le Congo, le Togo. Il lui semble intéressant de relire avec 20 années de recul certains écrits. Les meilleurs ouvrages sur les Conférences Nationales sont ceux de Richard Banégas « La démocratie à pas de caméléon » (2003) et de Eboussi Boulaga « Les Conférences Nationales » (Karthala, 1993). Ces ouvrages montrent les particularités des contextes nationaux et les spécificités des mouvements sociaux, des modes de revendication.

D. Gentil se réfère ensuite à l’ouvrage de Moussa Konaté « L’Afrique Noire est-elle maudite ? ». L’auteur est très critique sur la démocratie actuelle. Il parle de « démocratie fictive », de « pacotille », « d’habillage démocratique », de « décentralisation imposée », etc… Il montre que ce régime démocratique « de pacotille » convient bien à l’Occident, car c’est un moyen d’assurer sa domination, mais aussi aux régimes africains. Il constate que la politique est devenue un métier et le chemin le plus court pour la prise en main de l’Etat et l’accession aux richesses matérielles. La politique se transforme en « copinage » et cette démocratie en partie fictive est adoptée très facilement par les gouvernements du Nord et du Sud. Cette situation s’explique parce que l’Afrique Noire a adopté sans réfléchir les formes que d’autres cultures ont élaborées des siècles durant. Elle aurait pu tirer de son histoire et de sa culture les outils nécessaires pour que sa démocratie ne soit pas cette chose sans consistance dont on affiche les apparences pour mériter applaudissements et récompenses des pays occidentaux. M. Konaté n’est pas contre la démocratie, mais contre la démocratie imposée et limitée. Il fait des propositions : la décentralisation, mais aussi combiner élections démocratiques et pratiques africaines de représentation des différents groupes sociaux, des différentes forces légitimes en Afrique. Il note que l’Africain a l’habitude des décisions arrêtées après de longues et rudes discussions. Il propose que dans le cadre de la décentralisation, il y ait des contrôles citoyens et non pas seulement des contrôles de l’Etat (par exemple en utilisant des fonctionnaires retraités). Toutefois il soulève un obstacle qui est le principe d’égalité inhérent à toute démocratie, car comment installer une démocratie dans une société où les inégalités sont la règle ? La voix d’un vieux chef peut-elle avoir autant de pouvoir que la voix d’un jeune ? Il pose la question sans la régler. Il faudrait également développer les libertés individuelles et surtout changer le système d’éducation. Il montre que l’école produit actuellement des individus schizophrènes, éduqués en français sur des concepts qui sont loin d’être africains et à ne jamais protester. La vision que Moussa Konaté a de la démocratie africaine imitée et imposée est donc très noire.

Changeons l’Afrique

D. Gentil se réfère ensuite au réseau « Gouvernance en Afrique » qui a produit un document « Changeons l’Afrique, 15 propositions » (1999) qui est le fruit d’une réflexion d’intellectuels africains. D. Gentil en extrait quelques propositions qui lui semblent les plus intéressantes.

  1. Les auteurs préfèrent parler de gouvernance que de démocratie. Ils la définissent comme l’art de gouverner en articulant la gestion de la chose publique à différentes échelles de territoires, du local au mondial, et aussi comme l’art de réguler les relations au sein de chaque société. Ils parlent de gouvernance légitime ou l’art de gérer les affaires publiques et d’exercer le pouvoir au service du bien commun avec l’adhésion des populations et le contrôle de ceux qui exercent le pouvoir. La grande idée de ce groupe de réflexion est de dire que l’Etat actuellement manque de légitimité. Il est peu connu et ses pratiques ne sont pas toujours efficaces ni légitimes. Il faut re-légitimer l’Etat par la décentralisation et construire une gouvernance locale légitime, retrouver du consensus et ne recourir aux élections qu’en dernier ressort.
  2. Inverser l’approche de l’organisation des compétences. C’est le local qui doit proposer les compétences qu’il est capable de prendre en charge. Il ne faut pas répartir les compétences mais organiser la coopération entre les différentes échelles.
  3. Il faut sortir du cadre exclusif des Assemblées et des collectivités locales. Il convient d’utiliser les compétences des chefferies anciennes, des responsables fonciers, des autorités religieuses, des organismes socio-économiques, des organisations paysannes, des organisations de la société civile, etc.
  4. Il faut prémunir l’action publique contre les risques de dérive et d’abus de pouvoir. Il faut donc que l’information soit généralisée, qu’il y ait obligation faite aux élus de rendre compte et possibilité pour les citoyens d’interpeller leurs élus. Ce groupe de réflexion ne parle pas de démocratie mais son approche est de faire des propositions pour refonder l’Etat et sa légitimité par le bas avec des pratiques très concrètes.

D. Gentil prend une dernière référence : il s’agit du livre d’Achille Mbembe « Sortir de la grande nuit » publié récemment aux éditions La Découverte. L’auteur part d’un constat assez pessimiste de la situation actuelle. Il note la brutalité des contraintes économiques dans lesquelles se trouve l’Afrique, un Etat qui sert à l’extraction et à la prédation et l’absence d’une pensée de la démocratie comme alternative au monde prédateur en vigueur. Il faudrait que la démocratie soit portée par des forces sociales et culturelles organisées, des institutions et des réseaux sortis tout droit du génie et de la créativité africaine et surtout des luttes quotidiennes des gens eux-mêmes. La démocratie, ce n’est donc pas une élection tous les cinq ans, surtout si elle est truquée ; c’est la société qui se met en mouvement et qui lutte au jour le jour sans s’enfermer dans le nationalisme. Si les Africains veulent la démocratie, c’est à eux d’en imaginer les formes et d’en payer le prix; personne ne le paiera à leur place. Ils ont besoin néanmoins de s’appuyer sur de nouveaux réseaux de solidarité internationale et de choisir à l’extérieur ce qui est susceptible de les aider à inventer les formes démocratiques adaptées. A. Mbembe note qu’au départ, le nationalisme a été une utopie puissante au moment des indépendances mais qu’elle s’est transformée en idéologie d’un Etat devenu prédateur. Il est favorable à la construction d’un cosmopolitisme, d’un monde où on a des choses en commun, des cultures transnationales, métissées. C’est très loin de l’universalisme à la française où, selon lui, on impose les conceptions sans tenir compte des diversités. Pour lui, l’Afrique du Sud lui paraît être le lieu privilégié de créativité sociale avec des quantités d’organisations populaires et une vie intellectuelle, artistique, universitaire parmi les plus intéressantes d’Afrique. D. Gentil a montré quatre visions qui montrent des points communs : l’Afrique a des expériences diversifiées dans l’art de gouverner ; il lui faut trouver des formes spécifiques de démocratie en partant des problèmes à résoudre et des cultures africaines ; mais l’Afrique n’est pas un cas unique, une exception et elle peut s’inspirer des exemples d’autres pays et mener des coalitions avec ces derniers. Il existe cependant des divergences, certains étant pour une gouvernance refondée à partir de la base, d’autres pour une pensée tout de suite cosmopolite. De toutes façons, la démocratie est un combat quotidien qui ne doit pas rester au niveau des élections ou des partis.

Yéra Dembele retient que les contextes africains sont très variés. Il pose aux deux intervenants la question qui est de savoir si en copiant la démocratie occidentale, on ne l’a pas mal copiée. On sait qu’en Europe et en France en particulier, ce n’est qu’une partie de la population qui votait et ce n’est que petit à petit qu’on est passé à la démocratie universelle. Est-ce qu’on ne peut pas dire, interroge-t-il par ailleurs, que traditionnellement les Africains savent gouverner mais qu’ils n’acceptent pas la démocratie et la défaite. Il souligne que même si ce n’est pas la démocratie, il y a dans les sociétés actuelles des chefs traditionnels qui sont respectés par leurs sujets.

Dominique Gentil pense qu’il faut abandonner l’idée d’imitation parce que les conditions ont beaucoup évolué. Il serait d’autant plus dommage d’imiter la démocratie occidentale et notamment française, que cette dernière est elle-même de plus en plus remise en question. La leçon est qu’il faut inventer. Participant récemment à une conférence, D. Gentil a pu constater que la démocratie actuelle est celle des mâles blancs, âgés et bourgeois. Dans les assemblées, il n’y a pratiquement que des gens de plus de 60 ans, et surtout des hommes. Les ouvriers et les employés qui constituent près de 50 % de la population n’y sont représentés qu’à hauteur de 5 %. Donc à un moment où cette démocratie française qui a déjà plusieurs variantes est critiquée, l’Afrique n’a aucun intérêt à l’imiter.

Les Africains savent-ils gouverner ? La réponse est oui, sous réserve de faire une analyse critique, historique. Il y a eu de grands empires, il y a encore des grandes chefferies, il y a des arts de gouverner très diversifiés aussi bien à l’intérieur d’un même pays qu’entre les pays. On ne peut donc pas généraliser et il faut se poser la question : qu’est-ce qui est légitime ? Achille Mbembe disait qu’il y a beaucoup de traditions qui ont été inventées par les colons et par les missionnaires. Les régimes issus des élections sont-ils plus légitimes ? C’est très variable selon les pays. La population peut refuser la démocratie parce qu’elle est souvent liée à des élections plus ou moins honnêtes. Mais si on lui demande son opinion sur des affaires qui la concernent, de débattre, de contrôler les élus, elle est intéressée. Les principes démocratiques sont respectés dans certaines coopératives sur lesquelles D. Gentil a travaillé. Le principe démocratique ne va pas à l’encontre des valeurs africaines, mais il ne faut pas en faire une caricature.

Antoinette Montaigne ajoute que la démocratie est un concept africain dans sa pratique du pouvoir parce que, selon elle, les Africains sont pragmatiques. Pour que la population y adhère, il faut qu’elle se traduise par des manifestations concrètes qui transforment et accompagnent la vie des gens. Il faut qu’il y ait pour ces derniers un lien entre le bulletin de vote et les questions de santé ou de solidarité dans la ville, le village. Quant à la question de savoir si on perd les élections, on est dans l’opposition, il faut comprendre que les Africains sont soucieux de l’inclusion de tous et de solidarité. Il faut donc que les élites fassent preuve de pédagogie et de volontarisme politique pour faire accepter aux élus d’être dépossédés de leur pouvoir oligarchique. ◘

LE DEBAT

Un chercheur indépendant d’origine togolaise estime que la démocratie n’est pas une invention occidentale. La démocratie, au sens universel, n’est pas le parlementarisme. Au village il y a beaucoup plus de liberté qu’on ne l’imagine. Le chef gouverne entouré de son conseil. Les conseillers sont proches des citoyens et débattent avec eux, le chef prenant l’avis de tous pour aboutir à une décision consensuelle. La démocratie locale n’a jamais été totalement sapée par les constitutions mises en oeuvre au niveau national et imitées des constitutions occidentales. Mais la gestion locale peut être mise à mal par un Etat prédateur qui peut agir au détriment, note cet intervenant, de la gestion solidaire des terres cultivées qui autorise, lorsque les conditions sont difficiles, une certaine redistribution. Pour lui, le problème n’est pas le nombre de mandats du chef d’Etat. Un chef de village peut rester en fonction aussi longtemps qu’il joue correctement son rôle. Ce qui est souhaité, ce n’est pas l’alternance pour l’alternance, mais une nouvelle éthique dans l’exercice du pouvoir.

Un autre intervenant pense que la démocratie exercée au niveau villageois doit être considérée non seulement dans sa dimension politique, mais également dans sa dimension économique. Toute transposition au niveau national doit prendre en compte ces deux dimensions. Il est très critique sur l’exercice de la démocratie qui ne tient pas compte des droits les plus stricts de la population. Les dirigeants ont importé du système démocratique, ce qui les arrange pour continuer à préserver leurs avantages. Et ils sont maintenus dans cette position parce que les intérêts économiques s’en font les complices. Où et par qui se prennent les décisions ?, demande un autre. Est-ce que le public a conscience des changements qui sont nécessaires ? Il observe que beaucoup d’enfants n’ont toujours pas accès à l’école et que parmi les analphabètes, les 2/3 sont des Noirs et nous sommes en 2012.

Philippe Hugon rebondit sur ce qui a été dit concernant les termes de gouvernance et de démocratie. C’est à partir de la violence de l’histoire que se sont construites les institutions. Par contre, il y a un débat sur la question de savoir si les principes sont universels. Pour lui, la réponse est non. Il aborde un second point. Il y a au niveau local des pratiques de pouvoir qui ont chacune leur propre histoire, avec des contre-pouvoirs tels que les griots, la palabre. L’Afrique est caractérisée au niveau local par ces pratiques, étant entendu qu’elles diffèrent d’une société à l’autre. Dans ce qui a été dit, il semble à Ph. Hugon qu’on a parfois trop assimilé ce qui relève des principes et des règles de fonctionnement démocratique aux dévoiement de ces derniers, étant entendu que la démocratie ne peut se réduire à ce qu’elle est souvent : des élections acceptées par le vaincu. Il y a la question de la manière dont les acteurs trouvent les processus de décision adaptés à la gestion du bien commun et ceci à différentes échelles. La question qui se pose par rapport au débat public est de savoir si les règles existantes en Afrique peuvent être transposées à des échelles supérieures et de quelle manière. Est-ce qu’on passe directement du local au global (ou au national) ?, ce n’est pas du tout évident estime Ph. Hugon. Prendre pour référence le modèle local ne règle donc pas la question.

Par ailleurs il semble à l’intervenant que par rapport aux grands débats sur la démocratie, l’Afrique se rapproche de la conception qui prévaut en Afrique du Sud de séparation et d’équilibre des pouvoirs et du jeu des contre-pouvoirs où la justice est relativement indépendante, où le parlement joue un rôle important par rapport à l’exécutif, où il y a un débat programmatique au sein des partis, où la presse est indépendante et déontologiquement valable. Une autre question qui se pose en démocratie, à l’échelle universelle et donc en Afrique en particulier, c’est la manière dont se réalisent les démocraties participatives. Cette question est en partie réglée en Afrique du Sud grâce aux avancées dans le domaine de la décentralisation. Rejeter le terme de démocratie pose problème mais parler de gouvernance en pose un également car c’est un terme purement gestionnaire. La question de « gouvernementalité » au sens de Foucault, c’est-à-dire savoir comment se prennent les décisions, qui a la souveraineté, qui a la légitimité de la décision, ce n’est pas une question de gestion, mais une question qui relève du politique. Par contre, il y a des principes démocratiques qui sont universels et il y a des sociétés de ce point de vue qui sont démocratiques et d’autres qui ne le sont pas.

La démocratie en Afrique peut-elle être libre ?, questionne un autre intervenant ? Quand on regarde les 50 années d’indépendance africaine, on constate que le fonctionnement du pouvoir a été rythmé par des coups d’Etat. La démocratie s’est construite en Europe grâce à un effort de pédagogie (l’instruction civique). En Afrique, on veut penser la démocratie dans une dynamique africaine ; il y a des concepts de fonctionnement qui varient d’une région à l’autre. Il prend l’exemple du fait que la personne âgée était considérée comme étant la plus clairvoyante. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, car les traditions africaines se sont abâtardies. Lorsque les choses vont mal, les gens ont tendance à tirer la couverture à eux et il cite en exemple la montée en puissance du pouvoir des femmes dans la gestion locale. Il termine son intervention en citant, parmi les références politiques de l’Afrique, la Charte du Mandé (cf. Lettre de la CADE N°110, mai 2008), véritable déclaration des droits de l’Homme du 13e siècle, suivant laquelle toute vie est une vie et toute atteinte à la vie exige réparation.

Antoinette Montaigne réagit à ces interventions en abordant la question du pouvoir et du religieux. Pour elle, la politique ne peut être abordée sans le religieux qui représente un ensemble de valeurs. Il y a en Afrique un éclatement des croyances, des grands groupes culturels. L’Islam est une forme d’organisation où le politique et le religieux peuvent se rejoindre. Le pouvoir en Afrique est souvent inspiré de quelque chose de transcendantal et il a souvent un ancrage religieux. Certain chefs d’Etat ont créé leur Eglise ; c’est une façon de capter la population.

Qu’y a-t-il derrière la démocratie ? poursuit A. Montaigne. Il y a des valeurs universelles qui fondent la démocratie mais celle-ci ne pénètre pas toujours les zones reculées et la légitimité de l’Etat est alors remise en question, d’autant plus lorsque le territoire est coupé en deux à la suite d’une rébellion. Il y a une réalité : c’est que l’Etat doit se confronter aux situations locales, et, comme dans les pays modernes, s’adresser à tout le monde à travers l’éducation, la santé, la sécurité.

La démocratie en Afrique est-elle libre ? Pour A. Montaigne, au début des indépendances, il y avait des tensions entre blocs, les pays africains s’orientant soit vers des régimes marxistes, soit vers des régimes libéraux L’Afrique a fait les frais de ces tensions. Le climat a changé après la chute du mur de Berlin mais l’instauration d’une véritable démocratie a été altérée par la création de véritables oligarchies qui ont confisqué des moyens en amassant des fortunes qui auraient été mieux employées à former, à éduquer. Dominique Gentil pose la question des causes des coups d’Etat. Il y en a eu, au début des indépendances, qui venaient de l’extérieur mais si on prend le dernier coup d’Etat du Niger, c’était pour faire respecter la constitution. Ce sont globalement des évènements endogènes.

La démocratie repose-t-elle sur des principes universels ? Pour D. Gentil, la démocratie est plutôt un combat permanent. Ce n’est pas si universel que cela. Il cite l’excellent livre de Jacques Rancière « La haine de la démocratie » qui montre que depuis Platon et Socrate qui crachaient sur la démocratie et jusqu’à Finkelkraut, on a toujours ce mépris du peuple : ceux qui doivent gouverner, ce sont ceux qui sont bien nés, savants, riches. Pour que le peuple ait quelque chose à dire, c’est toujours un combat qui traverse l’histoire. Est-ce que le modèle local peut être retenu ? Est-ce qu’on peut l’appliquer au niveau national ? D. Gentil pense qu’on n’en a pas la démonstration. L’appliquer à tous les niveaux, ça ne marchera pas.

Sur la prise de décision, D. Gentil estime qu’il ne faut pas avoir une vision « complotiste » des choses. Il croit de moins en moins que les décisions soient prises à Paris. La prise de décision est un processus complexe et partagé qui se déroule dans un monde multipolaire. Si les Etats africains sont ce qu’ils sont, ils ont aussi une part de responsabilité; il faut abandonner l’idée selon laquelle c’est la France qui décide de tout.■

Philippe Mathieu