Table ronde : « Nouvelles forces, nouveaux enjeux, quelle construction des Afriques ? »

Table ronde du 11 janvier 2012

Présentation

De gauche à droite : André Julien Mbem, Seydou Madani Sy, Babacar Sall, Nouréini Tidjani-Serpos et Madeleine Mukamabano. © Julien Gungui
De gauche à droite : André Julien Mbem, Seydou Madani Sy, Babacar Sall, Nouréini Tidjani-Serpos et Madeleine Mukamabano. © Julien Gungui

Cette rencontre débat exceptionnelle qu’ouvre le président de la CADE, Jean-Loïc Baudet, se propose de présenter une série de facettes de l’actualité africaine, en particulier sur des thèmes qui débordent le seul cadre de l’Afrique subsaharienne puisque les intervenants sont interrogés sur les conséquences des printemps arabes sur cette partie du continent. Ils sont également invités à donner leur point de vue sur les rapports entre le politique et le religieux, sur la difficile appropriation de la démocratie et sur les relations des Etats africains avec leurs nouveaux partenaires (Chine, Inde, Brésil). Ce sont différentes questions qu’il s’agit de croiser pour composer le visage de l’Afrique en espérant qu’il s’en dégagera une vision optimiste et ouverte de l’avenir de ce grand continent.

Les personnalités qui ont été réunies sont particulièrement légitimes dans la mesure où elles ont toutes exercé d’importantes responsabilités dans leur pays ou dans les médias. Ce sont : André Julien Mbem, éditeur et essayiste, Madeleine Mukamabano, ancienne journaliste à RFI et France- Culture, consultante auprès d’organisations internationales, Société Undercurrent, Nouréini Tidjani-Serpos, ancien Directeur général adjoint de l’UNESCO, Seydou Madani Sy, ancien Recteur de l’Université de Dakar, ancien Recteur de l’Université francophone d’Alexandrie, ancien Ministre de la Justice du Sénégal, ancien Médiateur de la République. Madame Ayoko Mensah, rédactrice en chef d’Afriscope à Africultures et S.E. Monsieur Olabiyi Babalola Joseph Yai, ambassadeur délégué permanent du Benin auprès de l'UNESCO, sollicités, ayant eu un empêchement indépendant de leur volonté, ont prié la CADE de bien vouloir excuser leur absence. Babacar Sall, enseignant, chercheur, sociologue, poète écrivain, Directeur de publication aux éditions L’Harmattan des collections « Alternatives rurales » et « Sociétés africaine et diaspora » a bien voulu animer ce débat.

Babacar Sall souligne que dans le titre de cette rencontre, on parle « des Afriques », ce qui fait allusion à cette Afrique variée, aux trajectoires historiques différentes avec des relations d’externalité diverses. Ces « Afriques » ont leur logique interne mais ont des convergences d’objectifs et des problématiques communes. Sous quels angles saisir ces problématiques à la lumière des réponses aux questions posées en introduction à ce débat ?

Madeleine Mukamabano apprécie qu’on parle des Afriques car pour elle, quand on parle de l’Afrique globale on commet une sorte d’imposture. Il existe de nombreux contrastes sur le continent et le fossé se creuse entre l’Afrique francophone et l’Afrique anglophone. Il suffit de lire les derniers rapports du PNUD ou de la Banque Mondiale pour constater que les pays francophones sont à la traîne, qu’il s’agisse de la gouvernance économique, de la lutte contre la corruption ou même du développement humain. Pour illustrer son propos, elle rapporte qu’elle a pu constater la précarité dans laquelle vivent les étudiants sénégalais comparée aux conditions de vie des étudiants tanzaniens. Et pourtant le Sénégal a été dans les années 60-70 le pays phare de l’Afrique francophone. Autre illustration : au Mali, les jeunes qu’elle a rencontrés ne rêvent que de venir en France ; l’émigration est pour eux la solution. Au Rwanda par contre, les jeunes ne parlent que de création. Des spécialistes ont essayé d’analyser ce décrochage, évoquant sa dimension culturelle. Mais d’autres raisons peuvent être évoquées comme les freins que constitue le franc CFA, monnaie qui n’a plus rien à voir avec l’économie des pays concernés et qui, si elle a jugulé l’inflation, a pénalisé les exportations. M. Mukamabano évoque également une classe politique complètement déresponsabilisée en Afrique francophone et la mutualisation de certains services en Afrique anglophone, entre pays qui n’ont pourtant pas la même monnaie. Elle pense que les Africains commencent à avoir conscience du problème.

Les répercussions du « Printemps arabe » sur l’Afrique subsaharienne

© french.feeder.ww7.be
© french.feeder.ww7.be

André Julien Mbem a écrit dans un journal du soir qu’il n’y aurait pas de « printemps arabe » en Afrique subsaharienne. Il a eu lieu en 1990, avec les conférences nationales organisées dans certains pays, dans la mouvance de la chute du mur de Berlin et de l’avènement de Nelson Mandela, qui ont amorcé un mouvement de démocratisation en Afrique subsaharienne. Mais on a malheureusement assisté par la suite à une grande désaffection populaire vis-à-vis de cette démocratisation. Il se trouve que dans l’intervalle, de nombreux opposants ayant séjourné en Europe sont arrivés au pouvoir ; « et qu’ont-ils fait du pouvoir ? Je vous laisse juge ! » assène A. J. Mbem.

Madeleine Mukamabano pense comme A. J. Mbem que le « printemps africain » a déjà eu lieu au moment des Conférences nationales, mais celles-ci ont été détournées par les élites politiques en place appuyées par la France qui cherchait à consolider ses positions. Selon elle, François Mitterrand n’a jamais cru à la démocratisation de l’Afrique, car qui dit démocratisation dit rendre des comptes à la population ; et un pouvoir qui rend des comptes est un pouvoir qui choisit ses partenaires. Dans un pays comme la Côte d’Ivoire, lorsque les mesures d’ajustement structurel ont imposé des privatisations d’entreprises, ces dernières étaient pratiquement toutes françaises. La motivation n’était pas économique, mais avant tout idéologique contrairement à ce qui se passe aujourd’hui. S’il n’est pas attendu de « printemps africain », il y a eu quelques violences mais qui n’ont pas dégénéré en crise parce que les populations ont se sont désintéressées du politique.

Nouréini Tidjani-Serpos s’étonne, pour sa part, que les pays du Maghreb soient dissociés du reste de l’Afrique. L’Egypte, la Tunisie et la Libye sont membres de l’Union Africaine. Pour lui, il n’y aura pas de « printemps arabe » en Afrique subsaharienne qui a entamé son renouveau démocratique avec l’organisation des Conférences Nationales qui ont permis le développement du multipartisme, de la liberté de la presse. Ce qui est très important, c’est l’utilisation à cette occasion des outils médiatiques disponibles qui ont permis à la population de suivre en direct les débats. Cela a permis de toucher les Etats voisins et d’y encourager les mouvements contestataires et subversifs ; par contre cela n’a eu aucun impact sur le monde maghrébin. A l’inverse, les évènements politiques en Afrique du Nord, comme les velléités sécessionnistes des Touareg, les problèmes posés par AQMI, la « sanctuarisation » du Sahel ont des conséquences dramatiques encore actuellement sur l’Afrique subsaharienne (Niger, Mali, Tchad) qui conduisent les responsables de ces Etats à s’armer pour lutter contre ces problèmes importés du Maghreb au lieu de s’investir dans le développement de leur pays. Ce qui est positif, c’est qu’avec l’usage des outils médiatiques, la diffusion des expériences de démocratisation inspire la jeunesse de ces pays dont le pouvoir se voit obligé de mieux respecter la constitution, de donner du travail à la jeunesse, laquelle, n’ayant rien à perdre, est prête à toutes les aventures.

Seydou Madani Sy, juriste qui a participé à l’élaboration de la constitution du Sénégal, centre son intervention sur ce pays. Les relations du Sénégal avec la Tunisie et l’Egypte avaient du sens sous Senghor. Les évènements récents déclenchés en Tunisie à la suite d’une immolation ont été précédés au Sénégal par une immolation devant le palais présidentiel sans qu’il y ait eu les mêmes conséquences. L’Egypte avait un certain prestige au Sénégal qui est un pays à majorité musulmane. Le fait que la voix des Frères Musulmans ne soit plus confisquée en Egypte et qu’ils semblent être en train de prendre en charge les destinées de ce pays peut-il entraîner quelque chose de comparable au Sénégal ? Le 23 juin 2011, un texte était présenté à l’Assemblée Nationale pour mettre en place un vice-président élu alors qu’il était auparavant désigné par le Président. C’est ce qui a été appelé « le ticket ». Ce texte a provoqué une polémique et une manifestation s’est déroulée au moment où les députés examinaient le texte, qui, face à l’ampleur du mouvement, a été retiré. Ce qui est important, c’est que cette manifestation ait eu lieu et si elle n’avait pas été encadrée par les politiques, elle risquait de se retourner contre le palais présidentiel.

Babacar Sall revient sur les mouvements sociaux dans lesquels les jeunes sont très impliqués. Ces mouvements sont-ils susceptibles d’aboutir à un renversement de l’ordre politique ? Pour B. Sall, cette question reste très ouverte et il pose la question de la représentativité de cette jeunesse sachant que 65 % des Africains ont moins de 25 ans. Cette masse sociologique risque de peser sur l’avenir et sur le débat politique. Les risques sont réels et on a vu des milliers de manifestants devant le palais présidentiel à Dakar ; si les débordements ont été évités, cela tient à la responsabilisation de l’opposition. Cependant un « printemps africain » ne saurait prendre la même forme que le « printemps arabe » car les expériences historiques, les formes de pouvoir et les structures de l’Etat ne sont pas les mêmes. Mais il y a un travail des sociétés sur elles-mêmes qui peuvent aboutir à un renversement de l’ordre politique, soit démocratiquement, soit en dehors de la démocratie.

B. Sall rapporte qu’il était au Rwanda après le génocide. Il a été frappé de voir que la société déchirée par la récente tragédie, s’était rapidement remise au travail et que le pays était en ordre de marche. Le contraste est saisissant avec la RDC, pays également enclavé mais qui n’a pas su suivre la même trajectoire. B. Sall en conclut que la dimension culturelle des niveaux de développement « des Afriques » est au coeur de la problématique africaine.

Les rapports entre le politique et le religieux

L’islam en Afrique : distribution géographique
L’islam en Afrique : distribution géographique. Source : Cairn.info

Ces rapports ont été marqués cette année par la visite du Pape au Bénin et par les conflits au Nigeria. André Julien Mbem prend l’exemple de la République Démocratique du Congo où on ne peut accéder aux fonctions ultimes de l’Etat si on n’a pas le soutien des dignitaires religieux. Pour lui, il n’y a pas dichotomie entre politique et religieux car le religieux fait partie intégrante du politique en Afrique, tout particulièrement avec le poids pris par les nouvelles forces religieuses que sont les Eglises évangéliques très vivantes par exemple au Cameroun. Le Nigeria qui n’est pas sorti du traumatisme de la guerre du Biafra connaît aujourd’hui des conflits dits religieux qui ont en fait pour fondement une profonde misère sociale. Si celle-ci n’est pas prise en compte et qu’on ne raisonne qu’en terme de lutte contre le terrorisme, on passe à côté du problème.

M. Mukamabano partage le même diagnostic, ajoutant que l’Afrique est une terre de compétition et le religieux n’y échappe pas. Ces rapports doivent intégrer la dimension économique car que ce soit au nord du Nigeria ou au nord de l’Ouganda, on retrouve les mêmes problèmes qui viennent de l’absence de réponse donnée aux problèmes économiques de ces régions déshéritées.

Pour Nouréini Tidjani-Serpos, le problème en Afrique est la rivalité entre groupes chrétiens et groupes musulmans. Le problème doit être posé en termes économiques et sociaux. Comment fournir aux populations des conditions de vie décentes. On observe que les milliards déversés par les Etats-Unis aux groupes évangélistes, que les milliards donnés par l’Arabie Saoudite qui aident à former des groupes salafistes ne sont pas investis dans le développement de ces pays. Ce n’est pas un hasard si le Pape est venu au Bénin : c’est une terre, comme ailleurs en Afrique, où se côtoient animisme, religion vaudou, Islam, Christianisme avec souvent des mélanges. Le Pape a compris l’importance de prendre en compte les racines culturelles des populations pour les amener vers la religion. Les conflits dits religieux du Nigeria ne débordent pas sur le Bénin voisin. Le Nigeria a des problèmes spécifiques : le pouvoir qui était aux mains des élites du Nord est passé petit à petit aux élites du Sud, et dans le Nord fortement islamisé circulent des armes venant de Libye et qui diffusent dans le Sud. Ce sont, avec l’extrême pauvreté d’une partie de la population, des conditions propres au développement des conflits.

Seydou Madani Sy relate que le voyage du Pape Jean-Paul 2 au Sénégal avait été contesté par certains chefs religieux. Le président Abdou Diouf a fait valoir que le Sénégal était un pays laïc à majorité musulmane, certes, mais avec une minorité chrétienne et qu’il était normal de recevoir la plus haute personnalité de l’Eglise catholique. On dit que le Président Wade revendique son appartenance à la communauté musulmane Mouride et qu’il aurait financé le magal* de Touba qui est un événement important de cette communauté. Son prédécesseur, le Président Abdou Diouf n’avait jamais officialisé son appartenance à cette communauté religieuse. A l’époque de Senghor, le problème ne se posait pas, il était catholique dans un pays laïc à majorité musulmane.

* magal = action de grâce annuelle pour la révélation au fondateur de la confrérie de l’accomplissement de sa mission (d’après Wikipédia)

La difficile appropriation de la démocratie représentative

Affiche électorale pour le scrutin présidentiel en Guinée (2010)
Affiche électorale pour le scrutin présidentiel en Guinée (2010)

Sur la difficile appropriation de la démocratie, A. J. Mbem prend l’exemple de la Côte d’Ivoire. C’est un pays où on a le plus dépensé dans le processus électoral, où il y a les meilleurs fichiers électoraux. Pourquoi en est-on arrivé à la situation que nous avons connue ? Pour A. J. Mbem, tant qu’on considérera la démocratie comme un « prêt-à-penser » idéologique, on n’y arrivera jamais. La vraie question, c’est la responsabilité des élites et l’absence d’alternative porteuse d’un projet sociétal construit, profondément novateur.

Babacar Sall pense que les Conférences nationales instituées au début des années 90 au Bénin et au Cameroun et qui ont donné un élan au processus de démocratisation, ont été injustement articulées avec la volonté politique française et en l’occurrence celle du Président Mitterrand lors de la Conférence de La Baule. Elles ont joué un rôle extrêmement important. Par ailleurs, dans un pays comme la République Démocratique du Congo, à Kinshasa, dans le Kivu, au Bas- Congo, la prolifération des « Eglises du Réveil », par leur massification, non seulement charpente la société mais développe une nouvelle forme de socialisation. Il rapproche ce phénomène, non sans une certaine inquiétude, du maillage extrêmement serré dans les institutions, dans les quartiers, les écoles, qu’opèrent en Egypte les Frères Musulmans qui tendent à apporter des réponses partout où il y a des demandes sociales. Il y a là un formidable travail des sociétés sur elles-mêmes qui risque d’aboutir à un processus de transformation politique dont on ne sait où il nous mènera.

M. Mukamabano pense qu’on est aujourd’hui dans une phase, en Afrique francophone, où la démocratie est en train de se réinventer. Il faudra observer les prochaines élections au Mali et au Sénégal et le taux de participation qu’il y aura dans ces pays. La difficulté est qu’il y a la classe politique d’un côté et la population de l’autre qui ne parlent pas la même langue. Les pays anglophones ne sont pas plus démocratiques que les pays francophones mais les dirigeants sont davantage contraints de rendre des comptes à leur population, à prêter attention aux problèmes de corruption. La lutte contre la corruption n’est pas une vertu innée ; elle est nécessaire pour éviter qu’il y ait un jour des débordements. Il existe un rapport de forces entre pouvoir et population, mais même si le pouvoir est désavoué, il n’est pas contesté sous réserve qu’il crée les conditions du développement.

Pour N. Tidjani-Serpos, l’Occident incite à appliquer son modèle démocratique. Ce modèle pose d’énormes problèmes. Le fondement en est l’élection mais N. Tidjani-Serpos juge que l’informatique autorise bien des manipulations, ce qui fait que les populations n’y croient pas. Cette désaffection envers la politique est grave et dangereuse car on ne donne plus d’espoir à la population. Il conviendrait donc de revoir totalement les façons de faire.

S. Madani Sy pense que l’Afrique a besoin de démocratie. Mais c’est aux Africains de trouver des solutions. Au Sénégal, des élections auront lieu le 26 février prochain. Le Président Wade a réuni un séminaire le 21 novembre 2011 où il a fait appel à des experts français, américains, sénégalais pour leur faire préciser si sa candidature était légitime. Sur les 14 intervenants, une seule réponse a été négative, celle du Sénégalais. La question de la démocratie est essentielle en Afrique. Certains pensent que s’il y a sous-développement, il n’y a pas de démocratie. S. Madani Sy s’inscrit en faux sur cette affirmation car il pense qu’il est important que les citoyens se sentent concernés et on n’a pas encore trouvé mieux que la démocratie. Celle-ci n’est pas incompa t ibl e a ve c l e sou s - développement. Il y a une tradition de compagnonnage, en Afrique francophone, entre les Etats et leurs anciens colonisateurs. Il n’y a plus de tête-àtête entre l’Afrique et l’Occident et le Sénégal développe ses relations avec la Chine, l’Inde le Brésil dans des domaines différents et c’est une évolution qu’il convient d’encourager.

Babacar Sall relève un élément important : c’est le respect de la constitution et le sens donné au suffrage universel. On connaît aujourd’hui le poids de la communauté internationale dans ces domaines et on peut même se demander si ce n’est pas elle qui décide de la finalité du vote plutôt que le suffrage des citoyens. Un autre élément important est que les élections en Afrique ne sont pas financées par les Etats africains. Cela pose le problème du respect des processus démocratiques en Afrique. D’autre part, il n’y a pas de relation globale entre politique et religieux mais des particularismes des Etats et des sociétés. Il souligne notamment l’interférence inquiétante entre le politique et le religieux dans le cas du Sénégal.

Il remercie les intervenants pour cet éclairage intéressant sur l’identité politique des Etats et ouvre le débat.

Le Débat

Affiche d'inscription pour le référendum de 2011 (Djouba) © MAECI
Affiche d'inscription pour le référendum de 2011 (Djouba) © MAECI

Doudou Diene apporte sa contribution en faisant plusieurs remarques. Il a trouvé dans les analyses présentées un parfum d’afro-pessimisme. Sur la question identitaire, un évènement récent grave interpelle tous les Africains : c’est la manière dont Kadhafi et les rebelles libyens ont défini les mercenaires comme Africains. En filigrane, cela voulait dire que les Libyens et une partie du continent africain appartenant au monde arabe ne se considèrent pas comme Africains. Il regrette que cette question n’ait pas été abordée. Des Africains ont été massacrés en Libye uniquement à cause de la couleur de leur peau, ce qui mérite enquête.

Les intervenants sont-ils au diapason avec ce qui se passe sur le continent africain ? Pour D. Diene, il y a une dynamique, une vitalité démocratique profonde qui est en cours sans « printemps ». Un évènement d’une grande importance est en train de se produire au Sénégal. Devant une crise politique, sociale et économique, les autorités sénégalaises ont décidé non pas d’organiser une conférence nationale pour trouver des solutions politiciennes, mais de mettre à plat tous les problèmes du pays depuis l’indépendance, au-delà de toute position partisane, idéologique. Il s’agit de faire le bilan de ce qui a été fait ou pas, de ce qui a été réussi ou pas et d’élaborer sur ces bases des recommandations. Cet exercice est un changement de paradigme fait nulle part au monde et un signe de vitalité démocratique. Que signifie cette initiative à laquelle tous les candidats à l’élection devront se plier ?

Pour Mme Camara, une autre intervenante originaire du Mali, l’Afrique francophone qui a beaucoup de potentialités est à la traîne. Mais on a beaucoup de difficultés à s’impliquer dans la vie de son pays. L’émigration en France est un gage de précarité. Laissons les Maliens élire leur Président, mais pas un Président bradeur.

Un autre intervenant estime qu’on ne devrait plus parler aujourd’hui des Afriques. On ne dit pas les Europes. L’Afrique a été défini par Ki-Zerbo dans son « Histoire de l’Afrique » et Césaire a discuté le concept de « civilisation africaine ». Il y a en Afrique une unité géographique, une unité religieuse anthropologique, les autres religions venues d’ailleurs n’étant pas nées sur le sol africain. Par ailleurs il faut réfléchir à l’idée qu’on se fait de la démocratie. Les pays africains francophones veulent épouser la cinquième République française, créer un Sénat. Mais les pays européens n’ont pas tous le même système démocratique ; les démocraties françaises et britanniques sont différentes. Pour l’intervenant, le vrai problème est que ça bouge en Afrique mais que notre regard manque d’ouverture.

Un ancien conseiller du chef de l’Etat du Gabon qui a été directeur adjoint de campagne fait part de son expérience de terrain. En Afrique francophone se pose le problème du modèle constitutionnel. Est-ce qu’une constitution du type Cinquième République française convient à notre sociologie, à nos mentalités, à nos cultures ? Une autre problématique est la prise en compte de l’ancien colonisateur. Dans notre Afrique née à la suite des conférences de Bruxelles et de Berlin, des entreprises occidentales se sont installées chez nous. Or il y a une sorte d’exclusion de ces personnes morales dans la vie politique de nos pays, estime cet intervenant. On les prend toujours pour des colonisateurs alors qu’ils participent à la création de richesses. La démocratie, ce n’est pas l’exclusion. Cet ancien conseiller pose également la question de l’évaluation des politiques publiques. Il regrette que l’Union Africaine n’ait pas été évoquée. Pour lui, l’UA ce n’est qu’un syndicat de Chefs d’Etats sans légitimité. Il souhaiterait que les peuples élisent un parlement qui choisirait des commissaires, conditions pour une vraie vie démocratique sur le continent.

Une intervenante se plaint que depuis 60 ans, on entend toujours le même discours. Il faudrait que l’Afrique se prenne en charge, et il n’y a rien de fait. Les hommes politiques ont adopté les travers du colonisateur. Un autre se demande si les élites africaines sont capables de diriger démocratiquement leur pays. Elles ont montré leurs limites en la matière.

Babacar Sall signale que sur les questions identitaires, il y a un excellent article publié par un Sénégalais, Brahim Diop, intitulé « Le Noir et son pays dans l’imaginaire arabe ». Ce problème du rapport aux autres n’est pas nouveau. Il cède la parole aux intervenants pour essayer d’apporter des réponses aux questions soulevées.

André Julien Mbem cite son ouvrage publié il y a une dizaine d’années : « Mytes et réalités de l’identité africaine ». Il souligne les très grandes disparités qui existent dans les constitutions africaines. Dans la crise politique de Mauritanie, par exemple, on s’est rendu compte que l’Union du Maghreb arabe avait une parole beaucoup plus forte que l’Union Africaine. L’Afrique a été touchée récemment par deux évènements majeurs : la crise de Côte d’Ivoire et la révolution libyenne. On n’a pas pris en compte la protection des ressortissants subsahariens en Libye. L’Union Africaine a été impuissante.

N. Tidjani-Serpos ajoute qu’il y a d’importants travaux qui ont été faits par l’UNESCO il y a quelques années sur la convention internationale pour la protection des droits des travailleurs migrants. Ce rapport signalait les camps de concentration dans le désert libyen où des centaines de travailleurs subsahariens ont été massacrés. Tous les Etats africains étaient au courant. Dans le dialogue arabo-africain, les migrants africains sont qualifiés d’esclaves.

Madeleine Mukamabano rappelle qu’il y a eu aussi des Libyens noirs massacrés mais le silence s’est fait sur ces massacres. Elle s’inquiète des répercussions dans la région de ce qui s’est passé en Libye et de la circulation des armes qui en a découlé dans le Sahel. Elle pose clairement la question du devenir de l’identité libyenne. Il y a un autre problème sur lequel on a fermé les yeux : c’est le recensement de la population en Mauritanie où un tiers des Noirs n’a pas été recensé. Ces derniers deviennent pratiquement apatrides. Sans faire d’excès de pessimisme, M. Mukamabano craint de voir ressurgir des problèmes identitaires et la Libye a donné le mauvais exemple. Et elle se pose la question des responsabilités qui découlent du droit d’ingérence prôné par certains pays.

Babacar Sall revient à la question posée par Mme Camara sur la façon dont les élections se déroulent en Afrique, souhaitant qu’elles relèvent exclusivement de la citoyenneté nationale sans ingérence extérieure.

Seydou Madani Sy juge cette question très importante. Il faut que le bulletin que les citoyens mettent dans l’urne ait un sens. La question se pose dans un proche avenir pour le Mali et pour le Sénégal. Comment éviter les suspicions de manipulation des listes électorale comme lors des élections sénégalaises de 2007 ? Il semble qu’il règne désormais un certain optimisme dans ce domaine car il y a davantage de contrôle de la part des médias, ce qui a permis des alternances. Un élément important est l’aide apportée par la communauté internationale pour l’organisation d’élections transparentes que les Etats n’ont pas toujours les moyens d’assurer et cette aide ne peut pas être refusée. *

Nouréini Tidjani-Serpos conteste la pertinence de l’expression « Les Afriques ». Pour lui, il y a des spécificités régionales et des communautés sous-régionales qui peuvent décider de faire des choses ensemble. Une communauté continentale ne peut pas se forger d’un seul coup, mais un jour viendra, pense-t-il, où l’Afrique se rassemblera. Sur la question du mimétisme politique, N. Tidjani-Serpos pense que ce n’est pas un problème. A partir du moment où on parle la langue des autres, où ce sont les valeurs des autres que l’école véhicule, où se développent les réseaux sociaux, où on regarde les mêmes émissions culturelles, il est inévitable que l’on soit tenté de faire comme les autres. Cependant, on peut se poser la question des systèmes éducatifs et des créations endogènes afin de ne pas seulement regarder l’autre mais de nous demander d’où nous venons pour préparer l’avenir.

Pour Babacar Sall, le problème de fond, c’est le point de vue africain sur ce qu’il advient du monde. C’est valable aussi bien pour le politique, pour l’économie, pour la production de la pensée et même pour la production des sociétés africaines.

Michel Malherbe apporte un éclairage sur les différentes manières d’exercer la démocratie. Il se dit peu admiratif sur la façon dont celle-ci est gérée en Europe. Il donne l’exemple d’un peuple de la périphérie de Pointe-Noire au Congo, qui a une façon plus intelligente d’exercer la démocratie au niveau du village qui permet de choisir la meilleure personne du village, personne n’ayant le droit de se présenter aux élections, ce qui élimine les ambitieux. Il suggère de s’inspirer de cet exemple et prône un système à plusieurs tours permettant d’aboutir à l’élection du Président de la République.

Sur l’invention de la démocratie, ce qui intéresse M. Mukamabano, ce n’est pas tant les élections que la démocratie pour elle-même. Aujourd’hui existe pratiquement partout la liberté d’expression, mais les réponses qu’apportent les politiques et les institutions ne sont pas satisfaisantes. Tant qu’on ne rend pas des comptes au peuple, à quoi servent les élections ? Elle signale qu’au Cap Vert où la démocratie est très avancée, tous les étrangers ont le droit de vote et de se présenter aux élections municipales. Une question revient sur les rapports entre politique et religieux. Dans un Etat laïc, les gens qui ne trouvent pas de protection chez César se retournent vers Dieu et adhèrent à des religions parfois à caractère sectaire.

N. Tidjani-Serpos relève que l’Afrique a fait un héritage métaphysique. Elle envoie des missionnaires en Europe. Il préfèrerait que ce soient des ingénieurs, des hommes d’affaire. Il ne prône pas le retour aux sources, mais dit simplement qu’il faut respecter ce que chacun est, d’où qu’il vienne.

Philippe Mathieu