1. La rentabilité des investissements en Afrique

Cycle III : « Valoriser et transformer les potentiels de l’Afrique en richesses réelles »

Rencontre-débat du 8 décembre 2011

Présentation

De gauche à droite : Yves Ekoué Amaïzo , Roland Portella, Joël Krief et Brice Lodugnon
De gauche à droite : Yves Ekoué Amaïzo , Roland Portella, Joël Krief et Brice Lodugnon

Jean-Loïc Baudet, président de la CADE, ouvre la première rencontre de ce nouveau cycle. La valorisation des richesses potentielles africaines nécessite un afflux d’investissements pour consolider les progrès économiques déjà enregistrés. Les ressources tirées de ces investissements sont importantes mais la question est de savoir comment ces dernières sont recyclées dans l’économie pour faire de la croissance et un mouvement de développement qui permette de créer des emplois et d’avoir un effet « boule de neige ». Aujourd’hui, avec une rentabilité des investissements en Afrique difficilement envisageable sur d’autres continents, la question posée est celle du secteur privé dont le succès est lié à la qualité de son management et qui souffre des problèmes occasionnés par un environnement parfois peu sûr qui doit être consolidé.

Introduction de Roland Portella

Ce cycle succède à celui consacré ces deux dernières années à La libération des capacités d’entreprendre en Afrique. L’approche est ici plus macroéconomique. Ce cycle répond aux interrogations d’entrepreneurs qui se disent être dans un environnement où ils voudraient qu’il y ait plus d’accumulation de capital pour être en mesure de créer plus de richesses. C’est la raison pour laquelle ce cycle est centré sur le thème : comment arrive-t-on à créer de la richesse en Afrique ? On sait qu’il existe un potentiel de plus en plus important et que l’Afrique pourrait devenir un eldorado dans les années à venir. Cependant, si une enquête a montré que 60 à 70 % des investisseurs pensent que d’ici 10 ans l’Afrique sera très attractive, une enquête faite en 2009 au Cameroun montre que la majorité des investisseurs se plaignent au contraire d’un manque d’attractivité, ce qui pourrait révéler une dichotomie entre investisseurs étrangers et locaux, ce qui ne serait pas souhaitable.

Ce cycle sera décliné en plusieurs sujets :

  1. Un sujet transversal sur les investissements ;
  2. Un sujet sur la formation, comment créer des compétences en fonction des besoins du marché ?
  3. Un sujet sur l’épargne africaine, insuffisamment mobilisée ;
  4. Un sujet sur l’énergie.

Les intervenants sollicités et qui ont bien voulu participer à ce débat sont :

  • Yves Ekoué Amaïzo : consultant international, Managing Director de Knowledge For Interdependency Consulting; chroniqueur à Africa N°1, auteur des ouvrages Mondialisation et marginalisation, une chance pour l’Afrique (1998) et Crise financière mondiale, des réponses alternatives (2010).
  • Joël Krief : banquier d’affaires, General Partner de Africa & Middle-East Capital.
  • Brice Lodugnon : directeur d’Emerging Capital Partners en Côte d’Ivoire.


Roland Portella qui a accepté d’animer ce débat pose une première question : est-ce que la problématique de la zone Euro peut avoir un impact sur les investissements en Afrique ? Y. E Amaïzo répond qu’il y a aujourd’hui un mouvement suivant lequel l’Europe n’a plus un rôle central pour transférer une partie de l’épargne vers l’investissement en Afrique. Les Etats se sont diversifiés et ont développé de nouvelles formes d’alliances qui permettent aux dirigeants africains de disposer d’une offre. Une crise de l’Euro n’aurait plus un effet quasi automatique sur la zone franc comme cela aurait pu être auparavant. Pour J. Krief, si la crise de l’Euro se traduit par une dégradation de la parité Euro/ Dollar, cela peut être très positif pour l’Afrique de l’Ouest et relancer les entreprises exportatrices qui deviennent plus compétitives en zone dollar. Il donne l’exemple du thon pêché en Côte d’Ivoire, congelé sur place et expédié en Thaïlande qui le met en conserve et le réexpédie vers la France, solution jugée plus économique, compte tenu des coûts de production en Côte d’Ivoire, par les pêcheurs et les investisseurs thaïlandais. Ce qui est important pour l’Afrique de l’Ouest, c’est de maintenir des taux d’intérêt relativement bas qui permettent d’investir dans la durée (à des taux de 5 à 6 % avec une parité fixe avec une monnaie forte comme l’Euro). Il sera difficile de bâtir des entreprises au Nigeria ou au Kenya avec des taux d’intérêt de 16 à 17 %.

Quelle perception ont le monde et l’Afrique elle-même des investissements en Afrique ? demande R. Portella avant de passer la parole au premier intervenant.

Yves Ekoué Amaïzo

Yves Ekoué Amaïzo
Yves Ekoué Amaïzo

Yves Ekoué Amaïzo estime que le scénario évoqué ci-dessus ne marche plus si le franc CFA est dévalué parce que les matières premières devront augmenter en volume et en valeur. Il avait préconisé une dévaluation simultanée du dollar et de l’Euro ce qui aurait peut-être résolu beaucoup de choses, y compris pour la Grèce. Il propose de clarifier le concept d’investissement et surtout la notion de perception de la rentabilité des investissements en Afrique. Il y a des risques stratégiques, une urgence de la polarisation. Est-ce que ces investissements créent un avantage compétitif pour l’Afrique ? Si non, on va créer des emplois en Asie, comme dans l’exemple cité plus haut.

Clarifier le concept d’investissement

Y. E. Amaïzo préfère parler de « ressources non génératrices d’endettement ». C’est très important car cela comporte l’aide au développement, le solde budgétaire positif des Etats, les transferts financiers de la diaspora, les investissements étrangers directs (IED), les investissements en portefeuille (IP), les transferts de profits. Tout cela, bien géré et bien organisé, donne la capacité d’influence d’une économie. L’investissement, c’est d’abord un sacrifice : il faut renoncer à une consommation immédiate pour un surcroît de recettes futures (c’est la rentabilité prévisionnelle). La dépense immédiate est la charge temporaire modifiant durablement le cycle d’exploitation d’une organisation, d’un individu, ou d’un produit financier. Il faut des arbitrages à savoir un choix judicieux qui permet ou non de créer de la valeur. La valeur nette d’un investissement qui est la différence entre sa valeur actuelle et son coût, permet de mesurer la valeur ajoutée créée. Tout cela se situe dans une d y n ami q u e d’enrichissement qui permet d’assurer une croissance à long terme. Il y a des contrôles à faire aussi bien au niveau macroéconomique (part dans la formation du capital fixe d’une économie) qu’au niveau microéconomique (profit, retour sur investissement, renouvellement de la valeur). Tout ceci conduit au développement, au progrès et au mieux-être. C’est une création continue et diffusée de la valeur ajoutée créée.

Rentabilité des investissements

Cette rentabilité est soumise à deux logiques : une logique financière qui est la capacité d’un capital à procurer du revenu, et une logique de production qui est le bénéfice tiré d’un investissement productif. La mesure de la rentabilité est complexe. Du point de vue financier, c’est le rapport entre résultat net et capitaux propres. Au plan économique, c’est le rapport entre l’excédent brut d’exploitation et l’actif économique. Au plan de la logique commerciale, c’est le rapport entre résultat d’exploitation et chiffre d’affaires hors taxe. Il y a d’autres logiques : la logique sociale, éthique, environnementale, la logique de développement (formation du capital fixe, emplois, choix technologiques, relations avec les concurrents, externalités limitées). Le calcul du taux de rentabilité d’un investissement par rapport au coût d’opportunité du capital dépend du risque de l’actif économique.

Afrique : un investissement capital ?

Pour qui ? répond Y. E. Amaïzo. Pour beaucoup, l’Afrique est un bon placement sauf que ce que cela rapporte est réduit. Ce sont les multinationales qui créent des emplois mais, sur le long terme, ceux-ci ont été détruits plusieurs fois. Alors, s’interroge l’orateur, l’Afrique est-elle un investissement capital ou devientelle un capital-investissement ? Ce sont, pour les entrepreneurs, deux logiques différentes. Cela pose un problème de fond et on voit, en arrière- plan, les interférences politiques qu’il peut y avoir. La question est de savoir pour qui fait-on l’investissement. L’entrepreneur va choisir d’investir là où il prévoit de façon intuitive un retour sur investissement. Dans les pays dont les Etats sont faibles, en particulier, l’entrepreneur aura tendance à privatiser les profits et à les rapatrier, sans distribution importante sauf pour les actionnaires, et à socialiser les pertes. Le problème est que l’emprunt ou l’épargne ne génèrent pas nécessairement de profit sauf en investissant dans les capacités productives ou dans l’intermédiation financière, ce qui peut conduire à la spéculation et à des pertes d’emplois.

Dans la course vers les richesses africaines, Y. E. Amaïzo dénonce un slogan suivant lequel ces richesses seraient une malédiction. Elles ne le sont pas en Europe, elles ne le sont pas plus en Afrique. Il présente une analyse faite auprès d’un groupe d’investisseurs en Afrique subsaharienne par le groupe EMPA (Emerging Markets Private Equity Survey) en 2011. Ce qui préoccupe ces derniers, c’est essentiellement le risque politique et l’insuffisance des investisseurs privés sur le marché. Les autres contraintes, pourtant souvent citées, comme la régulation et la fiscalité contraignantes, le trop faible niveau d’opportunités d’affaires, le niveau trop élevé des apports pour pénétrer le marché, les procédures de sortie contraignantes sont moins prégnantes. Par comparaison, la même enquête concernant l’investissement en Chine révèle que deux facteurs préoccupent particulièrement les investisseurs : ce sont la régulation et la fiscalité contraignantes, et le niveau trop élevé des apports pour pénétrer le marché. Dans un pays émergent, comme la Turquie, la perception du risque est moindre. Les Turcs entrent très vite dans le capital des entreprises. Pourtant le taux de croissance est relativement faible. Cette enquête montre qu’il n’y a pas de relation entre l’investissement et le taux de croissance.

Les risques stratégiques

Contrairement à ce qu’on dit, la rentabilité des investissements en Afrique n’est pas extraordinaire. Accéder à la richesse de l’Afrique par l’investissement étranger direct ou par l’investissement en portefeuille devrait impliquer une indispensable régulation d’un Etat responsable qui, lui-même, devrait rendre des comptes à son peuple. Malheureusement, cette régulation n’est pas effective et les élites ellesmêmes ne jouent pas toujours le rôle qu’elles devraient jouer. La Chine est un autre risque stratégique à long terme. Avec 4 112 milliards USD de réserves internationales en 2012, la Chine peut se retrouver, via des fonds d’investissement en capitalrisque au centre des principaux conseils d’administration en Afrique. Au Sud-Soudan, 30 % des sols sont achetés par les Chinois, non pas pour faire de l’agriculture, mais pour exploiter le sous-sol. Si on n’y prend garde, le sol n’appartiendra plus aux Africains prévient Y. E. Amaïzo. La par t des fonds de capitalinvestissement levés sur les marchés émergents en Afrique subsaharienne a été de 6,4 % en 2010. Elle était au même niveau en 2006. Contrairement à ce qui est souvent dit, il n’y a pas beaucoup de capital qui va vers l’Afrique. On ne met pas du capitalinvestissement là où ce n’est pas sûr, pas prévisible.

Urgence de la polarisation

Il faut donner du sens à ce capitalinvestissement, se fixer des objectifs. La polarisation (ou les effets de la concentration géographique des activités économiques) est de plusieurs ordres : économique (infrastructures de bien-être et du savoir, santé, entreprenariat, création de pouvoir d’achat) ; temporelle (favoriser le long terme sur l’urgence ou le court terme). Si on oublie le moyen ou long terme, on favorise la spéculation. La polarisation territoriale : il faut stopper le laisser faire sur l’ensemble de l’espace sinon on abandonne des espaces pauvres ou perçus comme non productifs. Enfin, la polarisation sociale, éthique et environnementale implique l’intégration régionale et la participation des populations. Tout cela ne peut se faire que s’il y a une régulation et un Etat sérieux.

Avantages compétitifs

Pour Y. E. Amaïzo, un problème important est que d’une manière générale on n’anticipe pas la performance en Afrique où on navigue entre contraintes et optimisme excessif. L’Afrique pâtit de l’insuffisance de données statistiques, d’espace de croissance. En Afrique subsaharienne, ce sont des marchés d’opportunité. Un autre problème plus récent est le prix d’accès compétitif par rapport aux autres pays émergents. La confiance des investisseurs et gestionnaires de capitalrisque tient aux rendements élevés et en augmentation, par niches. En Afrique du Sud la rentabilité est meilleure (20 %) que celle du capital -investissement du Royaume-Uni ou des Etats-Unis (13 et 8 %) sur certains fonds. Les fonds africains euxmêmes ont des références intéressantes mais celles-ci ont été calculées à l’extérieur.

Les flux de capitaux vers l’Afrique subsaharienne sont analysés pour 2007 et 2009. Les transferts de la diaspora représentent de l’ordre de 3 % du PIB, les investissements étrangers directs, 4 % ; les investissements en portefeuille ont subi une forte baisse passant de 6 % du PIB en 2007 à environ 2 % en 2009. L’aide publique au développement reste à un niveau élevé, de l’ordre de 5 % du PIB, ce qui montre que l’Afrique demeure tributaire de l’aide. Les flux d’investissement en capital privé vers l’Afrique subsaharienne montrent une progression intéressante de 1990 à 2009, mais ce sont surtout des investissements étrangers directs (29 096 millions USD contre 9 981 millions USD d’investissement en portefeuille en 2009).

Conclusion

La rentabilité des investissements en Afrique est tributaire d’un certain nombre de conditions. Pour Y. E. Amaïzo, il faut accompagner l’émergence des avantages compétitifs. Pour cela, il évoque un certain nombre de principes et de règles :

  • Planifier l’attractivité des investisseurs vers l’Afrique
  • Obtenir une prévisibilité du niveau de transparence de l’environnement des affaires et d’égalité dans le traitement des accès
  • Investir dans la mise à disposition d’informations fiables, et disponibles en temps réel
  • Organiser la prévisibilité de la régulation des investissements par l’Etat
  • Rééquilibrer la concurrence et la compétition entre acteurs des pays riches industrialisés, des pays émergents et d’Afrique
  • Revenir à une prime liant « épargne-investissement-emploi décent » pour une augmentationdiffusion du pouvoir d’achat
  • Arbitrer entre « investissement sollicité et investissement nonsollicité »
  • Maximiser le rapport rentabilité/ profit en termes d’effets induits
  • Donner une prime à la minimisation des externalités négatives (qui ont un impact négatif notamment sur les emplois et les salaires)
  • Contenir la dérégulation, synonyme de désinvestissement dans les capacités productives et donc de désindustrialisation.

R. Portella demande quels sont, pour les 10 ou 20 ans à venir, les secteurs porteurs ? On a parlé des mines, du pétrole dont certains pensent que les effets induits sont faibles. Qu’en est-il des biens de consommation, des produits manufacturés, de l’environnement ?

Joël Krief

Joël Krief
Joël Krief

Joël Krief définit d’abord ce qu’est un banquier d’affaires. C’est quelqu’un qui tisse des liens avec des entrepreneurs, des dirigeants, des actionnaires d’entreprises dans la durée, dont il comprend leurs problèmes, leurs objectifs, leur stratégie, leur rentabilité en terme de transmission d’entreprise, de développement. A travers ces liens, il aide les chefs d’entreprise à trouver de l’argent, des opportunités, à acheter des entreprises, à introduire leur société en bourse, à accompagner l’entreprise au fil du temps.

Qu’est-ce que la rentabilité ?

Pour en venir au sujet du jour qui est la rentabilité des investissements en Afrique, il pose la question : qu’est ce que la rentabilité ? Il n’y a pas deux investisseurs qui en ont la même perception. Concrètement, aujourd’hui, le taux sans risque en Afrique est de 5 à 6 %. Le taux sans risque est le taux auquel se financent les Etats. A titre d’exemple, la Côte d’Ivoire et le Gabon ont émis de la dette à ces taux-là. C’est une sorte de plancher, les investisseurs locaux pouvant accéder à ces placements puisqu’ils considèrent qu’il n’y a pas de risque politique, étant du même pays. Par contre, les investisseurs privés étrangers, qui cherchent des opportunités d’investissement, vont demander plus. Des compagnies d’assurance qui ont besoin de trouver des placements à long terme sont moins gourmands (6 à 10 %). Les institutions multilatérales de développement, les conglomérats privés déjà établis dans leur pays vont demander de 10 à 18 % alors que les courtiers internationaux vont jusqu’à 30 %. Ce n’est pas différent de ce qui se passe en Europe, le même type d’investisseur demandant le même niveau de rentabilité et se comportant de la même manière en terme d’analyse et de processus de décision.

Pour J. Krief, on peut faire des investissements rentables en Afrique. Un point important est que pour mesurer la rentabilité des investissements, il faut en être arrivé à leur terme. Souvent, la rentabilité des investissements est mesurée à la revente de l’entreprise, par l’introduction en bourse, ou par l’arrivée de nouveaux actionnaires, alors que les investisseurs ne touchent rien pendant 10 ans. C’est là que le bât blesse en Afrique. Sachant que le risque de liquidité est relativement important, les investisseurs demandent des rentabilités élevées. Le risque de liquidité élevé signifie que les marchés financiers ne sont pas très développés, que les transactions sont peu nombreuses. En conséquence, même si on a une entreprise rentable, que fait-on au bout de 10, 15 ou 20 ans ? On sera obligé de la céder pour percevoir le fruit de son investissement. Le problème de la rentabilité élevée exigée par les investisseurs vient souvent de l’absence de solution de cession à terme et non pas de rentabilité à terme, donc de l’absence de solution pour sortir à un moment donné et transmettre le projet.

R. Portella souligne qu’il y a un débat mondial sur l’investissement à long terme ; on cherche à éviter le « court-termisme ». Est-ce qu’en Afrique on se dirige vers de l’investissement à long terme et dans quels secteurs ? Sur les relations entre secteur privé et pouvoir public, il pose le problème des infrastructures qui, n’étant pas assez développées, font perdre 1 à 2 points de taux de croissance chaque année en Afrique.

Des stratégies diversifiées

Pour J. Krief, chaque pays a ses spécificités et doit établir sa stratégie en fonction de ses atouts. Par exemple au Maroc, la stratégie a été de faire un effort constant pendant 20 ans pour développer le tourisme et passer le cap de 20 millions de touristes. C’est quelque chose qui se bâtit sur le long terme, sur des avantages compétitifs identifiés dans la durée. Il y a des pays qui ont du pétrole, d’autres qui n’en ont pas. Il donne l’exemple du Bénin. A l’indépendance, ce pays avait 2 millions d’habitants, 75 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté. Il a aujourd’hui 8 millions d’habitants et 25 % de sa population vit sous le seuil de la pauvreté. Finalement, il y a à la fois proportionnellement moins de pauvres, et plus de pauvres dans l’absolu. C’est le paradoxe de l’Afrique.

La croissance démographique de l’Afrique l’a placée sur les marchés mondiaux. Pourquoi, il y a quelques années, un groupe asiatique se serait -il intéressé à l’Afrique de l’Ouest quand celle-ci ne comptait que 60 à 70 millions d’habitants alors qu’en Inde et en Chine il y avait des centres urbains de 10 à 20 millions d’habitants ? On voit bien qu’il n’avait pas intérêt à investir puisqu’il disposait du même marché sur quelques zones urbaines en Asie. Aujourd’hui, c’est différent. Le Nigeria va atteindre 400 à 500 millions d’habitants et peut devenir d’ici 50 ans la troisième ou quatrième puissance démographique, avec 40 millions d’habitants à Lagos.

J. Krief aborde, à partir de l’exemple d’Unilever, ce qu’il appelle le phénomène de retournement. Unilever gérait des marques « occidentales » en Afrique. Il s’est désengagé, considérant que l’approvisionnement, la gestion des plantations n’était pas son métier. Au Kenya et en Côte d’Ivoire, il a revendu ses plantations, parfois à des investisseurs locaux d’origine indienne, parfois à des investisseurs locaux associés à des groupes étrangers, notamment chinois. On assiste à un phénomène de retournement, c’est-à-dire que ces groupes indiens et chinois qui achètent des plantations commencent à développer des marques avec des marchés énormes en Asie qui vont commencer à vendre en Afrique. Donc, aujourd’hui, les Unilever de demain sont en train de se bâtir en Afrique.

En ce qui concerne les secteurs porteurs, tous ceux qui sont liés à la consommation le sont. L’agroindustrie, moins connue, est également très porteuse. Une révolution agricole est en train de s’opérer en Afrique. Elle est liée à l’augmentation de la productivité agricole et va se déployer à travers l’Afrique. Par exemple, il faut aujourd’hui moins de coton pour acheter un tracteur parce que les cours du coton sont élevés et que le prix des tracteurs, souvent d’origine indienne, baisse. Cette révolution fait que non seulement l’Afrique va devenir autosuffisante, mais elle sera exportatrice nette de produits alimentaires dans le reste du monde. L’Afrique peut devenir d’ici deux ou trois générations le grenier du monde.

Le rôle des mouvements citoyens

R. Portella pose la question de la montée en puissance des mouvements citoyens et de leur impact sur les relations entre les entreprises et l’Etat. Il cite l’exemple de la mobilisation citoyenne à Londres contre un projet concernant le gaz ougandais dans lequel une entreprise britannique est impliquée et celui de la mobilisation autour de l’accaparement des terres au Sénégal.

J. Krief pense que les processus électoraux qui se multiplient en Afrique vont finir par trouver des solutions démocratiques. Par ailleurs, Internet, les médias de communication, la télévision font que les citoyens ont de plus en plus accès à des moyens pour s’exprimer. Il donne l’exemple d’un groupe de presse indépendant qui, lors de troubles produits à l’occasion d’un processus électoral au Kenya, a donné chaque jour des informations précises et d’une qualité reconnue au niveau international. Ce genre de situation va se multiplier en Afrique car il y a des médias de plus en plus indépendants auxquels s’intéressent des groupes de communications étrangers, américains, européens mais également brésiliens et sudafricains. De plus en plus d’outils permettent aux citoyens d’exprimer leurs idées et d’influer un certain nombre de décisions.

Y. E. Amaïzo réagit à ce qui vient d’être dit. Il y a une évolution des relations entre l’actionnaire, le gestionnaire de l’entreprise et les salariés. Le problème posé est celui de la participation. Faut-il que les citoyens interfèrent ? Il peut y avoir des groupes de pression de consommateurs critiquant la qualité de tel ou tel produit. Mais quel est leur rôle puisqu’ils ne participent pas au capital de l’entreprise ? Et pourtant, ils peuvent bloquer tout le système, ils peuvent être instrumentalisés, orienter des décisions. Pour Y. E. Amaïzo, on ne pourra pas associer dans l’avenir des partenaires indirects à l’entreprise. La question se pose au sujet de la corruption. Comment y faire face sans intégrer des partenaires additionnels, tels des systèmes de factoring par exemple pour faciliter les démarches douanières ? Pour Y. E. Amaïzo, il vaut encore mieux intégrer la corruption par la négociation préalable.

Brice Lodugnon

Brice Lodugnon
Brice Lodugnon

Avant d’entamer le débat R. Portella interroge Brice Lodugnon (qui débarque d’Abidjan et n’a pu arriver à temps pour le début de la rencontre) sur la perception depuis l’Afrique des investissements en Afrique et l’identification de secteurs porteurs. Ce dernier, qui est actif depuis une dizaine d’années au sein de Emerging Capital Partners remarque que s’il y a dix ans on considérait l’Afrique comme trop dangereuse et trop instable, à ce jour la tendance irait à dire qu’il faut être présent en Afrique et que les investissements y trouvent donc leur place. Encore faut-il faire la différence entre les différents intervenants ou formes d’investissements, dont il distingue trois types : l’investisseur local, l’investisseur financier et l’investisseur industriel. Ce qui est sûr c’est l’émergence d’un certain pouvoir d’achat et de niches dans les secteurs d’exploitations des ressources et dans les services. Il cite notamment comme secteurs particulièrement porteurs l’agro-industrie, les services financiers et les télécommunications.

Le débat

la salle

Les premières questions portent sur le rôle des élites dans les investissements en Afrique et sur la manière dont on intègre les risques dans la rentabilité de ces investissements.

Y. E. Amaïzo répond que les Africains épargnent mais que cette épargne ne va pas dans l’investissement. C’est le rôle du banquier et des intermédiaires financiers d’orienter cette épargne sur des investissements à moyen ou long terme. Il y a trop de liquidités mal orientées. Très peu d’Africains ont un compte en banque et quand ils en ont un, ils sortent leur argent rapidement. Les banques taxent l’argent déposé chez elles, ce qui pose un problème de confiance. Un autre élément est que les banques sont censées conseiller. Certains quittent la banque pour créer de la micro finance ou des structures intermédiaires. La confiance se perd mais l’argent circule par le biais d’un système économique de proximité. Le manque de confiance, ce n’est pas que la corruption ; c’est aussi un système mis en place qui est trop lourd et très conservateur.

J. Krief intervient pour préciser qu’il y a de grandes disparités entre les pays en ce qui concerne la liquidité des banques en Afrique. Il y a des pays qui exportent des ressources naturelles qui sont petits avec une faible population. Dans ce cas, les banques sont très liquides, comme au Gabon et en Guinée Equatoriale. Dans d’autres pays dont les économies sont plus développées et les populations plus importantes, comme au Cameroun, les banques sont moins liquides. Le Mali qui était traditionnellement un pays pourvoyeur de liquidités, investit en Côte d’Ivoire. Il y a donc des disparités régionales et souvent des compensations entre pays d’une même zone monétaire. Pour l’analyse du risque, il faut déterminer quel est le coût de l’argent sans risque et la prime de risque qu’il faut rajouter. L’intérêt de l’Afrique est qu’elle oblige à réfléchir. Sur des marchés développés, on dispose d’analyses, ce qui n’est pas le cas en Afrique où on est obligé de se poser des questions. Quel est réellement le coût de l’argent sans risque ? A quelle vitesse court le temps ? Ce sont des questions presque philosophiques. Donc, les banquiers d’affaires, les investisseurs doivent se poser les vraies questions. Aujourd’hui, l’investisseur est plus intéressé à multiplier son argent par 2 ou par 3 sur une période de temps donnée que de chercher des rendements de 20 à 30 %.

R. Portella indique que les agences de notation sont maintenant très présentes en Afrique et elles commencent à faire leurs évaluations ; au bénéfice de qui, demande-t-il ?

J. Krief répond que le problème des agences de notation est un problème de barème. C’est-à-dire qu’à un moment donné, les gestionnaires de fonds qui gèrent des milliards n’ont plus le temps de se poser la question des risques. Ils s’adressent à des professionnels qui les analysent pour eux. Il précise à ce sujet que l’analyste formé sur les marchés africains pendant dix ans est bien meilleur que celui qui s’est formé sur les marchés européens ou américains parce qu’il aura été obligé de se poser des questions au lieu de se contenter d’appliquer de façon mécanique des règles.

Pour un intervenant, la rentabilité des investissements en Afrique n’est pas la bonne question. Le problème est de savoir ou investir en Afrique, quels sont les secteurs porteurs ? La croissance démographique de l’Afrique semble indiquer qu’il faut investir dans les biens de consommation, et notamment dans l’agroindustrie, l’agro-alimentaire, mais aussi dans les infrastructures. Selon cet intervenant il aurait fallu dès le départ poser de quel investissement il s’agit et dans quel secteur. En ce qui concerne la rentabilité, il interroge : de quelle rentabilité s’agitil ? Est-ce sur les capitaux utilisés, sur les fonds propres ? C’est très important parce qu’il y a des activités qui demandent peu d’intensité capitalistique. Si on ne pose pas ces questions, on passe à côté du problème des besoins en investissement de l’Afrique pense cet intervenant.

A cette question il est répondu que la rentabilité d’un investissement est mesurée par un indicateur calculé en faisant la différence entre l’investissement initial et les flux qui sont générés par cet investissement en tenant compte du temps. Il peut y avoir une différence entre le taux de rendement d’un projet et le taux de rendement pour l’investisseur. Le taux de rendement d’un projet est ce que génère le projet indépendamment de ses modes de financement. Le taux de rendement pour l’investisseur est le rendement de l’argent investi dans le projet. A partir du moment où un entrepreneur est bon, tous les secteurs peuvent être rentables en Afrique et il n’y a pas de secteur où il faut éviter d’aller.

Un intervenant revient sur le sujet sensible de la confiance, la corruption étant le « cancer » de l’économie africaine. Intégrer la corruption pose un problème d’éthique dans le monde des affaires. Le même intervenant suggère que pour diminuer les risques en Afrique, les gouvernements apportent des garanties sur le ticket d’entrée. Il regrette par ailleurs qu’il n’y ait pas construction en Afrique d’une véritable économie. Il demande comment réformer le secteur informel sans le détruire.

Pour Y. E. Amaïzo, au-delà de l’éthique, il y a tout un environnement qui est mouvant. Les investisseurs dans le domaine des télécoms ont gagné beaucoup d’argent, mais ils n’ont pas développé de secteur industriel structurant. Choisir une activité de service permet une rentabilité plus rapide que de choisir une activité industrielle, plus complexe. Demander à l’Etat d’apporter des garanties quand un investisseur privé investit pose une question de fond. L’Etat veut se débarrasser du risque sans voir que ce risque a un coût que le privé assume. Si l’Etat apporte des garanties, les pertes éventuelles augmenteront sa dette qui devra être assumée par les contribuables pour des gens qui ont mal géré leur affaire.

A propos du secteur informel, J. Krief estime qu’une partie est déjà intégrée dans l’économie. Dans le cas de la téléphonie mobile, celle-ci a contribué à donner une identité à des gens qui n’en avaient pas. Elle permet le contact avec le reste de l’Afrique, même en l’absence de réseau routier. Il y a en Afrique de 100 à 800 millions d’entrepreneurs potentiels. Avec la téléphonie mobile, l’informel devient du formel.

Une question est posée sur l’intégration des jeunes diplômés dans les grandes entreprises.

C’est un vrai défi, beaucoup d’entre eux ont tendance à partir à l’étranger dès qu’ils ont fini leurs études ce qui engendre une dramatique fuite des cerveaux. Intégrer l’informel, c’est créer des sociétés capables d’accueillir de jeunes diplômés. Beaucoup de ces derniers ont tendance à aller, comme leurs aînés vers la banque, les entreprises de télécommunications, alors qu’aujourd’hui, il y a des secteurs entiers qui sont rentables, y compris dans les secteurs de la santé et de l’éducation qui, de plus, sont peu exigeants en capital.

Des questions portent sur la concurrence exercée par les Chinois sur les produits manufacturés sur place.

Il est répondu que si on demande au secteur privé de prendre des risques, les Etats ont le devoir de protéger ces activités et de s’assurer que les frontières ne sont pas poreuses pour protéger l’économie locale. On voit dans les souks des vendeurs chinois qui parlent arabe et qui vendent des babouches faites en Chine. Les règles de l’OMC ne sont pas favorables à l’Afrique et si l’Etat n’aide pas l’initiative locale, les possibilités d’industrialisation seront faibles.

Pour ce qui est de l’énergie, le problème ne se pose pas au niveau de la génération d’énergie mais il se pose au niveau de la gestion du service de distribution. Les sociétés de distribution de l’électricité qui ne sont pas bien gérées se retrouvent dans une spirale négative qui n’attire pas les investisseurs. Des réformes sont faites dans certains pays comme au Niger et au Cameroun, mais cela marche moins bien ailleurs.

Sur la qualité du management, une illustration est donnée par la société hollandaise de fabrication de pagnes de haute qualité Visco. Cette société a été reprise récemment par un fond d’investissement qui a mis beaucoup d’argent sur la table alors que Visco de détient que 5 à 6 % des parts de marché du haut de gamme, et que 95 % des pagnes viennent de Chine à des prix cassés. Cette société a fait le pari du haut de gamme avec l’ambition d’une rentabilité de 25 à 30 %. Donc, même dans un secteur concurrencé par les Chinois, il y a possibilité de faire des produits de qualité adaptés au marché.

J. Krief en conclut que l’Afrique ne sera probablement pas l’atelier du monde, à cause des règles de l’OMC et des problèmes de rentabilité, mais l’Afrique peut espérer devenir le grenier du monde.

Philippe Mathieu