A la recherche du développement : R-D autour des objectifs et des modalités de la recherche européenne pour le développement des pays africains

Rencontre-débat du 20 septembre 2011

Présentation

Jean-Loïc Baudet, président de la CADE, introduit cette rencontre de la rentrée 2011-2012. A l’occasion de la publication du livre de Gérard Winter A la recherche du développement : un fonctionnaire au service d’une passion (Karthala, 2010), la CADE a fait appel à l’auteur pour parler du sujet important qu’est la recherche pour le développement. Gérard Winter a en effet exercé des responsabilités variées tant au sein de l’ORSTOM/IRD, qu’à l’INSEE, à l’IIAP, au GRET et a eu un parcours à la fois de chercheur économiste, en immersion dans des structures africaines, et de pilotage de la recherche pour le développement quand il était à la tête de l’ORSTOM dont c’est la vocation. La CADE, sensibilisée au sujet, a ouvert à celui-ci une rubrique dans sa Lettre mensuelle. Ce dont il est question, c’est le développement tout court, qui est d’abord un choix de société qui implique des données différentes qui ne sont pas qu’économiques, et qui s’oppose à l’immobilité. Les expériences variées de Gérard Winter seront d’une grande utilité pour aborder ce sujet complexe.

Intervenants :

Gérard Winter, économiste-statisticien, directeur honoraire de recherche IRD, ancien Directeur général de l’ORSTOM (1989-1995)

Michel Levallois, préfet honoraire, ancien Président de l’ORSTOM, fondateur et président d’honneur de la CADE

Denis Pesche, sociologue CIRAD (Centre International de Recherche Agronomique pour le Développement), directeur adjoint de l’UMR ART-Dev Acteurs, ressources et territoires dans le développement, coordinateur adjoint du programme Serena Services environnementaux et usages de l’espace rural

L’animation de cette rencontre est assurée par Georges Courade, géographe, directeur honoraire de recherches IRD, ancien directeur de la revue Politique africaine, vice-président de la CADE.

Introduction de Georges Courade

 

L’objet de cette rencontre est de voir ce qu’est devenue la recherche pour le développement. Celle-ci accompagne la longue marche des pays africains vers ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui la seconde indépendance ou la souveraineté. C’est un sujet d’actualité en France puisque le dispositif d’aide au développement a été largement modifié ainsi que le dispositif universitaire et de recherche. D’une part, l’AFD (Agence française de développement) centralise l’aide au développement et la définition de cette politique qui était jusque là dispersée. D’autre part, les universités et les grandes écoles ont été privilégiées dans le dispositif universitaire et de recherche. Des agences extérieures ont été mises en place pour financer, piloter et évaluer la recherche : Agence Nationale de la Recherche (ANR), Agence d’Evaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur (AERES). Le passage de l’ORSTOM, (Office de la recherche scientifique et technique d’Outre-mer) au statut d’Institut de recherche pour le développement, traduit une évolution importante dans sa façon de travailler, passant à un type de travail reconnu par la communauté scientifique internationale. Cette évolution a été amorcée par la profonde réforme de l’institution engagée entre 1982 et 1986 sous l’impulsion de son directeur général de l’époque, Alain Ruellan, travail qui a été poursuivi par le tandem Michel Levallois et Gérard Winter pour redonner confiance à un Institut ébranlé par des menaces mettant en cause son existence même.

G. Courade souligne que la force de l’ORSTOM/IRD et du CIRAD, dont un représentant s’exprimera tout à l’heure, fut d’envoyer leurs chercheurs sur le terrain pour y travailler selon les normes de la recherche internationale. Or on constate que ces Instituts n’ont plus les moyens de mettre leurs chercheurs en permanence sur le terrain. A l’IRD, ils ne sont plus que un tiers à être aujourd’hui affectés hors de l’Hexagone.

Du livre de Gérard Winter, G. Courade propose quatre constats :

  • Aucun régime français n’a supprimé le dispositif de recherche pour le développement hérité de la période coloniale même si de nombreux « conseillers de l’ombre » ont demandé sa suppression pour des raisons opposées.
  • La notion de développement ne va pas de soi si bien que de nombreux scientifiques en contestent la force mobilisatrice.
  • Décréter la pluridisciplinarité ne suffit pas à la mettre en oeuvre sans un travail de passeur et de décodeur, ce que Gérard Winter et d’autres ont su faire comme responsables ou animateurs d’équipes ou d’expertises collectives. On ne peut pas étudier le développement sans le regard des sciences sociales associées aux sciences « dures ». 
  • Il n’est pas suffisant de proclamer la nécessité du partenariat. De très nombreuses conditions articulées sont indispensables pour le réussir. La recherche en coopération pour former des chercheurs du Sud de haut niveau, permettant aux pays de prendre en charge leur destin, n’est pas facile à mettre en oeuvre. L’ancien ministre de la recherche, Hubert Curien, reconnaissait la difficulté de concilier les deux missions de recherche pour le développement et de recherche en partenariat. Deux personnalités qui ont été en responsabilité vont s’efforcer de nous éclairer sur cela : Gérard Winter et Michel Levallois. Denis Pesche, jeune scientifique du CIRAD, réagira à leurs propos. Georges Courade souhaite qu’ils pourront répondre à trois questions :
  • Quels sens peut avoir aujourd’hui une recherche scientifique finalisée pour le développement ?
  • Cette recherche peut-elle identifier les politiques pour lutter contre la pauvreté et les inégalités et promouvoir un développement durable ? Gérard Winter s’est engagé scientifiquement sur cette identification des politiques et on va essayer de comprendre si c’est facile et crédible.
  • Quand pourra-t-on dire que la recherche africaine sera en mesure d’aider les Etats à définir leur trajectoire ?

La parole est donnée à Gérard Winter.◘

Souvenirs d'avenir

C’est par ce titre que Gérard Winter aborde son exposé.

Le monde a radicalement changé depuis 50 ans. La recherche pour le développement a permis d’imposer un certain nombre de connaissances, de savoirs, de savoir-faire qui restent pleinement d’actualité pour affronter les défis d’un développement devenu mondialisé. Ces défis sont la lutte contre les inégalités, l’état de la planète et l’épuisement des ressources naturelles, l’appropriation de la science par tous les citoyens et par tous les pays.

G. Winter a vécu ce bouleversement tout au long de sa carrière entièrement consacrée à la recherche, au développement et à la coopération.

Pendant 50 ans il a été confronté à la question de l’utilité de cette recherche pour le développement. Il pense pouvoir y répondre par les connaissances accumulées, les découvertes faites, les innovations mises en application. Mais, pour lui, ce n’est pas l’essentiel. A l’expérience, l’essentiel, c’est la fidélité à une démarche qui combine manière de voir, visées politiques et principes d’éthique professionnelle. Cette démarche concerne toute personne, scientifiques professionnels ou non, toute organisation qui se consacre à la recherche du développement et cherchent à le promouvoir. C’est sur cette démarche qu’il va faire porter son exposé, et non sur l’état actuel de la recherche scientifique pour le développement.

Ces principes, par fidélité à des découvertes de départ, G. Winter a eu la chance et la volonté de pouvoir les expérimenter dans des institutions variées (institut de recherche, ministères du plan et des finances, ONG, réseaux, conseil politique comme le Haut Conseil de la Coopération internationale.

► Principes et méthodes

Ces principes ont « sauté à la figure » de G. Winter dès le début de son itinéraire dans les années 60, sur le terrain camerounais ; ce terrain sans lequel il n’y aurait pas de recherche pour le développement digne de ce nom. Ce fut d’abord au cours d’une enquête sur le niveau de vie des ménages dans l’Adamaoua (on dirait aujourd’hui une enquête sur la pauvreté). Il découvrit que ces ménages n’existaient pas. Selon les fonctions exercées : alimentation, consommation, investissement, maîtrise du foncier, revenus, échanges, les centres de décision pouvaient varier, et donc les unités statistiques correspondantes. Si bien que les structures sociales de l’Adamaoua ne correspondaient pas à celles présupposées dans le questionnaire. Les statisticiens avaient besoin de l’anthropologue.

Ce fut ensuite au Ministère du Plan, au Cameroun, où il a participé à l’équipe qui a élaboré le troisième plan quinquennal. Là encore, il a découvert qu’il y avait un hiatus entre les données microéconomiques des enquêtes statistiques et les connaissances fournies par les monographies des sciences sociales d’une part et les interdépendances macroéconomiques et internationales d’autre part. Il a découvert aussi que l’histoire des sociétés camerounaises et leurs rapports de force politiques et internationaux comptaient tout autant, sinon plus, que toute quantification économique. Il apprit donc que pour voir juste et sans biais, que pour se donner les moyens intellectuels de convaincre, trois conditions étaient nécessaires.

1.Combiner les regards disciplinaires, le mot discipline étant entendu non seulement au sens de discipline scientifique, mais aussi au sens de métiers techniques et institutionnels. G. Winter en a fait l’expérience au sein du groupe AMIRA qu’il a fondé au service de coopération de l’INSEE dans les années 70. Ce véritable réseau pluridisciplinaire a travaillé pendant une quinzaine d’années et a beaucoup produit sur la question de l’adaptation de la statistique aux réalités sociales et à l’utilisation politique des chiffres. A l’ORSTOM (devenu IRD), il a été constaté que des découvertes importantes pouvaient naître à l’articulation de disciplines différentes. Par exemple la collaboration de médecins et de biologistes a permis de découvrir l’origine du Sida. Dans le réseau IMPACT enfin, c’est encore cette collaboration de spécialistes venus d’horizons institutionnels et de métiers très divers qui permit dans les années 90 de mettre en évidence les différentes composantes de la pauvreté au sud du Sahara et de focaliser leur origine dans le cumul des inégalités de savoir, de pouvoir et d’argent.

2. Il faut des verres progressifs pour relier le local et le global. Pour G. Winter, le local est le lieu du singulier, de la complexité et de l’innovation. Le global cerne les contraintes, les interdépendances, les valeurs communes ou antagonistes. Le va-et-vient de l’un à l’autre est nécessaire mais cette articulation entre ces deux échelles extrêmes reste un défi intellectuel et politique crucial à l’heure actuelle. G. Winter en donne quelques exemples : • Mille projets d’ONG dans un pays ne feront pas le développement de ce pays, sauf s’il s’agit de projets innovants qui cherchent à tester les objectifs, les modalités et les moyens d’une politique publique nationale dans le secteur. C’est ce passage du micro au macro que recherche par exemple désormais le GRET. Mais il y faut des années de tâtonnements et de rigueur. • Les sciences de l’environnement essaient aussi d’intégrer dans leurs modèles globaux les complexités des phénomènes locaux. Les débats sur l’avenir du climat et de la biodiversité sont liés en partie à cette difficulté de la science. G. Winter avait coutume de dire « qu’il faut relier les satellites aux Pataugas ». • Et c’est toujours à cette même question que se heurtent le FMI et la Banque Mondiale pour l’élaboration de leurs politiques d’ajustement et de développement. Comment utiliser les statistiques sans aboutir à des modèles caricaturaux et dangereux à force d’extrapolations fondées sur l’uniformisation et la simplification ? Le groupe DIAL que G. Winter a contribué à créer en 1990 a affronté cette difficulté grâce à des enquêtes par sondages, emboîtées les unes dans les autres. Ce sont les fameuses enquêtes 1.2.3. qui ont essaimé jusqu’au Vietnam et en Chine. Elles consistent à se focaliser progressivement du macro au micro (et non l’inverse) sur des unités et des données de plus en plus fines et complexes. • Dernier exemple, plus politique, de ce défi : celui de la décentralisation et de la démocratie participative. Sans la critique des sciences sociales et politiques, ce mot d’ordre à la mode risque de n’être que de la poudre aux yeux et de laisser dans l’ombre les plus pauvres et les sans-voix.

3. Sortir de la « dictature de l’urgence », ou plus simplement apprendre l’histoire pour préparer l’avenir. On est, pense G. Winter, à une époque où les contradictions entre le court terme et le long terme atteignent un paroxysme. • L’économie financière libérale et mondialisée s’oppose à un développement socialement et écologiquement durable. Corrélativement, les sciences tendent à être dominées par les technosciences ordonnées aux profits et aux désirs solvables immédiats. Mais scientifiques et ingénieurs commencent à apprendre, par l’expérience et sous la pression des opinions publiques, que leurs prouesses peuvent cacher des effets désastreux à long terme pour l’Homme et sa planète. • Dans le domaine du développement lui-même, les interventions humanitaires dans l’urgence commencent à savoir maintenant qu’elles sont condamnées à se prolonger ou à se multiplier indéfiniment si ne sont pas mises en même temps en place les conditions d’un développement sécurisé. La recherche pour le développement, par son objet scientifique et son objectif politique, s’inscrit nécessairement dans la durée. Il lui faut d’ailleurs de longues chroniques de données et de faits pour expliquer la dynamique combinée des sociétés dans leur environnement. En économie comme ailleurs, il lui faut faire mémoire des réussites comme des échecs. L’histoire économique est irremplaçable car les modèles sont par nature conservateurs. ► Les nouvelles visées politiques de la recherche pour le développement. Le développement se heurte désormais à des contraintes et à des dynamiques sans précédent. Tout d’abord, les contraintes liées à l’état de la planète et à l’épuisement de ses ressources. La thématique scientifique correspondante a un contenu politique évident. Elle a pris son essor il y a une vingtaine d’années et a été contrainte d’adopter les trois principes méthodologiques évoqués plus haut. Mais cette thématique doit se conjuguer avec les trois priorités politiques suivantes qui sont, pense G. Winter, intimement liées. • D’abord s’attacher à mettre en évidence les inégalités de toute nature qui, quand elles sont cumulées et excessives, deviennent injustes et bloquent toute initiative significative de développement. Actuellement, ces inégalités restent pratiquement un non-dit politique. Bien sûr, et c’est heureux, les statistiques sur leur nature et leur ampleur se multiplient. Encore faut-il analyser les causes profondes de ces inégalités et montrer leurs effets explosifs à long terme, comme l’annoncent d’ailleurs les révoltes dans les pays arabes et ailleurs. • Dans un monde piloté par les sciences et les technologies, l’inégalité originelle est celle du savoir. Elle ne peut être combattue que par des politiques d’éducation, de recherche scientifique et de promotion de la culture scientifique chez les citoyens. Mais il ne suffit pas de transférer des savoirs ; il faut, estime G. Winter, partager la capacité à apprendre et à découvrir. Quand il était à la tête de l’ORSTOM/IRD, G. Winter avait pour slogan « La recherche scientifique d’un pays est signe et acte de son développement ». C’est pourquoi, avec Michel Levallois, il a voulu promouvoir à l’ORSTOM la recherche scientifique en partenariat avec les pays africains et décoloniser la politique scientifique de l’Institut dans la voie ouverte dans les années 80 par Alain Ruellan, un de ses prédécesseurs. Il s’agissait de promouvoir des recherches décidées et menées en commun avec des moyens, des bases scientifiques, des publications partagées. Dans un monde scientifique de plus en plus concurrentiel où les publications de rang A sont la règle absolue, ce partenariat est une très lourde charge. C’est pourtant lui qui caractérise au premier chef la recherche scientifique pour le développement. • Pour lutter contre les inégalités, ces savoirs et savoir-faire doivent être partagés avec les plus pauvres, les sans-voix. Il faut renforcer leurs capacités à analyser, s’organiser, défendre leurs intérêts, négocier en connaissance de cause. Ce fut là l’objectif de l’INTER-RESEAUX DEVELOPPEMENT RURAL que G. Winter a présidé à la fin des années 90 aux côtés de Denis Pesche, son Secrétaire Exécutif. Il s’agissait d’aider les paysans africains à s’organiser pour devenir des acteurs incontournables de leur propre développement. G. Winter souligne que cet objectif de longue haleine fut très tôt un de ceux de la Coopération française dans son ensemble dont il constitue une des grandes réussites, tous acteurs confondus. ► Conclusion Ces principes méthodologiques et ces visées politiques qui donnent son identité aujourd’hui à la recherche pour le développement, ne vont pas sans une certaine manière d’être et de faire, sans ce que G. Winter appelle une éthique professionnelle. Ces principes et ces visées ne vont pas de soi et exigent un engagement personnel et opiniâtre. Beaucoup de jeunes aspirent aujourd’hui à un tel engagement mais ont du mal à en trouver l’opportunité et les moyens. • Cet engagement implique d’abord un minimum de désintéressement et un minimum d’indépendance vis-àvis des pouvoirs, des honneurs, de l’argent. Sans cela le partenariat scientifique ne peut durer, l’intelligence collective ne peut s’organiser, les réseaux ne peuvent fonctionner. • Il y faut aussi une ténacité reposant sur le « principe d’espérance » : il f a u t ê t r e convaincu que l e s i d é e s justes, au double sens du terme, finissent par s’imposer ou du moins, par servir de référence. • Il faut enfin deux manières de faire : d’abord ne pas hésiter à plonger ses mains dans le cambouis institutionnel pour vaincre les inerties et rivalités bureaucratiques et politiques, ce que G. Winter a été contraint de faire à chaque étape de son itinéraire ; ensuite, une volonté et un art de la communication pour convaincre les forces politiques et irriguer les opinions publiques, ce que la recherche française pour le développement n’a pas su faire au niveau international. Ces principes méthodologiques, politiques et éthiques peuvent paraître bien utopiques aujourd’hui, mais G. Winter pense, comme l’a écrit Paul Ricoeur, que « l’utopie fait voir sous l’apparence des choses l’avenir au travail ». Gérard Winter laisse le soin à Denis Pesche de se prononcer sur ces principes et de juger de leur pertinence et surtout de leur actualité.◘