8. « L'écriture de l'histoire »

Cycle 1 : « Que peuvent les productions littéraires africaines? »

Rencontre-débat du 21 juin 2011

Présentation

Présentation et introduction

Animée par Tanella Boni, administratrice de la CADE, écrivain et professeur de philosophie. Exposés de Tidiane Diakité, Moussa Konaté et Lilyan Kesteloot.

Tidiane Diakité, Malien, formé en France, est professeur agrégé d’histoire et chevalier dans l’ordre des Palmes académiques. Son dernier livre, « 50 ans après l’Afrique », vient d’être publié chez Arléa. Son sujet de thèse a porté sur l’histoire de l’esclavage africain, dont il a fait en 2008 un ouvrage publié chez Berg International, « La traite des Noirs et ses acteurs africains, du XVème au XIXème siècle ». Voir le blog http://ti.diak.over-blog.com)

Moussa Konaté, Malien également, est écrivain, directeur de l’association « Etonnants voyageurs en Afrique ». Il a publié de nombreux romans, nouvelles et essais. Son dernier ouvrage est paru chez Fayard en 2010, « L’Afrique noire est-elle maudite ? »1

Lilyan Kesteloot, amie de longue date de la CADE, est professeur, directeur de recherches à l’IFAN (Institut Fondamental d’Afrique Noire, à Dakar). Nombreux sont ses travaux sur les littératures négro-africaines, sur les savoirs traditionnels et sur la tradition orale.

Jean-Loïc Baudet, président de la CADE, introduit la conférence, en précisant qu’elle est la dernière du cycle sur les productions littéraires. Pour traiter et débattre d’un tel sujet, l’écriture de l’histoire, la CADE se réjouit d’avoir pu faire appel à ces trois éminents spécialistes.

T. Boni rappelle en ouverture toute l’importance aujourd’hui de cette question, qu’a ravivée en 2007 le fameux discours du Président de la République à Dakar. Depuis, de nombreux livres ont répondu à cette proposition que l’Afrique noire n’avait pas d’histoire. Or l’Afrique a une histoire et voici que cette histoire s’écrit. Comment l’écrit-on ? Comment se retrouve-t-elle dans les textes littéraires ? Que peut-on faire de cette histoire de l’Afrique ? Quel est le rôle de l’écrivain dans cette histoire ?◘

1 cf La Lettre de la CADE n° 133

Principes et méthodes pour l'écriture de l'histoire

Devant l’immense et très complexe sujet de l’écriture de l’histoire, Tidiane Diakité commence par en rappeler les grands principes généraux. L’histoire humaine avait, dans la haute antiquité, relevé des mythes et elle était restée le domaine partagé des dieux et des héros. Elle est devenue, à partir des Grecs du Vème siècle av J.C., une nouvelle discipline, celle de la représentation du passé des hommes. Cette discipline s’appuie aujourd’hui encore sur les mêmes principes et méthodes : tout d’abord, énoncée par Hérodote, la nécessité de « l’enquête », puis, posés par Thucydide dans La guerre du Péloponnèse, les principes d’objectivité, d’impartialité, de remise en cause et d’examen critique de ce qui est communément admis. On ne doit rien énoncer qu’on ne puisse vérifier.

Ces principes, qui guident l’écriture de l’histoire, ont été fixés pour longtemps. Ce sont eux qui priment toujours au XIXème siècle, quand naissent les premières grandes institutions historiques : l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, l’Ecole des Chartes, le Comité des travaux historiques, etc. L’Université fixe alors et codifie les règles de rédaction des thèses : pas d’histoire sans documents, ni sans analyse critique des documents, vérifications, comparaisons, recoupements… L’historien doit surveiller son style plus que tout autre, tenir en bride son imagination et sa plume. Gabriel Monod, fondateur de la Revue Historique (1876) y applique les méthodes des érudits allemands : « ne rien oser dire de faux », « oser dire tout ce qui est vrai » L’historien n’est ni poète ni hagiographe…

A la fin du XIXème siècle, au temps de l’épanouissement du positivisme d’Auguste Comte, l’histoire est définie comme la science de la restitution la plus exacte possible du passé. Selon Camille Jullian (1859-1933), l’historien doit se mettre au travail sans préjugé, sans colère, sans passion préconçue. Rien ne doit transparaître de sa personnalité. Autant que possible, l’historien sera simple et précis, il s’effacera derrière le document.

La nouvelle Ecole des Annales, fondée par Lucien Febvre (1878-1956) et Marc Bloch (1886-1944), s’oppose bientôt de manière virulente à cette école positiviste, avant de dominer pendant tout le XXème siècle l’historiographie française. Il s’agit maintenant d’écrire une histoire totale, qui ne se réduise pas aux événements, qui fasse place à l’histoire sociale, qui touche aux profondeurs de la société, qui soit une histoire vivante capable de palpiter avec son époque. Après la crise de 1929, les années 30 introduisent l’économie dans l’écriture de l’histoire, avec ses courbes et statistiques. Sous l’influence de François Simiand, Ernest Labrousse crée cette branche nouvelle de l’histoire économique. Sa thèse en 1944, La crise économique française à la fin de l’Ancien Régime apporte un nouvel éclairage sur les causes de la Révolution. Puis la discipline s’ouvre bientôt à l’histoire des mentalités, à l’histoire des moeurs. Des historiens comme Philippe Ariès ou Jacques Le Goff revendiquent le renouvellement de tout un champ de l’histoire, y annexant la géographie ou la sociologie. Tout cela provoque une faille : la dépréciation de la chronologie. Dans les années 80, s’en suivent des réactions vives, comme celle d’Alain Decaux, des rédacteurs de la revue Histoire ou des membres de la Société des professeurs d’Histoire. La chronologie a de nouveau, aujourd’hui, retrouvé ses raisons d’être.

Ce large tour d’horizon a permis de redire ce qu’est un travail historique rigoureux et quelle déontologie anime le scientifique de l’histoire. Il a permis aussi d’énoncer les difficultés à écrire l’histoire, tant son champ est devenu à la fois vaste et proche de multiples autres disciplines.

T. Diakité conclut sur deux observations, ramenant à la question de l’histoire de l’Afrique. Tout d’abord, jusqu’à il y a cinquante ans, c'est-à-dire jusqu’aux Indépendances, même les historiens les plus éminents doutaient qu’il y ait une histoire de l’Afrique. Sans documents, il n’y avait pas d’histoire. En Afrique, il n’y avait pas de documents. Donc, en Afrique, il n’y avait pas d’histoire. Or l’Afrique a une histoire, dont l’écriture n’est plus une entreprise impossible, même si elle n’est pas sans difficulté et sans défi. Ensuite, citant ainsi Marc Bloch, « Si l’histoire est la science des hommes dans le temps, cette histoire est toujours à faire et à refaire. Son champ ne peut que continuer de s’élargir pour répondre à des questions nouvelles qui ne s’étaient jamais posées à elle ou s’étaient posées différemment », T. Diakité rappelle que l’histoire doit sans cesse s’adapter, dans un monde perpétuellement mouvant. ◘

T. Boni remercie de ce tour d’horizon sur la discipline historique et invite maintenant Moussa Konaté à parler plus spécifiquement de l’histoire africaine.

Avoir le courage de se regarder en face

C’est à partir de son dernier livre L’Afrique noire est-elle maudite ? que Moussa Konaté organise son exposé sur l’écriture de l’histoire, osant, selon ses propres propos, dire à haute voix sur l’Afrique ce que tout le monde pense tout bas.

Cette terre d’Afrique, qui possède 30 % des richesses du monde et quantité d’espaces fertiles, qui est forte d’une population très jeune, et qui bénéficie de 365 jours de soleil par an, comment se fait-il qu’elle ne s’en sorte pas ? Pourquoi cette image de la misère et de la maladie ? Après 50 ans d’Indépendances, et tant de milliards d’euros et de dollars investis, pourquoi ? Est-ce une malédiction ? Non, l’Afrique n’est pas maudite. Son livre, aboutissement de tout ce qu’il a pu écrire jusqu’à présent, a sans doute été pour lui le plus difficile à faire, parce qu’il est très dur de se regarder en face devant les autres : il veut pourtant proposer une explication.

La réponse que l’on entend du côté de l’Afrique est que cette situation est due au double héritage de la Traite des Noirs et de la Colonisation. Ce qui, évidemment, n’est pas faux.

La traite a indubitablement marqué non seulement le continent lui-même mais aussi d’autres terres au-delà, puisque les Noirs qui sont ailleurs, Amériques, Caraïbes, le sont à cause de la traite des esclaves. C’est rendre justice à l’histoire que de dire que l’esclavage a été le fait de l’Europe, oui, de l’Occident, oui, mais qu’avant eux il y avait déjà eu les Arabes, ce dont on parle moins, et aussi que ce commerce n’aurait pas pris la dimension qu’il a connue s’il n’avait pas été alimenté par des Noirs également, car pour qu’il y ait des acheteurs, il a bien fallu qu’il y ait des vendeurs.

Les objectifs de la colonisation, quant à eux, ont été énoncés sur une base bien hypocrite : à savoir qu’il n’y avait pas eu avant la fin du XIXème siècle de civilisation africaine, ni de société africaine organisée ! L’argument était que l’Europe allait apporter en Afrique une civilisation à des gens qui n’en avaient pas. En réalité, il fallait à l’Europe en plein développement industriel, de nouvelles terres, de nouvelles richesses, de nouvelles mains-d’oeuvre. Alors que des relations commerciales entre l’Afrique et l’Europe avaient existé bien avant la colonisation, pourquoi cela n’a-t-il pas pu continuer normalement ? Le monde qui en serait sorti aurait probablement été un monde meilleur. Mais il a fallu des conquêtes à l’Europe, dont les manuels d’histoire occidentale ne disent pas la brutalité incroyable, les atrocités dont les Africains furent victimes, le véritable choc qu’ils ont subi.

Un exemple : si les sociétés subsahariennes peuvent se différencier les unes des autres, une caractéristique les réunit toutes, c’est la conviction que l’individu doit tout au groupe. La communauté l’aide à venir au monde, elle l’aide à passer dans l’au-delà, le respect à l’égard des anciens est absolu et le soutien aux vieilles personnes est un devoir imprescriptible. Quand des communautés ont vu le colonisateur humilier leurs vieillards, au moment de la levée des impôts par exemple, quels sentiments ont-elles pu éprouver ?

Victime de ces deux traumatismes, « vous nous avez pris nos hommes » (la traite), « vous nous avez pris nos terres » (la colonisation), l’homme africain s’est forgé pour longtemps une attitude défensive : « vous ne nous prendrez pas notre âme », « vous ne nous prendrez pas notre culture ». Résultant des événements historiques, ce raidissement « conservateur » est explicable et compréhensible. Mais aujourd’hui il faut avoir le courage de dire certaines choses : les sociétés africaines sont comme toutes les sociétés humaines, elles ont comme les autres leurs défauts, et refuser de changer, alors que le temps passe et que tout évolue, c’est négatif aussi. Or les sociétés africaines ne veulent pas se réformer, elles se sont crues éternelles, elles se veulent éternelles. A cause de la colonisation, elles ne veulent pas changer.

Quittant le champ de l’histoire au sens événementiel, l’analyse de Moussa Konaté va bientôt rejoindre l’histoire des mentalités et des comportements.

La fameuse solidarité africaine, pour commencer. Certes, on ira aider moralement et financièrement un membre de sa famille ou de sa communauté. Mais la réalité, c’est qu’il n’y a pas de solidarité nationale. La solidarité est une solidarité de groupe, familiale, tribale ou ethnique, dont certains savent bien profiter, qui la transforment en une exploitation de l’homme par l’homme. Cette solidarité africaine étant prioritaire par rapport à toute autre responsabilité ou obligation professionnelle. Le fonctionnaire abandonnera à la minute sa tâche administrative pour aller régler une affaire familiale, l’étudiant diplômé qui n’a pas trouvé exactement le travail escompté ira boire du thé tout l’aprèsmidi, sachant bien qu’il trouvera un gîte à la maison. La solidarité à l’africaine permet cela.

La convivialité africaine aussi pose problème : et Moussa Konaté d’évoquer sa propre situation. Marié assez tardivement, il a pu rester relativement longtemps hors des circuits de convivialité obligatoire. Le mariage l’a fait entrer dans le système. Pendant cinq années ensuite, impossible d’écrire un livre, de s’isoler pour travailler, de s’enfermer sans qu’on le dise hanté par les mauvais esprits. Le chercheur, l’intellectuel ne peut jamais être seul, sans cesse dérangé par tel ou tel voisin, frère ou cousin… La sociabilité humaine prime sur tout, et cela aussi est un problème. A 50 ans, Moussa Konaté a dû quitter le Mali le coeur brisé, pour pouvoir travailler et écrire.

La liberté de l’individu enfin est mal reconnue et celle des femmes en particulier, alors qu’elles ont une telle énergie et jouent dans l’économie un rôle extraordinaire.

Oui, il y a des valeurs africaines de solidarité et d’humanisme , vers lesquelles on verra peut-être bientôt les Occidentaux regarder de plus en plus, et l’Afrique doit maintenir ces valeurs positives, mais elle doit faire évoluer son modèle de société, parce que le monde change et qu’il y a des nécessités nouvelles.◘

T. Boni remercie Moussa Konaté d’avoir rappelé le contenu de son dernier essai et donne pour finir la parole à Lilyan Kesteloot.

L'Afrique émerge d'un trop long déni de son histoire

Lilyan Kesteloot : L’Afrique souffre encore d’un déni de son histoire. Avant les Indépendances, il n’y avait pas d’histoire africaine, ou seulement très schématique ou très fausse. Il existe bien plusieurs premiers essais, de Maurice Delafosse par exemple, sans compter les documents laissés par les anciens administrateurs coloniaux ou anciens gouverneurs, comme Charles Monteil ou Henri Gaden souvent extrêmement intéressants. Mais pour justifier la colonisation, il ne fallait pas que l’histoire africaine soit importante. L’école coloniale a donc enseigné en Afrique une histoire importée, la nôtre.

C’est contre ce déni d’histoire que se sont élevés en premier lieu les écrivains de la Négritude : l’histoire a été mise en accusation. Césaire dénonce dans son Cahier d’un retour au pays natal, (1939) le « systématique ravalement à la bête » et en 1950, son Discours sur le colonialisme est une charge contre toute l’histoire coloniale. Même inspiration chez Léon Damas ou plus tard chez Edouard Glissant. Les poètes rassemblés dans l’Anthologie de Senghor accusent tous l’histoire. L’écrivain et cinéaste Sembène Ousmane en révèle des pans cachés, comme dans Le camp de Thiaroye ou Les bouts de bois de Dieu. L’aventure ambiguë, du Sénégalais Cheikh Hamidou Kane, est un résumé de la colonisation, selon sa propre expression.

L’histoire pour l’écrivain à quoi sert-elle ? Elle est d’abord un thème littéraire, qui sert d’exutoire, de catharsis, elle permet de nommer ce qui vous a fait souffrir, ce qui vous a humilié, ce qui vous a nié. Elle a aussi une fonction de tremplin pour l’engagement politique. Elle propose enfin des thèmes mobilisateurs, des figures exemplaires, comme celle du Toussaint Louverture d’Aimé Césaire, ou des situations comme dans Retour de Guyane de Léon Damas, ou Le pauvre Christ de Bomba de Mongo Béti, situation de la vie coloniale et ses excès.

C’est Cheikh Anta Diop le premier historien à qui il revient d’avoir fondé une histoire proprement africaine. En démontrant dans Nations nègres et culture, (1954, Ed. Présence Africaine) l’antériorité de l’histoire africaine, en dénonçant l’eurocentrisme, et en faisant de l’Egypte ancienne une civilisation du continent noir, il restituait son bien à l’Afrique. Son ouvrage, devenu livre-culte, montrait une autre histoire que l’histoire coloniale. Tous les Africains sont allés s’y mirer.

Dans la mouvance de Cheikh Anta Diop, s’est développé un mouvement d’historiens modernes comme l’Ecole de Dakar, avec Mamadou Diouf, Boubacar Barry, Ibrahima Thioub. Parallèlement, les travaux de Yves Person et Jean Suret-Canale, et surtout, la première Histoire de l’Afrique noire, écrite en 1972 par un Africain, le Burkinabé Joseph Ki-Zerbo. Il faut citer également l’immense travail lancé par l’UNESCO avec de nombreux jeunes historiens africains pour la rédaction d’une Histoire de l’Afrique en plusieurs volumes, qui doit être aujourd’hui achevée.

Le projet des écrivains comme des scientifiques est donc de réécrire l’histoire d’Afrique.

Au début donc la création littéraire rejoint le travail des historiens. De grandes figures nationales ou de la diaspora sont mises en scène. La tragédie du Roi Christophe, d’Aimé Césaire, est une réécriture de l’histoire d’Haïti, Une si belle leçon de patience, de Massa Makan Diabaté (1973) traite de la prise de Sikasso par Samory et Chaka, le grand oratorio de L. S. Senghor fait du nègre guerrier et rebelle la figure symbolique de l’anticolonialiste, thème repris par Abdou Anta Ka, Seydou Badian, Eugène Dervain.

Mais au fur et à mesure que l’histoire avance, la littérature cesse de s’opposer exclusivement à l’histoire coloniale et les visions de l’Afrique proposées par les Africains d’aujourd’hui sont plus critiques. De nombreux romans ont fonction de témoignage sur les déboires de l’histoire et sur les abus d’une classe qui a su bénéficier des avantages de l’Indépendance. Ainsi Ahmadou Kourouma, qui fait allusion au régime d’Houphouët- Boigny dans Le soleil des Indépendances, ou Ibrahima Ly, qui dénonce les geôles maliennes de Moussa Traoré avec Toiles d’araignée. On peut citer aussi, plus proche, Tanella Boni, avec Une vie de crabe. On en est même arrivé aujourd’hui, depuis le génocide du Rwanda, en 1994, à buter sur une histoire innommable, impossible à écrire; l’écrivain se voit obligé de recourir à la dérision ou à la métaphore. Ainsi les textes qu’ont produit les huit écrivains invités en résidence à Kigali en 1998, L’ombre d’Imana, (Actes Sud 2006) de Véronique Tadjo.

Par ailleurs, la question se pose de savoir qui peut dire quoi à propos de cette histoire. Le Congolais Bolya, a écrit dans L’Afrique, le maillon faible, ce qu’il peut y avoir de plus dur, voire de plus méchant sur l’Afrique et de son côté, Stephen Smith dans sa Négrologie a dit ensuite à peu près la même chose. Mais c’est S. Smith qui a été violement fustigé par l’intelligentsia africaine. Que les Occidentaux ne puissent pas dire sur l’Afrique des vérités que les Africains peuvent eux-mêmes constater, c’est probablement l’une des séquelles de la colonisation.◘

Le DEBAT

Voici que sur certaines questions, les Africains eux-mêmes qui veulent mener des enquêtes rigoureuses et se tenir dans l’objectivité ne peuvent pas toujours être entendus de leurs pairs. Les deux atteintes à L’Afrique que furent la Traite et la Colonisation restent vives encore aujourd’hui, ainsi que le débat un peu houleux du jour va le manifester. Plusieurs auditeurs, pour la majorité Africains également, ne se sont en effet pas du tout retrouvés dans les propos exprimés par Moussa Konaté et vont le dire assez vivement. D’autres ont regretté que cette conférence laisse trop de place à des généralités et n’en fasse pas suffisamment aux historiens africains actuels (Mamadou Diouf, Achille Mbembe, Ibrahima Thioub, Charles Didier Gondola, Adame Ba Konaré, Penda Mbow…). Ils ont ensuite ouvert le débat qui s’est alors articulé autour de deux questions principales : la question de la solidarité nationale en Afrique, à laquelle pouvait se rattacher celle de la multiplicité linguistique et la question de cette « nouvelle » écriture de l’histoire africaine, qui, faisant porter aux Noirs africains une responsabilité dans le phénomène de la traite, est en train de détériorer des rapports entre certaines communautés.

Le rêve d’une histoire écrite en commun

Tidiane Diakité, concerné au premier chef par cette dernière interrogation, explique son parcours d’historien, dont les recherches, conduites selon la méthode et les principes d’enquête et d’objectivité exposés en première partie, ont été orientées depuis le début de ses études universitaires sur cette question de l’esclavage des Noirs. A partir de ses recherches sur les rapports entre Louis XVI et l’Afrique au XVIIIème siècle, il n’a eu de cesse de consulter partout les archives : au Bénin, au Ghana, au Sénégal, dans les ports de traite, archives départementales et nationales, son objectif étant de confronter les documents avec ce que transmettait la tradition orale. Ce fut l’objet de sa thèse. Par exemple, qui se rappelle que Faidherbe s’est attaqué aux esclavagistes noirs en leur rappelant l’abolition de 1848 ? La Conférence des Nations Unies qui s’est tenue à Durban en 2001 a oeuvré pour qu’existe une concorde universelle sur ces sujets qui constituent litige. Mais trop de propos l’ont heurté à Durban, trop de déformations historiques, en particulier quand on en est venu aux demandes de réparation. A qui devaiton demander réparation ? Ignorance ? Mauvaise foi ? Il s’est senti un devoir de témoigner et donc de publier son ouvrage, La traite des Noirs et ses acteurs africains.

« Ce qui gène dans l’Histoire, dit-il, c’est le tabou. Aucun peuple n’a échappé aux brûlures de l’Histoire, chacun en a subi, chacun en a commis. On ne peut améliorer les rapports entre les peuples sans une vérité sur l’histoire, dans la compréhension de ce qui s’est passé. Je rêve, conclutil, d’une histoire écrite en commun entre Africains et Européens ».

Tout continue d’être fait par rapport aux Blancs

Moussa Konaté reprend la question des langues et souligne à quel point, dans l’Afrique qu’il connaît, la domination du français a forgé un profond complexe d’infériorité. Il est aujourd’hui absolument nécessaire que l’enseignement soit dispensé dans une langue nationale, ce qui est une chose possible. Dans la multitude des langues autochtones, plusieurs ont émergé : le bambara par exemple est parlé au Mali, en Guinée, en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso. Pourquoi l’école continue-t-elle donc d’être une école coloniale ? La langue française est celle de l’élite, du pouvoir, de l’argent. 60 à 70 % de la population en est exclue, c’est-à-dire que cette population est exclue aussi des affaires du pays, puisqu’elle ne parle pas la langue européenne.

Tout continue d’être fait par rapport aux Blancs. Et il en résulte des discriminations incroyables, à n’en pas finir. Dès qu’un comportement se rapproche d’un comportement occidental, dès qu’une pensée rejoint une certaine pensée occidentale, la guerre continue. « Il faut se regarder en face, dit-il, le Blanc a toujours, chez nous, « des fesses plates » ou « des oreilles rouges », et ce n’est pas fini… Ce qui est « blanc » est, bien souvent, négatif. Et Moussa Konaté, qui a déjà expliqué qu’il avait dû s’exiler pour sauvegarder sa vie intellectuelle, termine ainsi « Au Mali, on est convaincu que je suis fou ! ».

Laver le linge sale en famille ?

Lilyan Kesteloot aura les mots de la fin en exprimant son admiration devant ces deux « écrivains d’histoire », qui ont le mérite d’aller contre le sentiment généralisé qu’« il faut laver le linge sale en famille ». Ecrire ensemble cette histoire de l’Afrique, du débat et les sujets abordés c’est très difficile car les points de vue ne sont pas les mêmes et, selon les contextes, tous les historiens n’ont pas le droit de parler des mêmes choses. Ils n’ont pas le même droit à la parole. ■

Chantal Wallon

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