« Afrique du Sud : Décolonisation achevée ? »

L'Afrique en mouvement : « cycle sur l'épisode colonial »

Rencontre-débat du 10 février 2011

Présentation

L’Afrique en mouvement est le nom d’un programme de coopération entre trois entités dont deux sont rattachés à l’académie de Haute Normandie (le Centre régional de documentation pédagogique de Rouen et l’université du Havre) et le troisième est notre association, la CADE. Les publics visés sont les enseignants, les étudiants et le milieu associatif. L’idée est de diffuser auprès d’un public très large les informations sur les avancées économiques, sociales, politiques, culturelles, environnementales, fondées sur les travaux des recherches en cours, par delà les idées reçues négatives.

C’est pourquoi un programme de 3 conférences débats par an a été initié en 2007, les conférences enregistrées étant ensuite disponibles par internet via le CRDP et des fiches pédagogiques établies par deux professeurs agrégés sur leur base viennent enrichir le fonds documentaire du CRDP.

Pour l’année scolaire en cours le fil conducteur des conférences a été choisi en fonction de l’actualité de la « célébration » du cinquantenaire des indépendances africaines :

En octobre 2010, La décolonisation en Afrique francophone: résistances et répression, revendications et luttes par Athanase Bopda, Camerounais, professeur fraîchement arrivé à l’université du Havre (conférence évoquée dans La Lettre de la CADE n° 135), en février 2011, Afrique du Sud : Décolonisation achevée ? par Benoît Antheaume, géographe, Directeur de recherches à l’Institut de recherche pour le développement et en mai, Le poids de l’épisode colonial dans la construction de l’Afrique de demain par Abel Kouvouama, anthropologue, philosophe, professeur des universités, université de Pau et des pays de l’Adour.

Elisabeth et Benoît Antheaume

La conférence de février a en fait été répartie en deux séquences dont la première assurée par Mme Antheaume à partir du travail photographique accompli pendant son séjour en Afrique du Sud. C’est pourquoi, l’amphi 6 de l’université, lieu habituel de ces conférences, revêtait ce jour là un aspect inhabituel dans la mesure où une bonne partie de l’estrade et de l’entrée dans la salle étaient recouverts de reproductions de photos richement colorées. Mme Antheaume nous a présenté l’évolution politique de l’Afrique du Sud pendant les 5 ans de leur séjour sur place, par les photos des « tags » locaux, la « peinture » murale se présentant comme un moyen d’expression à la fois artistique et politique. Certaines photos, prises au même endroit, sur le même support, témoignent de l’évolution des mentalités ou des opinions puisque le message y est sensiblement différent. Les photos qui ont été présentées étaient un échantillon de sa production qui en compte des milliers, une bonne partie figurant dans la photothèque de l’IRD (Institut de Recherche pour le Développement) qui est accessible au public après inscription.

La seconde séquence a consisté en une présentation plus « académique », par Benoît Antheaume lui-même, à partir de son expérience sud-africaine à l'IRD, soutenue par un texte et un diaporama sur la formation de l’Afrique du Sud et son état actuel.

Le lien entre les 2 séquences et l’introduction à l’étude du cas sud-africain a consisté en la projection d’un slogan illustré : « Africa is in pieces… Vote for peace ! » de campagne électorale post-apartheid.

Puis l’orateur « décortique » l’Afrique du Sud : « Pays complètement atypique, l’Afrique du Sud est le pays de tous les paradoxes ... Le mot nation « a acquis ses lettres de noblesse, et parfois la majuscule pour désigner une population qu’unissent une histoire et une culture communes, qui vit le plus souvent sur le même territoire … Mais cette acception semble être en parfaite opposition avec la réalité de l’Afrique du Sud, où des groupes souvent antagoniques se sont historiquement et culturellement affrontés, pour user d’un euphémisme, sur un territoire qui fut souvent disputé, scindé, et absurdement cloisonné, et cela dans un pays dont les politiques publiques ont superposé, de 1948 à 1990, inégalité et injustice raciales, sociales et spatiales. »

Après avoir parlé du pays identifiable, il passe ensuite aux éléments constitutifs de sa population en faisant défiler « Trois histoires interactives », c'est-à-dire les différentes « nations » sud-africaines : la nation Zoulou, la nation afrikaner, la nation anglaise et enfin la nation arc-en-ciel dans laquelle les trois précédentes aboutissent.

Pour autant « Ces trois éléments ne contribuent naturellement pas à l'émergence d’une nation qu’unissent une histoire et une culture communes, fussent-elles faites de séquences, ni la poursuite d'un dessein collectif voire d’un rêve partagé. Et pourtant, si un pays fait encore rêver, à l’aune des conflits non résolus de la planète, c’est bien l’Afrique du Sud ! »

Et pour terminer, avant le débat qui s’ensuit, l’épilogue qui questionne l’avenir : « Membre de l’ANC, mais désavoué par son parti le Président de la République, Thabo Mbeki, démissionnait de son poste en septembre 2008. Il avait visiblement perdu la « bataille pour l’âme de l’ANC » (Gumede, 2005). Comme Nelson Mandela en 1994, il avait été démocratiquement élu en 1999 et réélu en 2004 à la présidence de la République. Sa fonction le contraignait à représenter, sans principe partisan, l’ensemble de la nation, pas forcément à défendre les intérêts d’un parti. Il était remplacé par un intérimaire (devenu vice-président) jusqu’aux élections de mai 2009, qui ont porté au pouvoir Jacob Zuma, l’ancien vice-président de Thabo Mbeki. Prisonnier politique dix ans durant sur Robben Island pendant lesquels il s’est formé de façon autodidacte, doté d’un indéniable charisme, mais fortement controversé, ouvertement polygame, mais pratiquant à la fois une politique publique responsable d’usage des antirétroviraux (ARV) cette classe de médicaments utilisés pour le traitement des infections liées aux rétrovirus pour lutter contre le sida, tout en appelant ouvertement à utiliser la mitraillette pour régler les conflits … Son attitude apparaît donc clairement populiste mais l’homme est réellement populaire auprès de la partie la plus déshéritée de la population. Il ne doit pas être jugé à l’aune de ses comportements antérieurs, sachant combien la raison d’Etat peut transformer un acteur. Il est incontestablement d’une très grande habileté politique. Dixhuit mois après l’élection présidentielle, le gouvernement de Jacob Zuma a toujours observé une ligne centriste dans la continuité de celles des gouvernements des présidents antérieurs. Confrontée aux problèmes structurels du pays ou à ceux, plus conjoncturels d’une longue grève des fonctionnaires en juillet 2010, cette ligne fait aujourd’hui l’objet d’une violente contestation de la part de l’aile gauche de l’ANC, des syndicats et des jeunes qui croyaient pourtant avoir trouvé en Jacob Zuma leur champion. »

Pour pouvoir retrouver la conférence et les fiches pédagogiques correspondantes, les liens internet, en page 12 de La Lettre 141, figurent en bas de page et vous trouverez ci-dessous la bibliographie communiquée par B. Antheaume en complément de son exposé.

La conférence de Abel Kouvouama fera l’objet d’un compte-rendu spécifique dans une prochaine Lettre de la CADE.

Ces neuf conférences ainsi que la journée réservée aux professeurs du second degré de l’académie en février 2009, que j’ai presque pu suivre dans leur intégralité (une exception, le pétrole) m’ont fortement intéressé, car j’ai rencontré et écouté des conférenciers brillants et très disponibles faisant partager à l’auditoire leur hauteur de vue sur des sujets complexes. Il y a là matière à découverte pour tout un chacun, y compris pour des personnes ayant déjà une expérience de l’Afrique subsaharienne.

Jean Brice Simonin


CDRP de Haute-Normandie :  http://crdp.ac-rouen.fr/crdp76/
CDDP de Seine-Maritime :     http://cddp76.ac-rouen.fr/
CADE :                             http://www.afrique-demain.org

Bibliographie

  • Antheaume B. (dir.), 1999, L’Afrique du Sud, n° spécial, L'Espace géographique, T. XXIX, 2, Belin, Paris 
  • Antheaume B., 2000, L’Afrique du Sud revisitée in « Un géographe dans son siècle, actualité de Pierre Gourou », Nicolaï H., Pélissier P. et Raison. J.-P. (dir.), Karthala-Géotropiques, Paris 
  • Antheaume B., 2004, La francophonie en Afrique du Sud, Hermès ; cognition, communication, politique, n° spécial Francophonie et mondialisation (dir. T. Bambridge, H. Barraquand, A.-M. Laulan, G. Lochard, D.Oillo), 40, 345-34 
  • Antheaume B. & Deliry-Antheaume E., 1999, Cartes d’identité ; les murs peints des villes d’Afrique du Sud, Mappemonde, 53-1, 1-5 
  • http://www.mgm.fr/PUB/Mappemonde/M199/Antheaume.pdf 
  • Brunet R., Ferras R. & Théry H., 1992, Les mots de la géographie, dictionnaire critique, La documentation française, Paris 
  • Butler A., 2004, Contemporary South Africa, Palgrave Macmillan, New York, coll. Contemporary States and Societies 
  • Davenport R. & Saunders C., 2000, South Africa, a Modern History, Macmillan Press, Londres. • De Hübner C., 1889, A travers l’Empire britannique, Hachette, Paris, 2 t. 
  • Fauvelle-Aymar F.-X., 2006, Histoire de l’Afrique du Sud, Le Seuil, Paris coll. « L’univers historique » 
  • Giraut F., Guyot S. & Houssay-Holszschuch M., 2008, Enjeux de mots : les changements toponymiques sud-africains, L’espace géographique, T. XXXVII, 2, 131-150, Belin, Paris 
  • Gourou, P, 1970, L’Afrique, Hachette, Paris 
  • Guillorel F., 2003, “Toponymie et politique. L’exemple de l’Afrique du Sud”, Communication au 19e congrès mondial de l’Association Internationale de Science Politique, Durban 29 juin-4 juillet, 34 pp. 
  • Gumede W., 2005, Thabo Mbeki and the Battle for the Soul of the ANC, Zebra Press, Cape Town 
  • Houssay-Holszschuch M., 1995, Mythologies territoriales en Afrique du Sud, CNRS Editions, Paris 
  • Pons S., Apartheid, L’aveu et le pardon, Bayard, Paris 
  • Sassen S., 2006, Cities in a World Economy, Pine Forge Press, Thousand Oaks, California 
  • Sparks A., 1995, Tomorrow is Another Country : the Inside Story of South Africa Road of Change.