7. « Femme et écriture »

Cycle I : « Que peuvent les productions littéraires? »

Rencontre-débat du 6 avril 2011

Présentation et introduction

De gauche à droite : Elizabeth Moundo, Tanella Boni et Catherine Coquery-Vidrovitch © CADE
De gauche à droite : Elizabeth Moundo, Tanella Boni et Catherine Coquery-Vidrovitch © CADE

La rencontre est animée par Tanella Boni, administratrice de la CADE, écrivaine et universitaire.

Les exposés sont de Catherine Coquery-Vidrovitch et Elizabeth Moundo.

Catherine Coquery-Vidrovitch est historienne, ancienne élève de l’ENS, professeur émérite de l’Université Paris 7, fondatrice du laboratoire de recherches comparées « Tiers-Monde », devenu SEDET (Sociétés en Développement, Approches transdisciplinaires). Elle a écrit de nombreux ouvrages, notamment Les Africaines, histoire des femmes d’Afrique du 19ème au 20ème siècle (Paris, Desjonquères, 1994). Elle a écrit une centaine d’articles et autant de participations à des ouvrages collectifs.

Elizabeth Moundo, psychopathologue/anthropologue camerounaise, a fait des recherches sur la mort et les pathologies liées au deuil. Entrée à l’UNESCO il y a plus de vingt ans, elle est directrice au département Afrique. Venue peu à peu à l’écriture, elle a publié poésies, nouvelles, romans, livres pour la jeunesse. Son dernier ouvrage La nuit du monde à l’envers, a reçu en 2010, à Abidjan, le prix Ivoire.

Elles ont tenu à préciser qu’elles sont, l’une et l’autre, mère et grand-mère.

Jean-Loïc Baudet, président de la CADE, introduit la conférence. Le sujet « Femme et Ecriture » a été très demandé et est très attendu. Souvent, en effet, la littérature masculine a masqué la littérature féminine. Or les femmes ont une sensibilité particulière, à la fois en ce qui touche le politique et en ce qui touche le littéraire. C’est ce que la conférence d’aujourd’hui devrait éclairer. J.-L . Baudet excuse l’absence de Sophie Ekoué, journaliste à RFI et animatrice de l’émission, Littérature sans frontières, dont la participation était annoncée mais qui était retenue au même moment par l’hommage rendu à Aimé Césaire au Panthéon.

Tanella Boni : La question posée est celle-ci : Y a-t-il des femmes africaines en écriture ? Si elles existent, est-ce qu’on les voit ? Bien sûr, il y a aujourd’hui quelques têtes d’affiche et personnalités très médiatisées, en Afrique, en France, en Amérique, mais en réalité derrière elles, il y a beaucoup de femmes africaines entrées en écriture, en littérature et aussi dans les domaines universitaire, scientifique ou critique. Quel rôle ces femmes ont-elles joué dans l’histoire, qu’apportent-elles aujourd’hui à la vie quotidienne ?

Au milieu du 20ème siècle, l'entrée en littérature des femmes africaines

Catherine Coquery-Vidrovitch © CADE
Catherine Coquery-Vidrovitch © CADE

Catherine Coquery-Vidrovitch : en filigrane, l’historienne invite tout de suite à cette distinction qui restera sous-jacente durant toute la conférence entre « écriture de femme » et « écriture féministe », ou dite aujourd’hui « écriture de genre ».

Pour elle-même, ayant perdu son père et ses deux grands-pères durant la guerre, élevée dans un milieu féminin par sa mère qui travaillait et sa grand-mère qui assurait le quotidien des enfants, deux filles, la question du féminisme en tant que tel ne s’est jamais vraiment posée. Elle vivait dans un monde de femmes. Il était clair qu’elle allait travailler. Dans sa discipline, elle s’est vite professionnellement retrouvée seule femme ou presque au milieu d’hommes. Mais elle a vécu ce décalage qui existait il n’y a pas si longtemps encore dans la société française, et ressenti bien évidemment la question du féminisme. Elle rappelle comment en 1985, elle était la seule femme sur les 30 historiens réunis à l’occasion du Centenaire du Congrès de Berlin (ndlr : le congrès du partage de l’Afrique, en 1885, entre les puissances occidentales). Elle raconte aussi comment dans les mêmes années, Michèle Perrot, très grande historienne, pionnière de l’histoire des femmes et co-auteur avec Georges Duby de L’Histoire des Femmes en Occident, s’était rendu compte in extremis que le titre de l’ouvrage, qui devait seulement s’appeler L’Histoire des Femmes, devait être complété par en Occident. Ce qui avait été fait en urgence entre le premier et le deuxième tirage. Oui, l’Occident ne les représentait pas toutes, il y avait aussi des femmes ailleurs. C’est montrer, en ce qui concerne plus précisément la femme africaine, qu’elle existait à peine dans les esprits.

Donc qu’en est-il de l’histoire des femmes ailleurs, et en particulier en Afrique, au Sud du Sahara ? C’est comme collaboratrice de Michèle Perrot que Catherine Coquery-Vidrovitch en est venue à travailler sur les femmes africaines et a publié en 1994, le premier livre français sur le sujet.

C’est la littérature anglophone qui a fait démarrer cette histoire des femmes africaines. On peut citer aussi Le dictionnaire des Femmes célèbres du Mali, par Adame Bâ Konaré (1993, Jamana, Bamako). Très récemment, Pascale Barthélémy, maître de conférences à l’ENS de Lyon, a publié aux Presses Universitaires d e Rennes , fin 2010 , sa thèse Africaines et diplômées à l’époque coloniale (1918-1957).

Que montre-t-elle dans ce travail ? Qui étaient les femmes diplômées en AOF dans la première moitié du 20ème siècle ? D’ abord les sages-femmes/ infirmières, formées à l’Ecole de Médecine de Dakar, la profession de médecin étant exclusivement réservée aux hommes. Ensuite les institutrices : l’ouverture en 1938, à Rufisque, de l’Ecole Normale d’Institutrices, formation jusqu’alors réservée aux hommes, avait été le résultat d’un combat de haute lutte.

L’écrivaine sénégalaise Mariama Bâ, première romancière d’Afrique de l’Ouest, qui publia, après l’Indépendance, son premier roman Une si longue lettre, a fait partie de la première promotion. En 1960, on comptait en Afrique subsaharienne un peu plus de 1.000 diplômées pour 12 à 15 millions d’habitants. Peu nombreuses donc, toutes ces femmes ont pourtant diffusé beaucoup de choses. A côté de Mariama Bâ, l’une des premières écrivaines de langue française à avoir écrit sur la condition féminine, est Aoua Keïta. Son autobiographie, Aoua Keïta, Femme d’Afrique ..., prix international du Livre africain en 1975, parue aux Editions Présence Africaine, livre un récit de vie passionnant : diplômée vers la fin des années 20, mariée avec un médecin africain après la guerre, suite à une opération, elle ne peut pas avoir d’enfants et son mari devant prendre une seconde épouse, elle divorce. Le parcours de cette femme est très atypique et pour le moins exceptionnel en regard de la condition féminine africaine de l’époque : indépendante, estimée par tout le monde pour sa remarquable conscience professionnelle, Aoua Keïta, grande militante, s’engage en politique et elle devient la seule femme élue à l ’Assemblée Constituante du Mali.

A vrai dire, ce sont aussi des hommes qui ont été les premiers auteurs de textes « féministes » : Sembène Ousmane, avec par exemple Les bouts de bois de Dieu, ou son dernier film dénonçant l’excision, Moolaadé. Le Malien Ibrahima Ly avec Toiles d’araignées (1982), écrit après la rencontre, dans les geôles de Moussa Traoré, d’une jeune adolescente analphabète d’un grand courage, prisonnière parce qu’elle avait refusé le mariage arrangé avec un vieux polygame, ou avec Les noctuelles vivent de larmes, un livre sur l’esclavage des femmes. On peut citer aussi Henri Lopes ou Chinua Achebe du côté anglophone. Mais les écritures sont différentes. Les hommes insistent sur le rôle de mère de leurs héroïnes. Les premières femmes écrivaines, issues de l’Ecole normale, puisent, elles, dans ce qu’elles connaissent et parlent surtout de leur déphasage par rapport à la vie quotidienne des autres jeunes femmes. « Demoiselles-frigidaires » comme les avaient surnommées leurs collègues normaliens, elles n’avaient pas le droit d’être mariées à l’école, elles étaient nommées selon les principes de l’administration française sur des postes un peu partout et loin de leurs familles, elles avaient un assez bon salaire pour s’équiper en électro-ménager (le frigidaire !), mais elles étaient très partagées entre cette culture acquise protectrice, leur statut d’institutrices, et leur vie totalement différente par rapport à celle des autres femmes.

Sur toutes ces questions, les écrivaines de langue anglaise, au Nigeria notamment, avaient vingt ans d’avance : la colonisation avait bien différemment traité la question de l’enseignement et les filles ont été plus vite instruites. A la différence de l’enseignement laïc et public qui prévalait dans les colonies françaises selon la loi de 1905, l’école britannique reposait sur les missions, essentiellement protestantes (tout comme l’école allemande au Cameroun) et s’appuyait sur les femmes. Chargées culturellement de la transmission de la foi chrétienne par la lecture de la Bible, elles ont été beaucoup plus vite alphabétisées. On peut citer chez les anglophones les écrivaines nigérianes, Flora Nwapa, avec les romans Idu ou Efuru (l’histoire d’une femme stérile), et Bouchi Emecheta avec The Bride Price, 1976 (Le prix de la fiancée), The Slave Girl, 1977 (La fille esclave), The Joys of Motherhood, 1976 (Les joies de la maternité) ou Double Yoke, 1983 (Le double joug, de la maternité et du travail ).

Les écrivaines de cette première génération africaine écrivent la douleur de ce qu’elles connaissent, à propos du mariage, de la polygamie, du divorce, de l’impossible contact des cultures.

La nouvelle génération, aujourd’hui, écrira plus facilement sur d’autres sujets de société, moins orientés exclusivement sur la condition féminine. Le roman exclusivement féminin, écrit par des femmes, s’estompe. Voir par exemple le thème du roman d’Aminata Sow Fall, La Grève des bàttu, (la grève des mendiants, les « bàttu » désignant leurs calebasses ), qui aurait tout aussi bien pu être traité par un écrivain homme.◘

Avant de passer la parole à Elizabeth Moundo, Tanella Boni met l’accent sur ce rapport fondateur entre l’école des filles et le fait qu’elles en soient venues à l’écriture. Mariama Bâ et Aoua Keïta sont bien le produit de cette première génération de l’école de Rufisque.

Ecriture de femme, écriture féministe ? L'itinéraire personnel d'Elizabeth Moundo

Elizabeth Moundo © CADE
Elizabeth Moundo © CADE

Elizabeth Moundo commence par rappeler la reine Zingha, première grande femme lettrée connue de l’histoire de l’Afrique, qui avait écrit à plusieurs reprises lettres et missives au roi du Portugal, (ndlr : reine d’Angola au 17ème siècle, elle avait défendu pendant 30 ans son pays contre la pénétration portugaise). Sans doute, dans un autre contexte, la reine Zingha eût-elle été une des grandes épistolières de la littérature. L’anthropologue rappelle aussi la dimension « maternelle » de l’écriture, puisqu’on parle bien d’ « accouchement » en littérature. Elle rappelle tout autant que l’on en vient à l’écriture par l’alphabétisation, et à l’émancipation par la lecture. Selon elle, c’est souvent après des phases de pratiques « techniques », écritures de mémoires ou de thèses, que le chemin se fait vers l’écrit personnel.

Elizabeth Moundo témoigne de son propre parcours. Une petite fille qui apprend à lire avec Mamadou et Bineta. Qui a droit ensuite à la bonne littérature pour filles, la Comtesse de Ségur et autres titres de la Bibliothèque Rose ou Verte. Qui approche la lecture des textes un peu contestables de la collection Harlequin, série Passion, via la version espagnole, pour se justifier auprès de ses parents par un argument didactique, l’apprentissage de l’espagnol. Qui fait surtout un jour la découverte du roman de Calixthe Beyala Le soleil qui m’a brûlée, un choc par rapport à la pudeur toujours de règle en Afrique, une gêne réelle par rapport à cette écrivaine, et en même temps la fascination de ce que peut permettre l’acte littéraire : une libération.

Elle-même a commencé par une écriture très retenue, très pudique, qui ne fasse pas honte à sa famille, acceptable. L’histoire d’un caillou et d’un orteil, qui se rencontrent dans une chaussure… Puis elle a participé à des rendez-vous de poésie, un saut de géant : il y fallait écrire des poèmes soit mystiques, soit érotiques. Impossible de rivaliser avec sainte Thérèse de l’Enfant Jésus pour le mystique, elle choisit donc l’érotisme, mais avec une extrême discrétion, qui rejoindrait la manière japonaise peut-être ? Ce furent ensuite des nouvelles, une forme littéraire qui convenait bien à son sentiment de « [savoir] écrire le coeur de l’histoire mais pas le reste. » Etonnamment, elle inventait toujours des histoires avec des morts ou des personnages trucidés, et un témoin muet auquel elle avait coupé la langue… Puis elle aborda le roman, lors d’un séjour au Cap Vert. Métisse camerounaise, elle passait là-bas inaperçue, sans question sur ses origines, complètement intégrée à l’archipel, avec même des Capverdiennes sûres de la reconnaître comme venant de tel village ou de tel autre ! Une grande liberté donc, mais pourtant, il y eut encore beaucoup de morts dans ce roman d’Anuala… Dans sa dernière histoire, La nuit du monde à l’envers, où personne ne meurt cette fois, son imagination se débride. Une sorte de délire libératoire, entre élucubrations multiples et réalité, mais où derrière la drôlerie se disent aussi des choses sur la vraie vie. Réaction de sa mère : « Je ne savais pas que tes folies pouvaient aboutir à cela ! » Et après son obtention du prix Ivoire, étonnement le plus complet sur la marche du monde, mais grande fierté familiale !

Elizabeth Moundo place l’écriture avant son africanité : « Je suis une femme qui écrit, et il se trouve que je suis Africaine. », dit-elle. Elle ne défend pas particulièrement de cause féministe, elle écrit.

Anecdote finale : à la recherche d’une maison d’édition pour ses poèmes et nouvelles, elle s’adresse à un éditeur 100 % français, « C’est trop africain pour moi », lui répond-il. Se tournant vers un éditeur africain, « Ce n’est pas assez africain », lui répond-il à son tour. C’est une stupidité que de vouloir étiqueter de la sorte. « Nous sommes tous des métis culturels. Il est difficile de dire aujourd’hui : je suis un pur-sang. Nous sommes devenus les citoyens culturels d’un village unique. » Elizabeth Moundo annonce son prochain ouvrage en direction de la jeunesse : Dame vérité et la boîte à pensées.◘

Tanella Boni la remercie de nous avoir décrit son itinéraire d’écriture, avec tout ce que représente cet acte d’écrire, accès à la liberté, quand on est une femme africaine, avec le souci premier de plaire à ses proches ou tout du moins de ne pas les déshonorer tout en réussissant à dire, tout compte fait, par l’humour et la dérision, les problèmes de tous les jours. Avec aussi toutes les difficultés qu’il y a à se faire éditer.

Le DEBAT

Les questions posées peuvent se regrouper en quelques grands thèmes, ce qui nuira sans doute à la restitution du débat dans sa dynamique, mais lui permettra une certaine linéarité.

La difficulté d’écrire et de se faire éditer quand on est une femme africaine

Une jeune femme camerounaise, avec un projet de livre, un vécu chargé, mais sans titre universitaire, sans statut particulier lui garantissant à priori une reconnaissance, interroge : comment peut-elle écrire et se faire publier en Afrique ? Est-ce qu’il ne faut pas être en Occident pour avoir le courage d’écrire ? En Afrique, ce n’est relativement pas possible, dit-elle. Pour être édité, il faut être « politique », être dans les cercles de pouvoir.

Une autre auditrice évoque l’idée d’une maison d’édition de femmes africaines, qui défende en quelque sorte leur existence : elle rappelle combien lors des commémorations de l’an dernier, le souvenir de la formidable mobilisation des femmes à l’époque des Indépendances a été totalement passé sous silence.

E. Moundo : Peut-on écrire en Afrique ? On peut écrire n’importe où. Si l’écriture est une nécessité, on écrit. L’écrivain est le griot d’aujourd’hui, c’est lui qui élargit l’espace et le temps, et ce sont les livres qui font découvrir que partout le monde peut être magnifique. Après, les choses évoluent, prennent le temps, arrivent quand elles arrivent.

T. Boni : Il est possible de se faire éditer en Afrique, même s’il ne faut pas en minimiser les difficultés. Du milieu des années 70 jusqu’en 1992, existaient à Dakar Les Nouvelles Editions Africaines, qui ont publié Mariama Bâ, par exemple. La maison a maintenant éclaté. Elle-même, T. Boni, n’a publié en Côte d’Ivoire qu’un seul roman en 95, Les Baigneurs du lac rose, puis a vendu les droits au Serpent à Plumes en 2002, pour que le livre continue à vivre. On peut s’appuyer aussi sur Les Editions Ruisseaux d’Afrique, à Cotonou. Pour une maison d’édition peut-être plus spécifiquement féministe, il existe aussi la maison d’édition A3 (A3 pour Afrique, Antilles, Amériques) qui serait un peu l’équivalent de nos Editions des Femmes.

Le lectorat, la diffusion et l’alphabétisation

La question se prolonge par « Mais en Afrique, de toute façon, il n’y a pas grand monde qui lit…. » Une auditrice travaillant à l’Unesco pose le problème de l’alphabétisation et de la scolarisation des femmes et des filles.

E. Moundo : Forte de sa longue expérience de terrain sur la question de l’alphabétisation pour l’UNESCO, E. Moundo constate que l’on a toujours tendance à poser la même question. Or l’alphabétisation est très ancienne dans certains pays africains : sa propre grand-mère, Camerounaise, avait été alphabétisée sous la colonisation allemande. Les enfants l’étaient d’abord dans leur langue maternelle, puis à l’école allemande. Il y eut plusieurs linguistes camerounais dans les universités allemandes à la fin du 19ème siècle. Aujourd’hui, au Lesotho, 96 % de la population est alphabétisée. On n’en parle jamais. Jamais on ne considère les chiffres de l’alphabétisation en arabe, acquise dans les madrasas, ou en langue maternelle. Quels moyens faut-il pour promouvoir l’alphabétisation ? Une école : bien souvent, les bâtiments datent de la colonisation et sont dans un état piteux. Un livre par élève, pour deux au maximum : comment travailler avec un livre pour 10 ? Des enseignants considérés : aujourd’hui, ils sont à peine payés, méprisés par rapport aux médecins, avocats ou politiciens. L’alphabétisation, c’est un choix politique. C’est ainsi que s’élargira le lectorat.

Il ne faut pas parler d’Afrique au singulier. Il y a des Afriques, au pluriel, bien différentes : l’Afrique anglophone, l’Afrique australe, et l’Afrique francophone, qui, il faut bien le dire, est à la traîne : la chute de la scolarisation s’observe à partir du secondaire. C’est là qu’il faut travailler.

C. Coquery-Vidrovitch : Aujourd’hui, on constate que les filles quittent l’école beaucoup plus tôt que les garçons : certaines filles, en Guinée par exemple, malgré la loi de Sékou Touré contre le mariage avant 16 ans, sont mariées à 12 ans. Pourtant, on constate que les filles sont souvent bien meilleures élèves que les garçons. Au Sénégal, elles seront bientôt plus diplômées que les hommes. Que va-t-il se passer ? A quel basculement va-t-on assister ?

L’engagement des écrivaines africaines a-t-il un impact ? En particulier en ce moment critique de la situation en Côte d’Ivoire

Une étudiante sénégalaise en action humanitaire internationale observe le peu de progrès dans sa propre communauté : Les hommes sont-ils sensibles à l’écriture féminine engagée ? Comment réagissent-ils à ces dénonciations, notamment par rapport aux méfaits de la polygamie ? Une journaliste haïtienne convoque l’actualité : Les femmes écrivaines ivoiriennes ou panafricanistes ontelles écrit un texte en commun pour prendre position sur la situation actuelle en Côte d’Ivoire ?

C. Coquery-Vidrovitch : L’émancipation ne s’est jamais faite en un jour. Le combat des suffragettes, les conquêtes politiques, sociales et conjugales en Occident, cela a duré un siècle. Pour ne parler que d’une époque qui n’est pas si lointaine, même dans des milieux ouverts et intellectuels, il fallait en France l’autorisation légale du mari pour que la femme ouvre un compte en banque ou fasse un emprunt au Mont-de- Piété. D’autre part, l’histoire des femmes n’a jamais vraiment intéressé les hommes, c’est ancré dans nos cultures. Au lancement à la Sorbonne de l’ouvrage précité l’Histoire des Femmes en Occident, dans un amphithéâtre de 900 places, il y avait 790 femmes, c’est dire que les hommes ne sont pas venus. Même constat d’absence d’hommes à Dakar, lors d’un récent colloque Histoire, Femmes et Développement. La littérature pourra-t-elle influer ? C’est un combat de femmes. On ne se libère que soi-même. Partout, il faut beaucoup de courage pour écrire contre l’opinion. Sans doute pour devenir audible, faut-il s’organiser, s’associer. En Afrique du Sud par exemple, la littérature politique des femmes, associées et marquées d’un esprit de résistance très fort, a contribué aux luttes contre la ségrégation et l’apartheid. Mais en même temps l’écriture est un acte tellement personnel. Une écriture de femme n’est pas nécessairement une écriture « féministe » au sens d’un collectif politique.

T. Boni : En ce qui touche la situation actuelle en Côte d’Ivoire, quel est le rôle de l’écrivain dans ce contexte ? Chacun a pu, s’il le voulait, s’exprimer sur Internet, s’associer à des listes, faire signer des textes. Mais une production littéraire, c’est personnel. Ce ne sont pas forcément les mouvements de groupe qui vont résoudre les problèmes. En groupe, on ne pense pas. Si chacun se levait individuellement en son âme et conscience, on n’en serait pas là en Côte d’Ivoire. Si chacun s’engageait personnellement quand il a quelque chose à dire, peut-être cela irait-il mieux ? Quant à l’engagement féminin devant la faillite des hommes, il faut rester très prudent et ne pas penser que la femme fera tout « plus à l’endroit » ou « moins à l’envers ». T. Boni nous engage à lire, ou relire son roman Matins de couvre-feu, paru en 2005 au Serpent à Plumes. Elle a également déjà fait des propositions chez des éditeurs pour un recueil de poésie et un roman concernant les événements actuels.

Le débat a bien sûr été aussi l’occasion d’autres interventions plus personnelles, sérieuses, graves ou drôles, mais difficiles à prendre en compte dans ce résumé (On s’est notamment interrogé, avec de bons éclats de rire, sur la délicate question de savoir si la vie affective des jeunes femmes intellectuelles, « la capacité sentimentale de tous ces cerveaux féminins », de ces femmes « papier-longueur », selon l’expression ivoirienne, était un problème seulement pour les hommes africains…).

Avoir été témoin de ces interventions restera le privilège de celles et ceux qui ont pu assister à la conférence, il ne faut donc pas manquer d’y venir !

Chantal Wallon