6. « Les entreprises de la relance agricole »

Cycle II : « La libération de la capacité d'entreprendre en Afrique »

Rencontre-débat du 8 mars 2011

Présentation et introduction

Présentation et introduction

Ville de Douala, Cameroun. © http://dumezbourboin.free.fr
Ville de Douala, Cameroun. © http://dumezbourboin.free.fr

Jean-Loïc Baudet, président de la Cade, présente le thème du débat qui se situe dans le cadre du cycle sur les entreprises. Il s’agit de voir, si dans la relance agricole, on fait jouer l’esprit d’entreprise. Les intervenants sollicités pour ouvrir le débat sont : Mariam Sow, coordinatrice d’une action Enda sur la protection de la nature, Yvonnick Huet, directeur général d’Agrisud International, Stéphane Philizot, promoteur de Phileol Madagascar, et Philippe Gautier, directeur du MEDEF International. Roland Portella, consultant en développement d’entreprises et administrateur de la Cade qui a préparé cette rencontre, en assure l’animation.

En introduction, Roland Portella souligne le caractère épineux du sujet qui est de savoir comment créer de la productivité aujourd’hui en Afrique. Il met en interactions plusieurs acteurs concernant le développement agricole et pose la question des entreprises, des coopératives mais aussi des infrastructures agricoles. C’est un enjeu géostratégique qui conduit les pays émergents à mener une politique agressive vis-a-vis des entreprises agricoles africaines. Pour qui, comment, avec quels appareils productifs avancer dans la révolution verte ?

L'expérience d'Enda

Mariam Sow appuie son intervention sur son expérience vécue au sein d’Enda tiers-monde et du projet Enda Pronat (protection naturelle) qui a engagé un programme de sensibilisation sur les pesticides. Des expérimentations ont été faites avec les fédérations paysannes dans des secteurs les plus consommateurs en pesticides pour travailler sans ces derniers. Elle a recueilli l’adhésion des femmes et des jeunes mais a découvert à cette occasion tout un ensemble de préoccupations centrées sur l’agriculture : les problèmes d’accès au foncier, les problèmes de financement, de prix des produits, d’environnement. Elle s’est donc intéressée aux filières en encourageant la mise en place de petites caisses d’épargne-crédit, en montant avec les populations des petites unités de transformation tendant vers un entreprenariat rural, en abordant, avec les enseignants, l’éducation environnementale dans les écoles. Confrontée à l’introduction des OGM, elle a entamé un plaidoyer avec ses partenaires de base.

A travers cette démarche, Enda a entrepris avec ses partenaires dans la sous-région de développer des expériences et de trouver, avec les populations, des solutions que les Etats puissent intégrer dans les politiques de développement.

On voit apparaître une nouvelle forme de colonisation qu’est l’accaparement des terres. On utilise les terres et le soleil d’Afrique pour résoudre les problèmes d’autres pays. Ces investisseurs ne sont pas seulement des étrangers, mais parfois des nationaux (des marabouts) qui ne tiennent pas toujours compte des populations qui vivent de leur agriculture. Les Etats sont en train de réfléchir à des réformes foncières et à l’octroi de titres fonciers aux populations pour favoriser l’investissement. Mais par cette marchandisation des terres, la crainte est que les paysans deviennent les ouvriers des gros investisseurs sur leur propre territoire.

L’idée d’entreprenariat est fondamentale à condition qu’elle s’adresse aux populations locales qui vivent dans leur territoire et qui exploitent leur propre terre. Il manque une volonté des Etats pour élaborer des politiques agricoles cohérentes qui respectent les populations et les générations futures, chacun partageant les mêmes valeurs et ayant les mêmes capacités de négociation, donc des politiques qui croient au monde rural et non des politiques qui soumettent celui-ci aux ambitions de leurs gouvernants.

R. Portella demande à Yvonnick Huet ce qu’il en pense en précisant que certains entrepreneurs estiment qu’ils ne dialoguent pas assez avec les agriculteurs, les coopératives de paysans.

Renforcer l'agriculture familiale

Yvonnick Huet estime qu’il y a un vrai problème culturel entre ces entrepreneurs africains qui reviennent chez eux et le monde paysan qui lui rappelle Jean de Florette de Pagnol. Pour revenir au centre du débat, c’est-à-dire comment libérer le potentiel agricole africain, Agrisud s’intéresse à la très petite entreprise agricole, son activité depuis vingt ans étant de lutter contre la pauvreté et l’insécurité alimentaire. Il faut rappeler que l’alimentation et l’agriculture sont des enjeux majeurs de ce siècle. Les émeutes de la faim en 2008 et l’actualité géopolitique au Maghreb le rappellent.

Il y a un triple défi à relever. La croissance démographique (9 milliards d’habitants sur terre en 2050), un problème de satisfaction alimentaire en quantité et en qualité pour cette population, la protection de l’environnement et des ressources naturelles et la raréfaction des énergies fossiles. Malgré la déclaration universelle des Droits de l’Homme et le premier objectif du millénaire pour le développement, un habitant sur sept souffre de sous-alimentation ou de faim chronique. Les causes sont multiples et de plusieurs natures : évolution des habitudes alimentaires, pression sur les terres, sur l’eau, dégradation des terres, faible soutien à la production, spéculation, libéralisation des échanges, gaspillage. (40 % de la production est gaspillée : 1/3 dans les champs, 1/3 dans la distribution, 1/3 dans les frigidaires). L’insécurité alimentaire, ce n’est pas qu’un problème d’offre de produits, c’est surtout un problème d’accès quand on sait qu’il y a près d’un milliard de personnes en situation de pauvreté ou de grande précarité.

Que faire ? Le choix d’Agrisud se porte sur le renforcement de l’agriculture familiale, l’agriculture vivrière, pour améliorer l’offre sur les marchés locaux, pour réduire la dépendance et l’incertitude sur les prix et pour créer des revenus et du pouvoir d’achat pour permettre à ces populations d’accéder à des marchés qui sont beaucoup moins sensibles au marché mondial, à la spéculation. Le slogan d’Agrisud est « entreprendre contre la pauvreté et pour la sécurité alimentaire ». Entreprendre, parce qu’il s’agit d’une démarche économique : créer des petites exploitations, des petites entreprises agricoles familiales viables et durables orientées vers le marché local ; faire passer des personnes en situation de précarité à une situation d’autonomie économique et sociale. C’est la meilleure façon de les remettre dans le circuit, que ce soit au Brésil, au Cambodge, au Sénégal ou en France.

Le rôle déterminant du marché

Agrisud raisonne systématiquement sur le triptyque : entrepreneurs, entreprise, marché. La première chose qui est regardée est de savoir s’il y a un marché et quelle en est sa structure, et comment des personnes en précarité peuvent valoriser leur production sur ce marché. S’il n’y a pas de valorisation possible, il faut chercher autre chose. S’il y a possibilité de valorisation, il faut s’appuyer sur ces marchés mais les « petits » n’y ont pas accès si facilement que cela. Il faut créer des tailles d’offre, essayer de surpasser les filières déjà bien implantées. Il faut donc un processus d’accompagnement. La petite entreprise agricole doit être un modèle fiable et durable et l’entrepreneur doit être formé en conséquence. Tout l’enjeu est de mettre l’entrepreneur en situation de réussite grâce à un parcours de professionnalisation adapté. Y. Huet insiste sur cet aspect : on ne peut pas se contenter d’un simple conseil technique ou d’apporter une formation ou une information économique. Il faut absolument, pour faire un travail de fond, prendre en compte l’ensemble du système : appui à l’installation, formation, suivi, accompagnement, accès au crédit, au marché, à la formation économique, organisation de la structure professionnelle. Faute de quoi, les choses ne seront faites qu’à moitié, mais le marché est l’élément déterminant de ce système.

Une des bases de l’action d’Agrisud est l’agro-écologie qui permet de limiter autant que faire se peut les produits chimiques (dangereux, chers, créant une dépendance avec l’extérieur). Tout ce qui permet de libérer les petits agriculteurs de cette dépendance est bienvenu, comme l’usage de la matière organique et la valorisation du potentiel local plutôt que d’importer des semences qu’il est nécessaire de renouveler. Ces bonnes pratiques font l’objet de fiches mises à la disposition des ONG locales et des groupements de producteurs et accompagnent un processus de formation et d’apprentissage pour une meilleure appropriation de ces pratiques.

Agrisud intervient dans une quinzaine de pays. Par exemple dans le nord Kivu, a été mis en place un programme de lutte contre la pauvreté dans des zones rurales très affectées par les conflits successifs. Il s’agit ici de remettre les agriculteurs dans l’économie, car ils ont tout perdu, en allant au-delà des interventions provisoires des humanitaires, en aidant les populations à relancer leur activité et à retourner vers les marchés ; en sachant que bien souvent, ces marchés sont occupés par des plus gros qu’eux et qu’il est bien difficile d’y revenir. Il est donc nécessaire de créer des tailles d’offre, de structurer, d’organiser et de mettre en place des observatoires économiques. C’est-à-dire, après avoir observé le marché, les acteurs des filières, la répartition des valeurs ajoutées, repéré les critères qui paraissent déterminants, faire de l’information économique sur l’ensemble de la filière, en particulier sur les prix de gros et de détail, sur l’origine des produits, pour permettre aux plus petits d’avoir une capacité de négociation qu’ils n’ont pas en temps normal.

Depuis qu’il existe, Agrisud a soutenu 28.800 très petites entreprises agricoles qui ont récolté 175.000 tonnes de produits en 2010, généré 38 millions d’Euros de revenus, et séquestré 2.600 tonnes de carbone. Ce sont 260.000 personnes sorties de la pauvreté par l’économique. L’objectif est bien de diversifier l’activité de base et de rentrer dans une logique économique reproductible de petite entreprise, avec une vision du marché et un processus de professionnalisation. C’est à ce prix qu’on peut résoudre les problèmes de précarité et de pauvreté, conclut Y.Huet.

Un partenariat avec les paysans

R. Portella propose, avec l’intervention suivante, de changer de taille d’entreprise tout en restant dans cette problématique politique et économique de sortir de la pauvreté par la création de richesses.

Stéphane Philizot est un promoteur de société : Phileol Madagascar, société agro-industrielle qui produit de l’huile végétale à petite échelle mais qui répond à une grosse demande. Ingénieur chimiste, après un parcours dans l’industrie en Europe pendant une quinzaine d’années, il s’est posé des questions sur son développement personnel et sur son impact sur l’environnement et le social. Après une étude de faisabilité, son intérêt s’est porté sur les huiles végétales en choisissant de développer son activité dans un pays en développement où elle aura un réel impact. Madagascar offrait des possibilités dans le domaine de la production des huiles non alimentaires comme l’huile de ricin, intéressante pour le marché européen. Il s’est rendu compte de l’opportunité qu’il y avait à diversifier et à dynamiser la production agricole locale grâce à des marchés qui sont demandeurs. S. Philizot a fait le choix de s’installer dans le sud de Madagascar, dans une des régions les plus pauvres avec l’idée d’y créer de la richesse.

L’activité principale a d’abord été la mise en confiance des paysans vis-à-vis de l’activité qui leur était proposée : montrer les possibilités de commercialisation sans limitation de volume sur un marché très ouvert concernant cette production, qu’on est prêt à apporter une aide technique, à fournir des semences, à encadrer. Malheureusement, ce n’est pas si facile que cela. Il y a beaucoup de projets de ce type, de mise en place d’activités par l’intermédiaire d’ONG, sans véritable vision de développement, qui une fois les financements obtenus, ne parviennent pas à accéder aux marchés. Après trois ans d’investissement dans cette mise en confiance, S. Philizot est arrivé à mettre en place, avec les paysans, une production de ricin. Actuellement, il travaille avec 7.000 paysans sur une surface de 3.400 ha, chaque paysan disposant de petites parcelles.

La démarche de S. Philizot a été de s’imposer par la base, en faisant un gros travail avec les paysans, et non de passer par le gouvernement et les instances administratives. Cela ne l’a pas empêché d’être confronté à des problèmes de corruption et de pressions de la part du chef de région, mais il a, dans tous les cas, obtenu le soutien des paysans parce qu’il a inscrit son activité dans un partenariat avec ces derniers, avec une réelle volonté de faire du développement économique et social.

Consolider le marché

R. Portella retient de ces exposés qu’il faut vraiment consolider le marché agricole africain et monter en gamme en matière de création de richesses aussi bien au niveau des paysans qu’à celui des entrepreneurs africains ? Qu’est-ce que le Medef peut apporter à cette monté en gamme ?

Philippe Gautier expose les thèmes de réflexion que le Medef a dans ce domaine. Deux approches sont possibles. La première, qui est aujourd’hui développée au niveau du G20, est de réfléchir aux instruments qu’on pourrait mettre en place pour apporter une réponse aux fluctuations de marché très importantes et pénalisantes pour les producteurs de pays en développement et ce n’est pas un sujet facile. D’autant que la plupart des organisations représentatives du « business » des pays du G20, y compris celles de pays du Sud comme la Chine, a tendance à penser que le marché, c’est plutôt bien, et qu’on n’a pas de raison d’intervenir, ce qui n’est pas le cas du petit groupe de travail auquel le Medef participe. On est très en amont du process de discussions avec les collègues du G20 lequel était, jusqu’à la présidence française, dirigé par un grand cabinet dont la prégnance a été, depuis, réduite. Le groupe réfléchit à quelques sujets mais ce n’est pas évident de proposer des instruments dans ce contexte sans pour autant perturber les marchés.

La deuxième approche est: comment élever les niveaux de production ? Pas mal de questions ont été posées à ce sujet sachant que le Medef représente tout le secteur de l’industrie et des services de l’agro business, mais pas le monde agricole qui a ses propres organisations. On est face à des situations paradoxales. Le fait que bien que le continent africain disposerait, d’après certaines estimations par ailleurs contestées, de 70 % des terres arables non exploitées, il subit des crises alimentaires, comme en 2008. Le deuxième paradoxe est que l’Afrique est le continent d’avenir sur le plan démographique. Un groupe de travail a été créé qui réunit un certain nombre de grandes sociétés du secteur agroindustriel et qui ne sont pas encore très présentes sur le terrain africain. Comment amener l’Afrique à alimenter sa population de façon correcte, voire à exporter. L’objectif est de réunir des investisseurs potentiels susceptibles d’intervenir en amont et en aval de la production agricole dans une approche filière : monter une Task Force qui puisse répondre à ce que tous les pays africains demandent, transmission de savoir-faire dans le domaine agroalimentaire, attirer les investisseurs, aider à transformer le potentiel local, toutes questions qui n’ont pas toujours, aujourd’hui, de réponses.

Le groupe a réfléchi à quelques actions. L’idée est d’agir sur la production, sur le marché, en essayant d’apporter des réponses aux pays. Cependant, il a été constaté un manque d’appétit, chez les grandes coopératives françaises visitées, pour aller investir, coopérer, faire du transfert de technologie vers l’Afrique, malgré les moyens dont elles disposent. Celles d’entre elles qui ont une vision internationale vont plutôt vers le Brésil ou l’Asie, faute de connaissance du terrain africain. Pour la première fois, la Banque Mondiale a mis dans ses priorités l’agroalimentaire alors qu’il était auparavant marginal et P. Gautier termine par une note d’optimisme en disant qu’on pourrait faire des chose intelligentes si on lui présente des bons projets.

Le Débat

Importance des infrastructures.

La société civile, les organisations paysannes, engagent avec les Etats un combat pour développer les infrastructures afin de faciliter l’accessibilité des marchés et la commercialisation, surtout compte tenu de l’éloignement des sites de production. Pour un intervenant, il est inconcevable d’espérer augmenter la production sans ces infrastructures et sans progrès significatifs dans la production d’énergie. Cette question est déterminante et c’est là qu’on attend l’Etat, dont c’est la responsabilité, et la Banque Mondiale.

Valoriser le savoir-faire paysan.

Mariam Sow souligne le savoir-faire des paysans mis en œuvre dans la gestion des ressources. Ces savoirs culturels leur permettent de gérer les espaces dont ils disposent, que ce soit ceux dédiés aux cultures, aux parcours de bétail ou aux zones d’habitation. Il est cependant nécessaire d’améliorer ce savoir-faire pour le rendre durable. Faire évoluer le monde paysan vers l’entreprenariat doit cependant se faire de façon équitable, en veillant en particulier aux modes d’attribution des terres. Y. Huet rappelle ce qu’est un entrepreneur : c’est quelqu’un qui investit du capital, souvent humain, financier, dans une activité à risque et qui va essayer de valoriser le fruit de son activité sur un marché. C’est la définition d’un agriculteur : quelqu’un qui ne cesse de prendre des risques. Il y a en Afrique des centaines de millions d’agriculteurs, donc d’entrepreneurs potentiels à qui il faut donner les moyens de s’épanouir dans leur activité. Le problème est qu’il y a autour d’eux de nombreuses difficultés.

Le problème foncier.

Parmi ces difficultés, il y a les problèmes foncier et d’accaparement des terres. Des réflexions ont eu lieu pour faire des paysans les propriétaires de leur propre terre. C’est, pour M. Sow, une arme à double tranchant car c’est la porte ouverte à l’accaparement des terres. Auparavant, les chefs de village géraient intelligemment la distribution des terres en fonction de leur fertilité. Des initiatives sont prises dans certains pays où les chefs de village prennent le pas sur les autorités administratives pour distribuer les terres en faisant en sorte que ces attributions soient stabilisées y compris devant notaire, indique Y. Huet. Des pressions existent, néanmoins, de la part de ministres ou de députés pour que les communautés rurales leur affectent suffisamment de terres, comme au Sénégal, souligne M. Sow.

Disponibilité des terres.

Des chiffres invérifiés sont propagés par la FAO sur les espaces de terre arable disponibles en Afrique, intervient un auditeur. Nul ne sait comment ces chiffres (on parle de 70%, voire 90%) ont été obtenus. Où trouve-t-on ces terres ? A qui appartiennent-elles ? Quel est leur régime foncier ? L’intervenant doute de la réalité de l’immensité des terres disponibles. M. Sow répond qu’on parle effectivement à tort et à travers de cette disponibilité sans vérifier sa réalité. L’augmentation de la population induit l’accroissement des surfaces dédiées à la culture, à la pâture, à l’habitat. La culture basée sur l’itinérance avec des jachères longues (jusqu’à dix ans), font que les systèmes agricoles s’installent sur des surfaces très importantes. Cela remet en question les chiffres énoncés sur cette soi-disant disponibilité.

Repenser les modes de production.

Créer l’esprit d’entreprise chez les agriculteurs, c’est aussi adapter leurs pratiques pour une agriculture pérenne. Le dérèglement climatique fait que des zones relativement humides deviennent arides. Il faut donc repenser les modes de production en réintroduisant la matière organique, en associant culture et élevage pour disposer du fumier qui réduit la dépendance vis-à-vis des engrais importés, ainsi que les plantes de couverture qui freinent l’assèchement des sols. Tout un ensemble de pratiques culturales, cultures associées, diversification, bonne fertilisation nécessitent un travail d’accompagnement. S. Philizot souligne la difficulté qu’ont les paysans de Madagascar à lutter contre les envahissements en zones déboisées, faute de moyens, ce qui les amènent à se restreindre aux terres arables. Leur capacité à cultiver est par ailleurs liée aux ressources familiales en terme de main d’œuvre ; c’est un gros problème, car cela ne leur permet pas toujours de satisfaire la demande des marchés.

Contrer les effets dévastateurs des marchés spéculatifs.

A l’origine, précise P. Gautier, les produits de couverture ont été créés surtout pour se protéger des variations de coûts et le principal risque dans ces marchés de gré à gré est qu’ils ne sont pas couverts par des risques de contrepartie, c’est-à-dire par la capacité qu’a un partenaire à livrer ou à ne pas livrer sa marchandise. Les marchés sont faits par de grands opérateurs (Etats-Unis, Inde, Chine, Brésil, de moins en moins l’Europe) pas toujours transparents. Comment cadrer ces grands opérateurs ? Il faut une gouvernance mondiale, d’où l’idée que l’Afrique soit de mieux en mieux représentée au G20 dont seule l’Afrique du Sud est membre, l’Ethiopie étant invitée sous la présidence française. Réguler quelques grands opérateurs, apporter de la transparence, s’assurer d’un certain nombre de risques de contrepartie, connaître d’avance la situation des récoltes pour mieux préparer le marché, améliorerait cette gouvernance mondiale. Un Etat peut être en mesure de faire des prévisions concernant les récoltes et là, pourrait être mis en place des instruments de couverture où on s’assure des risques de contrepartie, donc des capacités de la contrepartie à gérer. R Portella signale que de plus en plus, les sociétés de télécommunication informent les paysans sur la mise en place d’outils spécifiques pour les coopératives, afin de les informer sur l’évolution des marchés.

Protéger l’agriculture africaine.

Une intervenant souligne que la première erreur faite au moment de la colonisation a été de faire de l’Afrique une terre de culture de rente (café, cacao,…), en oubliant les cultures vivrières. Il ne faut pas oublier également que le marché est mondial est libre et qu’on peut vouloir développer l’agriculture africaine avec les meilleurs sentiments, on n’empêchera pas l’importation de produits moins chers que ceux produits sur place. C’est ainsi qu’on a pu voir la disparition de la filière avicole. Il n’y a pas d’autre moyen, pour favoriser les productions locales, que de mettre des protections. Un paysan africain, aujourd’hui, est capable de produire moins cher que l’agriculture subventionnée du Nord. Dans ces conditions, demande un autre intervenant, comment rendre rentables les entreprises agricoles africaines et quels circuits économiques sont mis en place dans les marchés et qui fonctionnent ? Un autre pense que si l’Inde, la Chine, le Brésil trouvent que le libre échange, c’est bien, ce n’est certainement pas le cas de l’Afrique.

Ce qui pose problème, aujourd’hui, c’est la faiblesse des agricultures africaines, répond Y. Huet. Les marchés sont envahis de blé qui concurrence manioc et sorgho, et dès qu’il y a une flambée des prix, c’est une catastrophe. Il faut redynamiser l’agriculture locale et pas seulement les cultures traditionnelles, mais aussi les légumes, les fruits, l’agriculture de proximité. On travaille beaucoup en agriculture périurbaine, c’est sur quoi il faut insister. L’économie se construit derrière cela en fonction du pouvoir d’achat mais aussi des pratiques qu’on met en œuvre pour ces cultures. Mais souvent, le bon sens se perd, la spéculation s’installe sur les filières locales par ceux qui détiennent le pouvoir, l’information, qui captent la valeur ajoutée sur ces filières. Donnons aux paysans qui pratiquent ces cultures maraîchères les moyens de le faire de façon professionnelle : accès aux intrants et aux semences qui correspondent aux produits demandés par le marché, proposons leur des pratiques agro écologiques moins onéreuses, aidons-les à aller directement vers les marchés de proximité en court-circuitant les intermédiaires. Voila une économie qui se met en place, des gens qui gagnent leur vie et qui sortent de la précarité. Il en est de même pour les campagnes. Aidons les petits à revenir sur les marchés en faisant remonter un maximum de valeur ajoutée vers eux, et en mettant en place des systèmes d’information.

L’organisation Mondiale du Commerce (OMC).

R. Portella regrette qu’en matière de protection des marchés, les Etats soient défaillants ou aient des intérêts mercantiles. Ph. Gautier précise que l’OMC prévoit des protections. La plupart des pays d’Afrique défendent des accords multilatéraux, sinon ce serait la loi du plus fort qui profiterait à quelques commerçants et producteurs bien informés. Les Etats pauvres ont des outils pour se protéger. Les Etats-Unis et l’Union Européenne se sont protégés très longtemps pour développer certaines industries et garder leur autonomie dans le domaine agro-alimentaire.

Les pays les moins avancés (PMA) disposent de protections dont ils n’usent pas. On les voit très peu dans les négociations multilatérales sur le commerce. Il y a vraiment là une responsabilité des Etats qui sont sans doute insuffisamment aidés. Comment protéger l’Etat sénégalais contre les importations d’arachide ? Soit on fait de l’ingérence en leur demandant de fermer ses frontières et en taxant au maximum les produits importés, ce que l’OMC n’interdit pas ; soit on attaque certains pays pour subventions excessives. Il illustre les problèmes de dépendance avec l’exemple du coton. Il y a, en France, des acheteurs textiles qui demandent du coton bio. Des initiatives ont été prises dans le Sahel qui a la réputation de produire le meilleur coton. Les producteurs ont introduit les OGM au moment où le coton était à un prix très faible, se mettant ainsi en situation de dépendance, et ce n’est pas simple de revenir en arrière.

Les problèmes de financement.

Financement et équipement de l’agriculture sont liés. Il ne faut pas imaginer automatiquement que les cultures coûtent nécessairement cher et qu’elles demandent des plans d’investissement pour l’acquisition de matériel lourd, souligne Y. Huet. Il y a des pratiques qui s’appellent « zéro labour » qui permettent avec des plantes de couverture de ne pas labourer et de semer directement. Il n’en est pas moins vrai que le financement de l’agriculture est un vrai problème. Agrisud travaille sur des logiques de projet. Travaillant en général avec des personnes en précarité qui ne sont pas solvables, il mobilise des fonds au niveau européen, ou de l’AFD. Dans un premier temps, on donne un coup de pouce pour permettre à un cultivateur de s’installer par exemple à la périphérie d’une grande ville. Après six mois à un an, son exploitation devient rentable et il peut étendre son activité en allant vers les systèmes de micro finance. Mais les taux sont très élevés et les produits proposés ne sont pas adaptés à l’agriculture. Le problème du financement n’est donc pas réglé, et c’est là qu’il faut peut-être compter sur des organisations comme le FIDA. Mais après, pour entrer dans des schémas de financement plus importants, Y Huet se montre pessimiste d’autant que, comme le rappelle R. Portella, il est difficile de trouver des investissements bancaires sur des projets agricoles.

Philippe Mathieu